100% des humains ont une pensée en arborescence
C’est fou parce que la première fois qu’on m’a dit « moi je suis un zèbre j’ai une pensée en arborescence », j’ai immédiatement pensé… bah oui UNE PENSÉE quoi, tu veux penser comment ? C’est pour ça qu’on fait des brainstorming d’ailleurs. C’est pour ça que la technique de la mindmap pour prendre des notes est si efficace. Sinon ça ne marcherait que sur les 2% de HPI.
Mais du coup ça crée un gigantesque effet Barnum : si tu dis à une personne que les surdoués ont une pensée en arborescence, ça marche à tous les coups.
Sauf que comme le rappelle Frank Ramus
« La notion de « pensée en arborescence » fait les choux gras des revues et des livres grand public, mais est inconnue du monde scientifique. S’il existe bien une notion de « pensée divergente » en psychologie, évoquant celle de pensée en arborescence, elle en diffère en un point essentiel : la pensée divergente n’est pas un mode de pensée spécifique, mais une des composantes du raisonnement normal. L’idée que les élèves ordinaires raisonnent sans bifurquer de manière « linéaire » est fausse, tout comme est fausse l’hypothèse que les enfants surdoués produisent un foisonnement d’idées incontrôlable et qualitativement différent de ce que font leurs pairs. »1
En réalité, une personne avec un haut QI va avoir une vitesse de raisonnement plus grande. Et par conséquent une pensée divergente plus efficace, oui. Mais ça n’est pas une différene de nature, c’est une différence de vitesse. Avec un haut QI tu fais EXACTEMENT comme avec un QI moyen, juste plus vite.
Mais… dans Trop intelligents pour être heureux ? l’autrice oscille entre plusieurs définitions de cette pensée en arborescence.
Parfois c’est la pensée divergente.
C’est la pensée convergente à l’opposé de la pensée divergente. Celle dont le processus conduit l’intelligence à converger vers l’objectif fixé. Alors que l’arborescence a soudain débouché sur un croisement inattendu d’idées qui ne se seraient jamais rencontrées dans une structure séquentielle de la pensée.
Mais parfois c’est des sautes d’humeur :
On sait que le surdoué peut passer en un instant du rire aux larmes. De l’extase absolue à la détresse la plus profonde. Son arborescence de pensée fait subitement et sans préavis changer son humeur.
D’autres fois c’est une difficulté à parler calmement :
Vouloir s’exprimer alors que les mots passent si vite dans la tête peut créer de sérieux problèmes de communication et de vraies difficultés relationnelles.
Ou encore des difficultés à dormir :
Au moment du coucher, il est difficile de faire cesser le flux de la pensée. D’en réduire l’intensité. Les problèmes d’endormissement sont fréquents et récurrents.
Le problème c’est que ce qui est décrit ici n’a AUCUN rapport avec un haut QI… ce sont des traits d’hyperactivité mentale. Et ça pour le coup c’est connu du monde scientifique, ça s’appelle le TDAH.
C’est tout le problème des descriptions populaires du HPI : elles prétendent décrire les surdoué·es alors qu’elles décrivent l’autisme et/ou le TDAH.
Or, comme y’a une grande partie d’autistes qui sont TDAH… ça leur a parlé.
Ça aurait pu être une bonne chose car ce n’est que récemment qu’on a commencé à parler des autistes TDAH. Sauf que le fait de faire croire que c’est une histoire d’intelligence a privé les individus d’une solution. Personne ne va mieux en découvrant qu’il est HPI parce que ça lui donne une explication fausse à des problèmes réels. Un haut QI ça ne peut pas créer de souffrance, au contraire. Mais du coup une fois qu’on te dit que tu souffres parce que tu es TROP intelligent·e, tu es bloqué·e.
Mélanger tout fait perdre le fil
Et puis surtout… les personnes TDAH ont tendance à faire un plus petit score de QI justement parce que le test demande de se concentrer. Ce n’est donc pas étonnant si :
une étude belge récente portant sur une population de 3400 adolescents (Lavrijsen & Verschueren, 2023), qui a trouvé que les ados à HQI avaient une meilleure estime de soi, moins de troubles de comportement, moins de symptômes d’hyperactivité/inattention, et pas plus de troubles émotionnels et d’inquiétudes que les ados à QI normal.2
Sauf que, cette même étude a aussi montré que seulement 20% des HQI savaient qu’iels avaient un QI supérieur à 130. En d’autres termes, 80% des HQI l’ignorent.
C’est là qu’on arrive à l’immense biais d’échantillonnage du concept de HPI. Parce qu’on se concentre sur les personnes qui souffrent.
D’ailleurs l’autrice de trop intelligent pour être heureux ? a un éclair de lucidité (malheureusement trop court) à un moment :
On peut distinguer plusieurs grands groupes :
1. Le groupe des adultes dépistés dans l’enfance, dont l’hyperintelligence et l’hyperémotivité (HYPIE ?) ont toujours été considérées comme une facette de leur personnalité.
2. Le groupe de ceux qui, dépistés dans l’enfance, n’ont pas été considérés comme des enfants singuliers. Ou, pire encore, dont on a alors attendu de grands succès dans cette confusion dévastatrice entre intelligence et réussite.
3. Ceux qui ont été dépistés à l’âge adulte, par hasard, par erreur, par curiosité, par identification à leur enfant.
4. Enfin, le groupe de ceux n’ayant jamais été dépistés et qui ne le seront probablement jamais. Ceux-là échappent à notre perspective et apportent sûrement un biais dans la compréhension des surdoués : qui sont-ils ? Comment vont-ils ? À quoi ressemble leur vie ? Parmi eux, ceux qui ont franchi au mieux tous les obstacles et ont réussi, en tout cas en regard des critères habituels. Car eux, au fond d’eux, que ressentent-ils ? Sont-ils satisfaits de cette réussite affichée ? Qu’ont-ils fait, comment ont-ils ménagé leur sensibilité, leur affectivité, leur insondable besoin d’amour ? Nul ne le sait !
C’est exactement le problème. Comme l’autrice refuse la démarche scientifique elle n’a pas accès à un groupe témoin, ce qui est la base d’une démarche scientifique. Tout ce qu’elle connaît ce sont les personnes HQI qui poussent la porte d’un cabinet de psy.
Mais bon… elle balaie son doute avec une théorie du complot :
Qu’ont-ils fait, comment ont-ils ménagé leur sensibilité, leur affectivité, leur insondable besoin d’amour ? Nul ne le sait !
En tout cas pas scientifiquement ni cliniquement, mais, regardez autour de vous : malgré le rêve que certains d’entre eux représentent à nos yeux, ne percevez-vous pas une petite flamme vacillante derrière ces sourires satisfaits ?
Pour moi, c’est l’idée de l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et de leur vie au moment du coucher qui me taraude parfois : dans l’intimité de leur chambre, de l’obscurité qui s’installe à l’intérieur comme à l’extérieur, comment vont-ils vraiment ?
Donc là carrément les gens HQI heureux ne le sont pas car l’autrice lit dans les flammes des yeux.
Heureusement que la science ne fonctionne pas comme ça et qu’évidemment qu’on le sait.
La réponse est résumée par Frank Ramus de manière synthétique :
Dans « La légende noire des surdoués » (Ramus & Gauvrit, 2017), nous avions émis l’hypothèse que la perception de beaucoup de cliniciens (psychologues, psychiatres) sur les caractéristiques des HQI était déformée par un biais d’échantillonnage.
En effet, contrairement aux troubles psychologiques et psychiatriques, le HQI n’est pas en soi un motif de consultation. Seules les personnes à HQI qui ont une bonne raison de consulter ou de passer un test le font. Cela inclut les personnes avec troubles cognitifs ou psychologiques.
Cela inclut aussi les enfants à HQI qui présentent des problèmes d’adaptation à l’école (mais pas les enfants à HQI qui réussissent très bien scolairement sans inadaptation). Cela peut aussi inclure des adultes qui éprouvent le besoin de passer un test pour diverses raisons. Par conséquent, les cliniciens voient principalement des personnes à HQI qui ont des problèmes à résoudre, et en déduisent que les personnes à HQI ont des problèmes, sans prendre en compte toutes celles qu’elles ne voient jamais.
L’étude belge de Lavrijsen & Verschueren (2023) confirme nos hypothèses. Cette étude a en effet montré que :
Seuls 20% des jeunes ayant un HQI (d’après les tests passés dans l’étude) avaient auparavant été identifiés comme étant à haut QI. Ce résultat confirme notre hypothèse selon laquelle la plupart des personnes à HQI ne passent pas de tests et ne sont pas labellisées comme telles.
Contrairement aux résultats observés sur l’ensemble des HQI et mentionnés plus haut, ces HQI déjà identifiés avaient une estime de soi plus faible, plus de troubles émotionnels, et plus de symptômes d’hyperactivité/inattention que les ados à QI normal. Ce résultat confirme notre hypothèse selon laquelle les personnes à HQI qui passent les tests de QI le font pour de bonnes raisons.3
En d’autres termes, un haut QI est corrélé à une meilleure estime de soi, moins de troubles émotionnels et moins de chance d’avoir un TDAH que les QI moyens.
En revanche, un haut QI qui fait la démarche d’aller mesurer son QI est corrélé à l’inverse : moins d’estime de soi, plus de troubles psychiques, et plus de chances d’être TDAH.
Ces résultats confirment que le fait de n’étudier que les personnes à HQI recrutées en clinique, en école spécialisée ou via une association spécialisée constitue un biais d’échantillonnage qui conduit à une estimation erronée des caractéristiques des personnes à HQI.4
Tout est dit.
Je t’en parle lors d’une conférence en ligne gratuite
Rappel : jeudi 22 janvier à 12h15 j’organise une conférence gratuite sur le concept.
Pour t’inscrire et avoir accès au replay c’est par ici : https://event.webinarjam.com/9y032/register/3pkgyf5
Idem
Idem
Les autres citations viennent du livre dont je redirai pas le nom.
