Une écriture charnelle, cinématographique, sensorielle

Une semaine avec Booba vol.2

Bienvenue dans ce deuxième jour avec un couplet de Booba.

La dernière fois on a analysé le texte à la lumière des thèmes principaux abordés. Cette-fois ci on va faire un travail moins rationnel, plus sensoriel.

Relire le premier épisode

Mais avant, revoici le texte brut :

Ils veulent tous percer, trop peu aiguisent leurs lames
Maitrisent leurs armes, trop déguisent leur âme
Au dessus des lois, violent à ma guise kho
Que Marianne me suce la bite qu'elle ne me fasse pas la bise kho

J'écris mes textes les doigts dans la prise
Petit, cherche pas à savoir si j'prie ou si j'tise
Trop frelon, 400 ans c'est trop long
C'est pas la mer qui prend l'Homme, c'est Christophe Colomb

Comme dans le cul à J-Lo, ces fils de putains nous l'ont mises kho
Quand la première galère a pris l'eau
J'atteste qu'il est unique, que ma race sert de crash-test
Déraciné, ma terre est sous mes baskets

Hein, le sujet me tient à cœur
Mets du coco dans la fusée, j'emmène mes frères et sœurs
Dépouillés en toute impunité, trop abusés kho
Alors on fait du fric sale essaie de s'amuser

J'ai la nuque du rap sous mon aisselle
Le biz est plié on l'étouffe allez tous vous rhabiller
Monte à bord du B-52, touche pas au klaxon
J'consomme, pose mon 16 avant que le me-se m'assomme

Mon son n'a rien de banal
Négro j'ai peur de venir à ta radio, glisser sur une peau d'banane
M'ouvrir le crâne sur le bitume, Timal
L'important c'est pas la chute, mais les thunes qu'il y a au final


Les références au cinéma des années 90

On arrive dans une partie qui est moins rationnelle, plus instinctive. Autant j’étais sûr de mon analyse quand je parlais des thèmes, autant on va rentrer dans des impressions, des pistes plus ou moins solides.

On ne peut pas savoir si les références aux films sont toutes volontaires. Certaines le sont de manière évidente (La Haine, Rasta Rocket), d’autres sont difficiles à nier (La ligne verte, American History X) et parfois… je me demande si c’est pas juste moi qui veut les voir (Independence Day, Amistad).

J'écris mes textes les doigts dans la prise - La ligne verte (1999)

À ce moment, Booba parle de son texte. En le personnifiant. D’ailleurs, dans le même album, il a toute une chanson sous ce concept : Mon Son. Dans lequel Booba décrit vraiment son art comme une personne :

On lui a dit arrête de geindre petit, ici c'est la jungle
B2oba son daron

Et donc on est au moment où Booba explique que son art est violent (ou qu’il est violant). On ne peut donc s’empêcher de filer la métaphore et de se dire que s’il est violant, il mérite la peine de mort.

Voilà pourquoi Booba écrit son texte les doigts dans la prise.

Mais, tu le sais, cette chanson parle principalement de racisme.

C’est là qu’intervient la référence à la Ligne Verte qui est un film où un Noir est injustement condamné à la chaise électrique.

Mon niveau de certitude sur la référence : 4/5

Quand la première galère a pris l'eau - Amistad (1997)

Je pense que je n’ai pas besoin de détailler ? Ici Booba parle explicitement d’une galère (le bateau) remplie d’esclaves. C’est d’ailleurs la première fois qu’il parle d’un véhicule. Ça aura son importance.

Est-ce que la référence à Amistad, le film où un groupe d’esclaves se mutinent à bord d’une galère est volontaire ? Je ne sais pas. Mais en tout cas Booba fait référence à des événements auxquels Amistad lui-même se réfère.

Ce qui me laisse penser que la référence est volontaire c’est que tous les films sont des films des années 90 et qu’Amistad date bien de 1997.

Mon niveau de certitude sur la référence : 3,5/5

Mets du coco dans la fusée, j'emmène mes frères et sœurs - Rasta Rocket (1993)

Encore un autre film qui évoque le racisme. On a des jamaïcains qui se lancent dans un sport réservés aux blancs. Ils subissent alors des humiliations, des moqueries. Jusqu’à réussir à gagner le respect.

Ici, le doute n’est pas permis puisque le mot “fusée” apparaît sans raison. Il a pour seule objectif d’être la traduction littérale de “rocket”. On remarque que c’est la deuxième fois que Booba nomme un véhicule.

Autre indice imparable : le coco fait penser aux Antilles, à la Jamaïque.

Mon niveau de certitude sur la référence : 5/5

Monte à bord du B-52, touche pas au klaxon - Independence Day (1996)

J’ai beaucoup de doutes sur celle-ci. Peut-être est-ce mon imagination. La date concorde puisque le film date de 1996. Mais ça ne parle pas vraiment de racisme, même si c’est probablement le seul film de l’époque où un Noir, héros, est dans un avion militaire (Will Smith).

Ce qui me fait penser qu’il y a une référence (peut-être une autre d’ailleurs) : c’est le troisième véhicule cité. On a eu le bateau et la fusée, maintenant on a l’avion.

En revanche, l’avion utilisé par Will Smith est un F-18, pas un B-52. Donc…

Mon niveau de certitude sur la référence : 2/5

M'ouvrir le crâne sur le bitume, Timal - American history X (1998)

La scène d’ouverture d’Americain history X est culte. Au point qu’on me l’a décrite plusieurs fois en me disant “ne regarde pas, c’est trop violent”.

Là encore, le film parle de racisme puisque la scène met en jeu un suprémaciste blanc, néonazi, qui va tuer un noir délinquant. Violemment. En lui fracassant le crâne contre le bitume.

Je n’ai quasiment aucun doute sur la référence. Surtout grâce à l’indice de la banane, qui renvoie encore au racisme avec l’idée du singe.

Mon niveau de certitude sur la référence : 4,5/5

L'important c'est pas la chute, mais les thunes qu'il y a au final - La Haine (1995)

Ici le doute n’est pas permis. Il cite mot pour mot le film “l’important c’est pas la chute”. Ce qui l’oblige, au passage, à sacrifier une sonorité (mais on le verra plus tard).

Là encore un film qui parle de racisme. Notamment avec la vie en banlieue. La phrase est maintenant culte :

L’important c’est pas la chute, mais l’atterrissage

Ici elle devient “les thunes qu’il y a au final”

C’est tellement flagrant que c’est cette référence qui nous a amené à chercher les autres. Je dis “nous” parce que j’ai travaillé sur le texte avec quelqu’un qui a un master en lettres modernes, spécialité poésie contemporaine. Et en vrai… c’est elle qui a trouvé la moitié des références.

Mon niveau de certitude sur la référence : 5/5

Coïncidences ou pas ?

Comme tu l’as vu, certaines références me semblent incontestables. En ce qui concerne les autres, j’ai quand même l’impression que soit on touche à quelque chose, soit on est proche.

Ce qui me conforte vraiment dans l’idée d’un jeu de piste volontaire de la part de Booba c’est que les films sont tous compris entre 1993 et 1999. Ce qui correspond à sa jeunesse puisqu’il avait entre 17 et 23 ans. Il y a donc de grandes chances que ça corresponde bel et bien à son univers cinématographique.

Et, je trouve ça dingue d’avoir une succession presque parfaite de dates. Est-ce un hasard ? Probablement. Mais si ça ne l’est pas, alors on sait qu’il nous manque le film de 1994. Puisqu’on a un film de : 1993, 1995, 1996, 1997, 1998 et 1999.

Il faudrait quelqu’un avec une vraie culture cinéma pour enquêter. Quand je tape “sortie cinéma 1994” voilà les films (avec un Noir ou lien à l’Afrique) que je trouve :

Les évadés

Le roi Lion

Pulp Fiction

Mais aucun ne me convainc.

Le côté charnel de l’écriture

En général, c’est ce qui rebute dans l’écriture de Booba : elle est charnelle, elle est incarnée. Toujours. Ce n’est jamais abstrait. On ramène des concepts abstraits dans le charnel. Dans un corps.

On parle de talent artistique ça donne aiguiser sa lame

On parle de défier la République ça donne sucer

On parle de censure ça donne les doigts dans la prise

On parle de traite négrière ça donne c'est pas la mer qui prend l'Homme, c'est Christophe Colomb

Ou Comme dans le cul à J-Lo

On parle de racisme systémique, ça donne : ma race sert de crash-test

Ou Déraciné, ma terre est sous mes baskets

On parle de faire un meilleur rap que les autres, ça donne j'ai la nuque du rap sous mon aisselle

On parle de compromettre son art et ça donne glisser sur une peau d'banane

Tout est chair, tout est concret, tout est incarné. Donc vulgaire.

Le champ lexical de l’altitude

Dans ce couplet, Booba joue en permanence sur l’idée d’altitude :

Au-dessus des lois

Marianne me s*** la b****

La fusée

J’ai la nuque du rap sous mon aisselle

B-52

Pour finir avec la chute, brutale. Inévitable. D’ailleurs, c’est le seul moment de doute dans toute cette démonstration de puissance. Juste avant la chute il dit qu’il a peur.

Dans le prochain épisode …

Justement on reviendra sur cette notion de la chute. On opposera les pronoms : le “je” versus le “on” et le “nous” qui transmettent des sensations et des propos radicalement opposés.

Je veux lire le troisième épisode