Vite mon prénom est un piège de l'extrême-droite

Vendredi, à force de voir le site Vite mon prénom, relayé par des personnes de gauche, j’ai craqué. J’ai écrit d’une traite une série de tweets pour expliquer le problème.

Mais avant de te les montrer, revenons sur ce site.

Vite mon prénom est un site qui rebondit sur la fameuse idée de Zemmour de remettre en place une loi qui interdit de donner des prénoms qui ne sont pas “français”. On y propose de rentrer son prénom et d’avoir un prénom en échange.

Tout le monde peut se faire avoir

Avant de continuer, j’insiste sur un point : tout le monde s’est déjà fait avoir par un hameçon de l’extrême-droite. Moi le premier. À une époque je disais à ma collègue force et honneur pour lui dire au revoir. Avant de comprendre que c’était un signe de ralliement de l’extrême-droite.

Beaucoup ont fait la quenelle de Dieudonné sans comprendre ce que c’était.

Je vais même te dire pire : il y a 10 ans, l’idée des prénoms me séduisait. Je trouvais qu’il avait raison, qu’après tout grâce à mon prénom Nicolas j’étais prémuni partiellement du racisme.

Aujourd’hui j’en ris jaune. C’est une manière de s’auto-accuser du racisme des autres.

Ça ne m’a même pas fait sourire

Mais… depuis j’ai pris conscience de l’énorme souci de cette proposition. J’ai fait l’examen de mon racisme intériorisé, j’ai compris pourquoi je me trouvais moins beau que les personnes blanches… Je me désintoxique.

Du coup, ça ne m’a pas décroché un sourire : ça m’a révolté.

Est-ce qu’on peut arrêter de faire croire à Mohamed et Hapsatou que le problème c’est leur prénom et que s’ils s’appelaient Nicolas et Corinne ça changerait quoi que ce soit ?

Quand j’étais en école de commerce, j’ai participé à une campagne électorale. Ce qu’on appelle une campagne BDE. Trois listes d’élèves s’affrontent pour devenir le BDE, l’association qui gère toutes les autres associations. Il se trouve que notre liste était, de loin, la plus racisée.

Un mec de ma liste qui aujourd’hui est de la “gauche” de Valls (tu sais celle qui trouve que le problème c’est l’antiracisme) a demandé :

- Mais on a pas quelqu’un de plus gaulois pour représenter la liste ? Pour rassurer ? Fais voir ? Machin… non… machine… non… oh… Nicolas Galita ! C’est parfait, ça !

- Bah c’est Abi !

- Ah… merde.

Il se trouve que personne ne m’appelait Nicolas Galita à l’école. Tout le monde m’appelait Abi. Il n’avait donc pas fait le rapprochement.

Mais c’est là qu’on voit le ridicule du truc… “Nicolas Galita” ne donne pas d’indice sur ma race sociale. Mais une fois qu’on me voit c’est fini.

Et puis surtout… pourquoi ce serait à moi de changer pour ne pas déclencher le racisme des gens ?

Même pour rigoler c’est quoi le concept ?

C’est quoi la suite ? Un jeu Vite ma ratonnade où on incarne un fasciste qui va frapper des arabes dans la rue ?

Non mais… ça va… tant que c’est drôle et qu’on le présente de manière ridicule !

Le concept du dog-whistling

On en reparlera un jour, mais une des tactiques de l’extrême-droite s’appelle le dog-whistling.

Tu imagines bien que personne ne peut dire “hey hoooooo, on est l’extrême-droite”. Même Génération Identitaire le nie.

Par conséquent, elle doit toujours parler en double langage.

Par exemple elle va dire “on défend la culture occidentale” pour dire “on veut un pays blanc”. Ou juste “qui ?” plutôt que “il faut chasser les juifs”.

Les codes sont plus ou moins subtils. Parfois c’est juste des mèmes. Par exemple Pépé the frog ou El Risitas (l’hispanophone qui s’étouffe de rire).

Ça lui permet ensuite de dire vous voyez ! Les gauchistes sont fous, ils nous traitent de fascistes parce qu’on partage des GIF.

S’entraîner à déceler le langage codé est un muscle à développer. Il se trouve que je le fais en permanence. Voilà pourquoi le site vite mon prénom m’est apparu de manière évident comme étant d’extrême-droite.

#1 | Si Zemmour gagne, le problème de Mohamed ce ne sera pas son prénom

Je ne fais pas partie de la gauche qui désigne toute droite comme étant fasciste. Même à l’extrême-droite, je n’appelle pas tout le monde fasciste. Car l’extrême-droite se sépare en trois camps : les réactionnaires, les bonapartistes et les fascistes.

Je le dis donc avec toute la précaution que je peux : je pense que le programme de Zemmour est un programme fasciste. Depuis qu’il a clairement soutenu la thèse du grand remplacement, il n’y a plus pour moi le moindre doute.

Car, qui dit grand remplacement, dit qu’il va falloir une purification ethnique. C’est la seule issue possible de ce raisonnement.

Se mettre à rigoler du truc du prénom me paraît du coup assez déplacé. Comme quand on se moque d’une faute d’orthographe de son livre.

Un peu comme si tu avais une réédition de Mein Kampf qui se vendait à des millions d’exemplaires en France et que tu disais “ahahaha mais ils ont écrit Mein Kanf sur la couverture ces gros débiles”.

Euh… mais tu es sûr·e de bien comprendre la gravité de ce qui est devant toi ?

D’ailleurs, l’humoriste Vérino donne un cas d’école de comment faire la blague correctement. Il dit (je cite de mémoire) :

Il a pas un conseiller Zemmour ? Je suis sûr que son conseiller est venu le voir en lui disant qu’il fallait lâcher le truc des prénoms et il a répondu “ah mais non mais moi ce qui me gêne c’est pas leurs prénoms.

Il joue cette vanne en faisant un sourire diabolique qui sous-entend le projet d’extermination. Là… ok. Le message de la blague est limpide. C’est pas “ahahah les prénoms c’est stupide”. C’est “ahaha il nous prend pour des idiots, genre c’est les prénoms les problèmes”.

#2 | Ce n’est PAS du second degré

Venons-en à ce qui a semé la confusion. Certaines personnes ont pensé en toute bonne foi que c’était du second degré.

Alors, on l’a vu vendredi, il ne faut pas confondre humour et second degré. Le second degré c’est quand on dit l’inverse de ce que l’on dit.

Ce site est humoristique, ça c’est indéniable. Mais est-ce de l’humour zemmouriste (premier degré) ou de l’humour de gauchiste (second degré) ?

D’ailleurs, je fais remarquer que Zemmour a déjà fait la blague ! Quand il dit à Hapsatou Sy qu’elle aurait dû s’appeler Corinne, il est hilare. Il a fait sa blague de fasciste, il est content. C’est de l’humour, oui. Mais ce n’est pas du second degré. C’est bel et bien le fond de sa pensée.

Pour la blague, il exagère en prenant un prénom qui ne fait pas de l’âge d’Hapsatou. Mais au fond il pense vraiment que son prénom devrait changer.

C’est la différence entre le premier degré et le second. C’est pas parce qu’il rigole que c’est du second degré.

D’ailleurs, le second degré impose de laisser un signe évident. Souvent on change sa voix, comme Vérino qui joue Zemmour en lui donnant une voix ridicule. Sur un support écrit ça peut être avec un indice caché.

Or, quoi de mieux que tester le prénom Hapsatou ? Si c’est un opposant à Zmmeour qui a fait ce site, il devrait répondre un truc du genre « tu as déjà assez souffert… tu peux garder le tien ».

Or… non. Il suggère… Corinne. Il perpétue donc la blague de Zemmour.

Comment on peut dire que c’est du second degré ?

Dans ce cas… si ça se trouve Zemmour fait du second degré depuis 15 ans ! Et un jour il dira qu’il pensait l’inverse.

#3 | Le signe de ralliement

On l’a dit, l’extrême-droite aime se donner des codes de ralliement. Un clin d’oeil qui permet de se reconnaître. On peut donc la débusquer ainsi.

Des amis militants ont donc essayé plusieurs codes, jusqu’à trouver le bon. Heureusement, c’était un des plus connus : Risitas.

Quand on écrit Risitas ça répond :

Selon moi, les auteurs ont commis une erreur d’arrogance. L’extrême-droite française est tellement habituée à la naïveté qu’elle ne fait même plus d’effort. Ils auraient pu utiliser un code plus subtil et moins connu.

Car, il suffit de lancer une recherche Google pour vérifier le lien entre El Risitas et l’extrême-droite française :

Faut-il aller plus loin ?

Au bout d’un moment, peut-on maintenir le bénéfice du doute du second degré ?

Non, mais je me comporte exactement comme quelqu’un d’extrême droite, mais c’est pour rire t’inquiète !

Je ne devrais même pas avoir besoin de continuer. Mais tu sais quoi ? J’ai dû continuer…

#4 | Ils ont effacé leur traces

Voyant qu’on avait débusqué les pistes, les auteurs ont effacé les traces. Aujourd’hui, il n’est plus possible de reproduire les résultats que je viens de donner. Il reste encore “Le Pen Marine” qui devient “Jean-Marie”… encore un signe des Zemmouristes qui détestent Marine et regrettent le papa.

Mais ils surfent sur l’ambigüité des gens qui vont se dire que si ça se trouve c’est des gens de gauche qui veulent se moquer de Marine.

J’ai donc reçu une vagues de personnes m’expliquant que je renforçais l’extrême-droite en faisant ce genre d’accusations infondées.

Notons bien que c’est pas l’extrême-droite qui renforce l’extrême-droite : c’est les militants de gauche. Magique.

Heureusement, il existe un site qui s’appelle Wayback Machine qui permet de retourner à la version antérieur d’un site.

On peut donc bien reproduire Hapsatou => Corinne et Risitas => On fait une exception

Et c’est là qu’ils sont à la fois malins et maladroits.

Car, une fois qu’on a vu qu’ils effaçaient les traces on a été approfondir encore plus.

#5 | On a trouvé les auteurs

Ce qui devait arriver arriva : on les a retrouvé.

Comme souvent, ils se sont organisés sur le forum JVC qui est connu pour ça. À ses dépends. L’équipe de modération a fini par les expulser. Mais entre temps on a eu le temps de voir leurs échanges où certains s’exclamaient :

Ah mais c’est quelqu’un de notre équipe qui a fait ça ? Bien joué ! C’est dans tous les médias !

On ne peut pas plus prouver que ça

Si c’était des opposants à Zemmour, ils auraient déjà pris la parole pour répondre à nos doutes. Garder le silence c’est la stratégie du Loup Garou. Comme dans le jeu, la seule manière pour que les Loups gagnent c’est que les villageois se divisent. Là c’est pareil : ils nous laissent débattre de si c’est un truc d’extrême-droite ou pas. Tout en effaçant les indices trop évidents quand on les met à jour.

Mais ce qui m’étonne c’est le nombre de gens qui continuent à douter que c’était bien une initiative de fans de Zemmour.

J’ai une question : vous pensez que l’extrême-droite n’existe pas ? Les 10% dans les sondages pour Zemmour, vous n’arrivez pas à l’intégrer mentalement ?

J’ai l’impression de revoir le syndrome Trump : une partie des gens refusent d’accepter que l’extrême-droite soit si puissant dans ce pays. Mais vous n’avez plus d’excuse : vous avez vu Trump.

À vous de jouer pour pas que ça arrive chez nous.

Mais pour ça… il faut commencer par reconnaître la menace.