J’ai une déficience intellectuelle
As-tu l’impression de gâcher ton potentiel d’intelligence ? On te dit brillant·e MAIS tu as du mal avec la vie d’adulte ?
Par exemple, moi j’ai été mesuré HPI à 6 ans (on disait enfant précoce), j’ai sauté le CP, j’ai fait une prépa math sans jamais vraiment trop travailler… dans le monde du travail j’ai donné des conférences devant des centaines de personnes, écrit un livre reconnu pour tout le secteur et pourtant…
J’enjambe les déchets devant ma porte… je les mets devant ma porte pour me forcer à les jeter mais au lieu de ça je passe plusieurs mois à passer par dessus…
Entre 2014 et 2023 je n’avais plus de carte de sécu car je l’avais perdu en Norvège et j’ai pas réussi à la refaire
J’ai gagné des prix dans des compétitions d’échecs mais je n’ai jamais touché l’argent car c’était des chèques et que je n’ai jamais été les toucher à la banque
Quand je dois déclarer mes impôts je suis en panique, je ne comprends rien à la feuilel
J’ai eu des punaises de lit pendant deux ans et je n’ai pas déménagé car je ne sais pas déménager, je me noie, y’a trop de tâches trop compliquées
J’ai passé 2 ans sans assurance habitation quand je suis sortie de celle de mon père, puis on m’a fait paniqué en me disant que si ça prenait feu je serai ruiné…. j’en ai pris une. Puis… j’ai passé 3 ans avec DEUX assurances habitations parce que je me suis pas rendu compte que j’en payais deux.
Je n’ai quasiment aucune mémoire des visages des gens
Est-ce que tout ça te paraît intelligent ?
Bah non, c’est con.
C’est parce que j’ai un HANDICAP INTELLECTUEL.
Et c’est pas parce que je serais « HPI ». Non « HPI » ça décrit un privilège : celui d’avoir un haut QI.
Sauf qu’on fait souvent le raccourci entre QI et Intelligence. Or, le QI ne mesure pas l’intelligence, il mesure l’intelligence qui permet de réussir à l’école et au travail.
Et ça oui… je confirme que je suis très doué dans ce genre de tâche.
Mais les autres tâches où j’échoue… ce sont bien des tâches intellectuelles, non ?
J’ai pris une claque en regardant cette vidéo du vidéaste Za :
Comme il le dit :
c’est quoi l’intelligence si tous ces trucs-là me rendent pas moins intelligent ? Si ça c’est pas un déficit intellectuel, c’est c’est quoi ? (…) Ce déficit-là n’est pas mesuré. Il n’existe pas dans les classifications parce que la réification intelligence que font la psychiatrie et la neuropsychologie, elle est hyper orientée. L’intelligence dans leur définition, c’est pas l’ensemble des manières d’habiter le monde, de se repérer, d’improviser, de rater, de bricoler. Non, c’est une jauge très spécifique qui sert à mesurer si vous êtes capable de travailler.
J’ai un handicap intellectuel. Parce que je suis autiste. Pas parce que je suis HPI.
Un haut décalage entre ton intelligence scolaire et ta réussite dans la vie d’adulte augmente tes chances de dépression et d’anxiété.
C’est ce que nous révèle une étude de 2017 dirigée par Catherine Kraper1
« plus l’écart entre le QI et les fonctions exécutives est grand et plus les taux de dépression et d’anxiété étaient élevés ».
Les fonctions exécutives c’est le terme scientifique pour décrire ce que j’appelle les compétences de la vie d’adulte. Ces compétences qui te permettent d’être autonome chez toi : l’organisation, la planification, le contrôle des impulsions, la gestion du temps, etc.
Y’a un test gratuit pour auto-évaluer ses fonctions exécutives : l’ESQ (Executive Skills Questionnaire). Et je score AU MINIMUM sur les fonctions suivantes :
Organisation
Planification
Initiation de tâches
Effectivement, ça se reflète dans ma vie et ça génère de l’anxiété : j’ai longtemps souffert de procrastination maladive, j’ai vécu dans un appartement qui était une porcherie (tu sais comme tu vois dans les émissions), j’ai raté les mariages de plein de personnes où j’aurais voulu y aller, etc
Je suis capable de faire des choses incroyables dans la vie professionnelle, mais je suis en échec total sur des fonctions basiques de la vie.
« Cette observation correspond à la fois à notre expérience clinique et à l’expérience vécue de nombreuses personnes autistes. De plus, dans ces cas-là, ces individus doivent aussi faire face au blâme et à la honte de “ne pas avoir exploité leur potentiel”.2
Généralement le QI et les fonctions exécutives vont ensemble, un haut QI va avec de bonnes fonctions exécutives. Mais comment ça se fait que j’ai un tel décalage alors ? Et bien il se trouve que c’est le cas de la majorité des autistes.
Voilà pourquoi tant d’autistes souffrent… cherchent une réponse… mesurent leur QI parce que habituellement c’est ça qui explique d’avoir autant de difficultés cognitives. On leur dit qu’iels sont HPI parce que le QI ne mesure pas les fonctions exécutives et… ça donne un résultat frustrant.
Tu ressens que tu as un HANDICAP et on te dit que c’est parce que tu es trop intelligent·e.
C’est débile.
Non, tu as un handicap parce que tu es autiste et/ou TDAH et que ça te crée des lacunes de fonctions exécutives, choses que le QI ne mesure pas.
Ton problème c’est pas d’être HPI, le monde a été créé pour les HPI. Ton problème c’est d’être autiste et/ou TDAH car le monde n’a pas été créé pour les neurodivergents.
Le HPI est le « diagnostic » pour éviter de voir la réalité en face
On a déjà vu que le HPI était un « diagnostic » majoritairement donné à des personnes dont les parents sont cadres. En revanche, on a pas fouillé la dinguerie de la posture même du concept.
Les personnes qui te vendent le HPI profitent du fait que tu ressens le décalage entre ton intelligence scolaire (QI) et ton intelligence de la vie d’adulte (les fonctions exécutives).
Alors on te dit que c’est parce que tu as TROP d’intelligence scolaire. Bah non ! C’est parce que tu as pas assez d’intelligence exécutive.
J’ai pris une deuxième claque avec cette deuxième vidéo de Za :
[Le HPI] c’est la version premium du paradigme déficitaire. J’ai pas dit bourgeoise, vous avez vu ? J’ai dit premium (note : c’est sarcastique).
En gros, on vous dit là où vous avez des difficultés, là où vous êtes en souffrance, c’est pas parce que vous manquez, c’est justement parce que vous avez trop et trop de sensibilité, trop de rapidité, trop de vitesse, trop de de pensées arborescentes, trop d’intelligence.Et si vous galérez à vous adapter, c’est parce que votre potentiel est extraordinaire. Mais du coup, vous voyez ce que ça veut dire en creux. Ça veut dire que pour celles et ceux qui ont des difficultés sans qu’on puisse les emballer dans une promesse de potentiel exceptionnel, bah ils ont rien. »
C’est pratique le « potentiel » (le P de HPI) parce qu’en plus carrément parfois on te dit que tu es HPI alors que ton QI n’est pas supérieur à 130. Plein de gens racontent qu’on les a « diagnostiqué » HPI alors que leur QI était par exemple de 115.
Pour rappel, 16% des gens ont un QI supérieur ou égal à 115. Ça commence à faire beaucoup.
La réalité c’est que ce qu’on te vend c’est un pass pour éviter de vivre la stigmatisation.
C’est pas un concept scientifique neutre, c’est un contre-récit destiné à adoucir les stigmates pour que les parents puissent se dire “Non, mon enfant n’est pas déficient, il est exceptionnel mais dans le bon sens du terme.”
Et ça reste exactement la même mécanique parce que on fabrique du déficit, on garde le déficit comme centre de gravité de tout et on invente des versions plus ou moins valorisantes pour rendre ça supportable.
Et je comprends, ce n’est pas agréable. Avant on me voyait sur LinkedIn comme un mec arrogant mais très brillant. Depuis que j’ai dit que j’étais autiste, j’ai reçu le premier commentaire qui disait vous ne comprenez pas ce que je dis, c’est trop compliqué pour vous car vous êtes autiste.
Stigmatisation.
Sauf que… commencer par conscientiser la stigmatisation c’est aussi la seule voie pour aller mieux, pour revendiquer sa position politique. Comme le jour où j’ai accepté que j’étais Noir (j’avais environ 25 ans). Le nier ne m’a pas protégé du racisme, ça m’a juste permis de mettre la tête dans le sable. Depuis que je l’accepte, je me sens mieux car j’ai trouvé des relais, des réseaux qui cherchent à améliorer nos vies.
Le terme HPI à ma connaissance n’a jamais aidé personne (…) il a plutôt tendance à retarder (…). Il vous laisse avec un récit de prestige qui vous protège un temps mais qui vous empêche de penser votre statut de manière politique. Et là pardon mais quand je dis de manière politique, je parle pas d’un engagement politique dans le sens d’être de gauche ou d’être de droite. Votre statut politique ça veut littéralement juste dire qui vous êtes dans la société. Et si la personne que vous êtes c’est une personne handicapée et que vous le savez pas mais il va vous arriver des bricoles. Puis je peux vous garantir que personne vous le dira. Y’a personne d’autre que que vous qui pourra mettre ce mot sur vous-même.
Première épiphanie : je suis autiste. Deuxième épiphanie : je suis handicapé
J’ai pleinement accepté que j’étais autiste en décembre 2024. Mais il a fallu attendre octobre 2025 (quasiment un an après) pour que j’accepte pleinement que je suis handicapé.
Déjà parce qu’il m’a fallu du temps pour comprendre ce que voulait dire ce mot, sa position politique… le fait que le handicap est avant tout un refus de la société de prendre en compte tes besoins à toi. Alors qu’on prend en compte les besoins des autres. Les autres ne sont pas intrinsèquement autonome, c’est plutôt qu’une industrie assure leurs besoins : se loger, se nourrir, etc.
Personne ne chasse sa nourriture, crée son logement à la sueur de ses mains et construit ses véhicules pour se déplacer.
J’ai vraiment vécu ce que décrit Za :
Quand on a posé le mot autisme ou TDAH (…) on décompense à ce moment-là de tout un tas de trucs qui sont vraiment pas agréables à traverser.
La décompensation, c’est pas un moment agréable du tout parce que c’est un moment dans lequel on se rend compte qu’on tolère beaucoup plus que ce qu’on croyait depuis un paquet d’années, que ça nous a accumulé de la fatigue et bah ça c’est pas forcément très agréable à recevoir encore une fois. Enfin, ça me paraît assez logique.
Mais après avoir fait ça, il y a une deuxième décompensation qui est souvent beaucoup plus violente à se prendre dans la gueule. Parce que dire “Je suis autiste et du coup je subis tous ces trucs là.” Et en fait, ces vécus parlaient de moi depuis le début. OK, bon, c’est extrêmement violent mais on a une deuxième décompensation quand on a réussi à dire “Je suis handicapé·e”.
“ Et ça c’est déjà extrêmement difficile à faire hein, dire “Je suis handicapé·e”. C’est un truc qui demande énormément de de travail sur soi, mais c’est quand même un peu plus facile, même beaucoup plus facile quand on nous a défini de base par rapport à un déficit que les autres n’ont pas que par rapport à une qualité que les autres voudraient avoir.
Note importante : la vidéo s’élève contre le modèle déficitaire, il ne suggère donc pas que l’autisme est un déficit il dit que vu que les médecins en parlent comme un déficit c’est plus facile d’accepter que c’est un handicap.
La fin de son propos est fondamentale : c’est quasiment impossible d’avoir cette deuxième épiphanie quand tu as posé le mot HPI. Voilà pourquoi autant de personnes qu’on « diagnostique » HPI stagnent ensuite pendant des années. Parce qu’on les a privé d’accès au deuxième niveau : je suis handicapé·e.
Bah oui ? Qui va te croire ? Si tu dis aux autres que tes souffrances dans la vie sont dûes au fait que tu sois trop intelligent·e… la plupart des personnes vont te rire au nez. Ou alors se dire dans leur tête que vraiment tu te la pètes.
Si tu veux accéder à l’épiphanie de « je suis une personne handicapée » il faut impérativement que tu acceptes de déposer « je suis HPI ».
Ça veut pas dire que c’est faux. Si on a mesuré que tu avais un haut QI, alors tu as un haut QI. Mais ça n’explique aucune de tes souffrances.
Enfin si… indirectement : un haut QI permet de pratiquer davantage de masking ce qui a pour conséquence de générer des dépressions et de l’anxiété.
(Kraper, C. K., Kenworthy, L., Popal, H., Martin, A., & Wallace, G. L. (2017). The Gap Between Adaptive Behavior and Intelligence in Autism Persists into Young Adulthood and is Linked to Psychiatric Co-morbidities.)
Is this Autism ?

