Le militantisme et l'argent

Nous voici dans la troisième partie de ma série sur l’argent. En première partie je défendais l’idée que les classes sociales sont héréditaires.

D’ailleurs, l’un d’entre vous m’a envoyé une étude qui montrer que les gènes ont une énorme influence. Elle tempère l’influence de la classe sociale. J’ai été étonné. On en reparlera.

En deuxième partie, j’expliquais que ce n’était pas une raison pour renoncer à s’enrichir. L’argent est neutre. L’argent n’est ni le capitalisme, ni la cupidité. L’argent existait avant le capitalisme et la cupidité existait avant l’argent.

Dans cette troisième partie je vais t’expliquer ma vision de l’argent dans le militantisme. Je trouve qu’il y a un rapport extrêmement naïf et toxique à l’argent dans les milieux de gauche.

Les pauvres n’ont pas le temps de changer le monde

Jésus, Martin Luther King, Beyoncé, Obama ont un point commun : ils ne venaient pas de familles pauvres.

Angela Davis est fille de professeurs. Beyoncé est fille de producteur. King est fils de pasteur, Obama est fils d’un économiste.

Ça se comprend : il faut pouvoir avoir le luxe de réfléchir à d’autres choses que la survie.

Dosseh, le rappeur, le raconte bien :

"J’avais une urgence, l’urgence de subvenir à mes besoins, de vivre comme les autres jeunes. Dans mon entourage, beaucoup de gens étaient dans ça".

Ou, de manière plus poétique :

Le système nous a eu et moi le premier

S'est bien assuré que je sois trop occupé à courir après cet argent pour survivre

Je suis obnubilé par les deniers

Parfois je repense à quand les nègres se faisaient crever (…)

L’argent est le masque à oxygène dans l’avion

Si tu as déjà pris l’avion, tu as vu les consignes de sécurité. On t’y explique notamment qu’il faut d’abord mettre ton masque à oxygène avant d’essayer d’aider des enfants ou des voisins en difficulté.

Ça semble évident mais, sous la panique, on n’y pense pas. Il en va de même avec la situation financière : beaucoup de gens oublient de stabiliser leur propre situation financière en premier.

On ne peut pas refuser le jeu

Est-ce que je trouve le jeu bien ? Non.

Je ne comprends pas pourquoi on accepte de condamner certaines personnes à vivre dans la rue car elles n’ont pas brillé à l’école. Si j’étais dictateur, nous aurions un salaire universel comme proposé par Bernard Friot. C’est-à-dire non pas un salaire unique mais six niveaux de salaires allant de 1500€ à 6000€ en fonction de plusieurs variables.

Mais du coup, je fais quoi ? Je me roule en boule en pestant que le monde n’est pas comme je veux ? Je pourrais… et, même si j’ai l’air moqueur, je comprends les gens que la vie a percutés au point de se décourager.

Mais, moi ? Je suis enfant de professeur : je me suis arrangé pour faire le saut de classe. Sans trop forcer : je n’ai quasiment pas travaillé et c’est ce qui me permet de conscientiser que je n’ai pas eu de mérite particulier. En conséquence, ma responsabilité est de peser sur le système comme je peux.

Avant, je ne parlais jamais de racisme en public. Ça me terrorisait. Puis 2015 est arrivé. Les attentats ont déchaîné la parole raciste. J’ai fini par décider de prendre la parole. Parce que si les Noirs riches avec une tribune ne parlent pas… qui va le faire ?

Quand Camélia Jordana, Omar Sy ou Yseult prennent la parole pour alerter sur le racisme de la police on leur répond “mais vous en savez quoi ? Vous êtes des bourgeois qui ne vivez plus en banlieue”.

Certes… mais vu qu’on n’écoute que la bourgeoisie dans les médias, il faut bien que ça soit la bourgeoisie noire qui prenne la parole, non ?

Quand ce sont les banlieusards qui le hurlent depuis 50 ans, personne n’écoute.

Acquérir un minimum de rapport de force avant de l’utiliser

J’ai choisi d’exercer un métier qui allait me donner une audience. En me disant qu’un jour je pourrais m’en servir pour militer.

Même si dans ma tête, je m’en servirais pas avant mes 40 ans. Je sais pas pourquoi j’avais une date si ridiculement loin.

Nekfeu résume bien la stratégie :

Skyrock : pédophile FM, chez nous y a personne qui les aime
Ça fait semblant en attendant d'peser assez pour les baiser
Jusqu'à l'os, d'un étage, jusqu'à l'autre j'escalade

Il déteste la radio Skyrock, comme plein de rappeurs. Il y est allé tant que ça lui permettait de monter. Maintenant qu’il a une audience énorme, il n’y va plus.

La droite continuera à contrôler le monde si la gauche est pauvre

Tu n’as que deux choix : rentrer dans la marge ou jouer au jeu du système. Certaines personnes choisissent le pire. Un troisième choix : bouder. Aller s’employer pour une grande entreprise, ne pas avoir le temps de militer, mais pester sur les gens qui s’enrichissent à gauche.

Par exemple certains critiquent le fait que le comité Adama se finance en vendant des t-shirts. Comme si l’argent c’était sale, en soi. Mais, comme on dit en créole : “a pa yo ki ka ban nou manjé” (= c’est pas les gens qui critiquent qui nous ramènent de la nourriture sur la table)

C’est chelou… car on ne fait pas cette erreur sur la culture. Tout le monde comprend que, même si la droite adore la culture, on ne peut pas lui laisser le monopole de la culture.

Bien sûr qu’il y a une manière de droite de se cultiver de manière pédante et en trouvant que Molière c’est forcément mieux que le rap. Mais il y a une façon de gauche de le faire. On y arrive très bien.

En revanche, on fait cet erreur sur l’argent, ou même les élections présidentielles. Le système présidentiel français a été inventé par un Général, dans des conditions que certains historiens qualifient de coup d’état déguisé. C’est donc logiquement un système presque monarchique.

Pour remporter la présidence, il faut alors un candidat de gauche qui accepte d’incarner une figure monarchique. Un minimum. En tout cas un leader clair.

Moi aussi je trouve que le système d’élections du Parti Socialiste (paix à son âme) est bien plus sain que le système d’élection présidentiel. Tu t’en rappelles ?

Plein de personnes proposent des programmes ou des bouts de programme (les contributions). On en a plusieurs centaines. Ensuite on fusionne toutes les contributions qui se ressemblent dans une dizaine de super-contributions (les motions). Ensuite on vote sur la motion. Et enfin seulement on vote pour une personne qui va défendre la motion qui a gagné.

Je trouve ça bien bien mieux… car ce n’est pas axé sur une personne mais sur un programme.

OUI.

MAIS.

C’EST.

PAS.

MOI.

QUI.

DÉCIDE.1

Il faut bien que la gauche gagne la présidentielle pour la changer. Sauf à passer par une révolution violente.

L’argent est souffle de vie

Encore une fois, l’argent n’est pas le capitalisme. En soi, c’est une invention incroyable que toutes les sociétés humaines ont spontanément proposée. Le troc n’a jamais existé.

L’argent sert d’unité de mesure au temps de travail qu’on alloue sur une chose.

Si on a une tribu de 10 personnes qui peut travailler 1 000 heures par mois alors on a 1 000 heures dans l’économie. On peut appeler ces heures des euros. Alors y’a 1 000€. On va alors décider ce qu’on veut faire de ces 1 000 heures.

Si on dit qu’une épée vaut 500 euros, ça veut dire qu’on estime que ça vaut le temps de travail de la moitié de la tribu pendant un mois. C’est exorbitant. Personne ne va l’acheter.

L’argent permet d’échanger ton temps de travail contre le temps de travail d’un autre. C’est donc un arbitrage. Quand tu paies, tu décides de ce qui est important pour toi. Tu décides de là où la société doit mettre son effort.

Si collectivement on commence à faire de grandes économies sur la nourriture, on décides de subventionner des entreprises qui vont te proposer de la nourriture pas chère mais toxique plutôt que de la nourriture saine.

Voilà pourquoi il est important qu’une organisation, même de gauche, soit capable de générer de l’argent.

On vote avec son portefeuille

Quand tu es du côté plus passif, il est donc de ton devoir de payer plus cher pour les choses que tu aimes. Bizarrement, je vois souvent l’inverse.

La dernière fois, mon amie assistait à un webinar d’une association féministe. Et elle m’a dit :

Quand même, 7€ c’est abusé… c’était à distance de chez elle… c’est pas comme si elle devait payer un traiteur.

Je lui ai répondu qu’elle ne devrait pas rechigner : elle peut se les permettre et c’est une façon de soutenir le travail. Après tout, on paie bien des chauffeurs Uber alors qu’on pourrait prendre les transports.

Je t’invite à raisonner ainsi : plus tu aimes quelqu’un et plus tu devrais lui donner de l’argent. On ne devrait pas avoir pour réflexe de demander des réductions à nos amis qui ouvrent des boutiques ou qui lancent de nouveaux projets. Au contraire, on devrait passer dans la boutique et leur acheter un max de produits, pour le soutien.

C’est chelou d’être capable de payer Apple, Uber, Carrefour sans aucun souci mais de rechigner quand on aime les gens : nos proches, les associations, etc.

L’argent est signe d’une organisation saine

Puisque l’argent est une unité de mesure, une association qui ne fait pas d’argent… ça veut dire qu’il n’y a pas assez de personnes pour qui ça tient assez à coeur pour échanger de leur précieux temps de travail.

Cette association disparaît alors. Et c’est plutôt sain. Ou alors elle reste petite, et c’est tout aussi sain.

C’est pour ça que l’association ânes et nature est une petite association : il n’y a pas assez de personnes qui trouvent ça important.

Je m’adresse ici à ceux et celles d’entre vous qui sont de classe moyenne ou aisée : votre portefeuille est une manière de voter. Bien sûr, si tu as du mal à boucler les fins de mois, tu n’as pas de surplus d’argent à investir dans une cause.

Je le redis : ce que je dis est valable si et seulement si tu as de l’argent à la fin du mois. Si tu es, comme beaucoup de gens, en mode survie alors on revient au conseil du début : tu ne peux pas aider les autres tant que tu n’as pas mis ton propre masque à oxygène.

Une association doit-elle faire un bénéfice ?

Selon toi, est-ce que les associations loi 1901 font du bénéfice ?

Est-ce autorisé ?

Les ONG ?

C’est une des légendes urbaines les plus répandues : tu as probablement eu envie de dire que non ?

C’est totalement faux. Une association peut (et même doit) faire un bénéfice. Sinon, comment survivrait-elle ?

Une association est à but non lucratif.

Mais lucratif est un faux-ami, ici. Quand on dit “une association à but non lucratif”, l’expression est mauvaise. Car, voici la définition :

Une association à but non lucratif est un regroupement d'au moins deux personnes, qui décident de mettre en commun des moyens, afin d'exercer une activité ayant un but premier autre que leur enrichissement personnel.

Le caractère désintéressé de l'activité interdit donc la distribution d'un bénéfice aux associés.

Mais il n'implique pas que l'activité soit non commerciale, ou qu'elle soit déficitaire : l'objet de l'association peut donc être commercial et l'excédent budgétaire peut servir au développement de l'association.

Une association à but non lucratif a donc interdiction de reverser le bénéfice aux associés ou à des actionnaires. En d’autres termes : c’est une organisation non capitaliste. Comme les mutuelles.

Mais on l’a vu : capitaliste ça veut pas dire argent. Capitaliste ça veut dire que ce sont des actionnaires qui décident de la répartition des bénéfices.

Pour autant, une association doit faire un excédent budgétaire si elle veut survivre. Là encore, c’est plutôt sain.

Qui finance, sinon ? L’état ? Mais l’état c’est nous, nos impôts. C’est notre argent, là encore. Il n’y a pas de magie : pour vivre, une organisation doit être financée en temps de travail, donc en argent.

On peut financer en temps ou en argent

On l’a dit : l’argent représente le temps de travail. MAIS on peut aussi directement travailler bénévolement.

C’est d’ailleurs comme ça que survivent énormément d’associations : elles tiennent parce qu’elles peuvent avoir des bénévoles qui vont s’engager pendant quelques mois ou quelques années avant de devoir abandonner. Mais les personnes qui abandonnent seront remplacées par les nouvelles entrantes.

Ce modèle est sain mais…

… il est impossible à l’échelle individuelle.

Toi… tu dois dégager de l’argent, sinon tu fais faillite.

Voilà pourquoi énormément de personnes bénévoles finissent par abandonner : ce n’est pas viable sur le long terme.

Voilà pourquoi j’ai abandonné mon blog Dessine-Toi un Emploi. Il avait bien plus d’audience que l’Atelier mais il ne me rapportait rien. J’y investissais beaucoup trop de temps et j’y “perdais” environ 5000€/an.

Parce que oui, un blog génère des dépenses.

Avoir raison ne suffit pas

Je vais finir là-dessus : ce n’est pas parce que tu penses que ton combat est noble qu’une foule de bénévoles va venir t’entourer et lutter avec toi. Ou que ta nourriture va tomber du ciel en remerciement.

Comme tout, il faut convaincre, persuader, recruter et donc générer de l’argent.

Avoir une cause noble ne te dispense pas des fondamentaux de l’humanité.

Car…

C’EST.

PAS.

TOI.

QUI.

DÉCIDE.2

Sinon, n’importe qui décrète que sa cause est noble et on lui offre une armée d’adhérents et de soutiens financiers ?

Je souhaite de tout mon coeur qu’un jour advienne une démocratie non-capitaliste en France. Mais pour l’instant… ce n’est pas le cas.

Et, attention, je ne suis pas en train de te dire de rentrer dans le système pour le changer de l’intérieur. À chaque fois que j’ai vu quelqu’un faire ça… c’est le système qui l’a changé. C’est l’effet Conh-Bendit : tu commences comme militant de gauche tellement virulent que les services secrets t’expulse du pays… tu finis à soutenir Macron…

On appelle ça aussi l’effet Renaud. Tu commences en chantant que le patriotisme c’est un truc de cons et les flics des enflures, puis tu finis par soutenir Fillon.

On peut générer de l’argent sans rentrer au coeur de l’empire. On peut créer son propre petit empire, ou rejoindre des personnes qui ont créé un royaume alternatif.

Certaines personnes choisissent de travailler directement pour une ONG.

D’autres prennent un métier qui permet d’avoir le temps de cumuler autre chose à côté.

D’autres choisissent un métier qui permet de développer des compétences réutilisables pour la lutte (c’est mon choix).

Il existe probablement encore plein d’autres solutions…

Mais… bouder n’est pas une solution. Pester que y’a des lobbys n’est pas une solution : on doit constituer nos propres lobbys.

Pester que y’a que des gens de droite au pouvoir n’est pas une solution : on doit prendre le pouvoir.

Bref… tu as compris l’idée.

Le tout sans y perdre son âme. Car, oui, si tu passes ton temps à chercher à générer de l’argent dans le seul but de faire de l’argent… tu n’en auras jamais assez…

Tu deviendras… Booba.

Quelqu’un qui était obsédé par la liberté et s’est arrangé pour gagner suffisamment d’argent pour mettre ses proches à l’abri. Mais qui au final a voulu encore plus d’argent.

Je peux encore compter mon biff, ça veut dire que j’en ai pas assez - Booba

Mais… tu sais quoi ? Je maintiens ce que j’ai dit hier : un Noir riche c’est déjà militant. Booba riche est déjà un acte militant.

Si tu veux militer, trouve ta manière : soit en créant de l’argent, soit en en donnant. Ou, ce qui revient au même : soit en créant du temps, soit en en donnant.

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Cette parodie de ce mème d’extrême-droite est réalisée par un professionnel : à ne pas reproduire chez toi.

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Même remarque : je me permets parce qu’on est entre nous.