On est à l’été 2006, je viens d’avoir 17 ans. Je suis invité dans une cérémonie avec les bacheliers qui ont eu les meilleurs résultats du département Guadeloupe. Fun fact : je n’ai pas été invité à celle de la région Guadeloupe. Parce que le département prenait au moins un·e élève de chaque commune alors que la région prenait les meilleur·es tout court.
Donc le lycée de la “capitale” a eu le droit qu’à 3 élèves alors que y’avait facilement 20 élèves qui avaient eu une meilleure note que moi. C’est juste que j’étais le meilleur de mon lycée.
On fait un discours.
Le mien déclenche un tonnerre d’applaudissement. Ce jour là j’ai su que j’avais un don pour la prise de parole en public.
C’est aussi ce jour là que j’ai compris que ça pouvait se convertir pour sociabiliser.
Si bien que, 2 ans plus tard, quand j’arrive en École de commerce, j’ai eu le temps de développer cette compétence que je n’avais pas avant.
J’ai passé 8-9 ans dans cette frénésie. Le summum a été en Erasmus, en Pologne, où là vraiment c’était mon apogée.
Aujourd’hui, je n’arrive pas à comprendre comment j’y suis arrivé et surtout comment j’ai pu aimer. Je dormais dans la même chambre que Pedro, dans le même appartement que Machin et Machin dont j’ai oublié le nom.
Je sortais en boîte de nuit tous les soirs de la semaine sauf le samedi et le dimanche.
J’aimais pas trop le samedi parce que c’était le jour où les faux clubbers venaient, donc je zappais souvent. Et le dimanche y’avait rien d’ouvert.
Puis, presque sans crier gare, j’ai fait ma première dépression.
On est en avril 2017.
J’ai 27 ans, bientôt 28.
Et toi ?
Est-ce que tu te reconnais dans cette trajectoire ? Est-ce que tu as eu une sorte de déclic aux alentours des 16-18 ans, puis une période d’intense socialisation avant de prendre un genre de mur entre 25 et 30 ans ?
Si c’est le cas alors tu as vécu : le mur des 30 ans
Le mur des “30” (mais plutôt 25-28) ans
J’ai découvert ce concept dans une vidéo de Za :
Voici la transcription de l’extrait :
Je précise que les études qui abordent ce sujet parlent de 30 ans pour faire un chiffre rond. De mon côté, j’observe plutôt un âge de 27 ou 28 ans chez les hommes cisgenres, et de 25 ou 26 ans chez les autres personnes. En matière de précocité et de pression sociale, on comprend que les femmes cisgenres et les personnes trans puissent cumuler un peu plus de dette.
En réalité, on comprend assez bien aujourd’hui que ce qu’on appelle « l’épuisement adaptatif lié au masking et à la surcompensation sociale » n’est pas tant une question d’âge biologique que de cumul d’années de surfonctionnement invisible.
Si vous êtes concerné·e, ou si vous connaissez des personnes qui le sont, plusieurs questions se posent : pourquoi cela survient-il entre 25 et 30 ans ? Que se passe-t-il exactement ? Et est-ce grave ?
Tout d’abord, la vingtaine n’est pas une période anodine. C’est une période durant laquelle on peut compenser grâce à la nouveauté de nos cadres sociaux, à notre mobilité et à notre force physique. On commence donc à épuiser nos ressources un peu plus rapidement.
Le problème, c’est qu’il s’agit aussi d’une période de stabilisation des contraintes sociales à un niveau élevé. On a souvent un emploi stable, un couple et des responsabilités qui nous laissent moins de marge pour nous replier.
Une difficulté supplémentaire concerne les personnes qui n’ont jamais bénéficié de pistes diagnostiques ni d’aménagements. Beaucoup découvrent leur neuroatypie autour de cette période, précisément à cause de l’effondrement en question.
Apprendre, à 25 ans, qu’on a supporté toute sa vie des choses qui auraient pu être évitées avec moins de validisme intériorisé ; se retrouver aujourd’hui à en payer le prix ; devoir en plus affronter le coût social lié au fait d’être officiellement reconnu·e comme une personne handicapée… C’est un moment particulièrement intense. La conséquence de tout ce cumul, c’est un burn-out post-masking qui dure, le plus souvent, plusieurs années.
Le retour à un état fonctionnel satisfaisant suppose une rééducation du système nerveux. Cela passe par un repos sensoriel strict, une réduction du masking lui-même, ainsi que par une reconstruction du rapport au corps et aux autres. Bien souvent, la dernière étape consiste à accepter son nouveau statut.
Je ne savais pas que je tournais au-delà de mes capacités
Je ne savais pas que je puisais dans une sorte de batterie externe d’urgence. Je croyais que j’utilisais ma batterie normale.
Résultat : 7 ans à faire des dépressions (des burnout autistiques) tous les 4-6 mois.
Pendant ces 7 ans, plusieurs personnes m’ont suggéré que j’étais autiste. Mais personne ne m’a suggéré un lien entre “dépressions” à répétition et la suradaptation autistique.
Et on revient à ce qu’on disait hier. C’est facile de voir l’autisme comme une tragédie, un genre de maladie qu’il faut dépister et qui devient le problème de la personne.
C’est moins confortable de voir que ce qui épuise et détruit les autistes ce n’est pas l’autisme mais bien le refus de l’adaptation du reste de la société.
Je rêve d’un jour où quand on annonce je suis autiste la réaction ça ne soit plus :
Ah mais tu as pas l’air autiste !
Ah bon ? Tu as été faire un diagnostic
Tout le monde est un peu autiste
Mais plutôt : est-ce que je peux t’aider à te retirer de la charge de suradaptation ?
La semaine prochaine on va parler d’aménagements
Je suis en train de préparer une nouvelle offre. Pour répondre au fait que la majorité d’entre vous disent que la fatigue autistique est leur souci principal.
À la base je cherchais un moyen de “teaser”. J’étais donc dans une démarche marketing. Sauf que pour teaser sur comment aménager sa vie, je me suis dit que fallait d’abord faire le constat du poids qui pèse sur nous et d’où il vient.
J’ai ouvert un livre de Damian Milton pour retrouver une statistique (celle sur le déséquilibre de financements qui fait qu’on met tout l’argent sur la recherche de la cause de l’autisme au lieu de le mettre sur l’amélioration de la vie) et ça m’a remis instantanément en colère.
Surtout que c’est un problème collectif, politique.
Mais, on parlera justement de quoi faire en attendant que la politique change. Heureusement, y’a plein de trucs à faire.
Et si tu me suis depuis le début y’aura rien de révolutionnaire, juste qu’à force d’aider des gens à le faire, je vois le chemin de plus en plus clairement.
