"Tu es plus TDAH que moi, Nicolas"
Tu sais, Nicolas, si j’avais dû parier sur qui était TDAH entre toi et moi, j’aurais parié sur toi.
Je déjeune au restaurant avec un ex-collègue qui me raconte comment sa vie a changé depuis qu’il prend de la ritaline, le traitement pour les TDAH.
La première fois que j’ai lu un livre sur le TDAH (par accident : c’était un livre sur l’autisme et le TDAH à la fois mais je le lisais pour l’autisme), j’ai immédiatement reconnu mon collègue. Mais genre sans aucun doute.
Alors on en a discuté, encore et encore et encore.
Jusqu’au jour où il a fini par faire le diagnostic et repartir avec une ordonnance de ritaline. J’étais grave content pour lui. Surtout que ça a été beaucoup plus sportif que ce que je te résume ici, y’a vraiment eu des hauts et des bas dans ce parcours.
En arrivant au déjeuner je sais qu’on va en parler. Mais y’a un truc auquel je m’attendais pas : quand il me raconte ce que la ritaline l’aide à faire, j’ai un instant de choc. Il me dit :
Tu vois là, pour la première fois, je déjeune avec toi et je n’écoute pas les conversations des gens de la table d’à côté.
Au moment où il me dit ça, je venais de rire dans ma tête à une blague de la table d’à côté. Du coup, sa phrase vient me cueillir d’un coup. Il continue en disant qu’il écoute vraiment ce qu’on se dit. Et je réalise qu’en réalité je n’écoute jamais pleinement les gens. Je pense en permanence à autre chose en même temps. Parfois en rapport avec la discussion mais parfois je peux rigoler dans ma tête d’une blague que je me fais pendant que la personne parle d’un truc triste. Je dis “je” mais c’est pas vraiment “je”, c’est ma voix autonome dans ma tête.
Et là j’ai un gros moment de doute. J’ai pas arrêté de dire que j’étais sûr de ne pas être TDAH. Mais en même temps, je n’avais lu que des récits de femmes TDAH, je n’avais que des amiEs TDAH et leur manière d’exprimer les traits ne me parlait pas totalement.
Attention, je raconte ce cheminement depuis mon point de départ. Il faut rappeler que les femmes sont moins diagnostiquées TDAH que les hommes, à cause précisément des biais de genre. C’est un hasard qui a fait que j’ai été exposé d’abord à des récits féminins.
Là j’étais subitement confronté à un truc tellement précis…
Quelques minutes après, je vais aux toilettes. Je fais pipi. Je me lève, je me lave les mains, je les tends vers le sèche-main. Il prend une seconde à réagir. C’est trop long.
JE PERDS MON TEMPS AUX TOILETTES ALORS QUE JE POURRAIS ÊTRE EN TRAIN DE DISCUTER AVEC MON COLLÈGUE JE VAIS PAS EN PLUS ATTENDRE POUR ME SÉCHER LES MAINS.
Je m’essuie les mains sur le pantalon, comme je l’ai fait tant de fois dans ma vie. Et je reviens presque en courant. J’étais aussi venu presque en courant.
J’ai un moment de recul et je me rends compte que j’ai fait ça toute ma vie : dès que je suis seul je suis une personne extrêmement impatiente.
Il m’arrive souvent de me faire un peu pipi dessus, parce que j’en ai marre de perdre mon temps aux toilettes alors que j’étais dans une discussion. Donc je veux me lever trop vite sans avoir tout à fait fini.
Pire que ça… quand je suis tout seul chez moi je me déplace en courant. Pour pas gaspiller du temps.
Et puis… je me brosse les dents en tenant mon téléphone dans la main pour regarder une vidéo dans le miroir (parce que si je le regarde directement, je baisse ma tête et ça fait tomber du dentifrice).
Et donc, dans ce restaurant, je réalise que je me vois comme une personne très patiente ce qui est vrai, mais seulement en public. Une grande partie de cette patience est motivée par la honte de me comporter comme ça au grand jour. Je dis la honte… mais même pas… c’est tellement intégré de pas me comporter comme ça en public que je n’y pense même pas.
Je reviens à ma place et je dis à mon collègue ce que je viens de faire. C’est alors qu’il me lâche :
Tu sais, Nicolas, si j’avais dû parier sur qui était TDAH entre toi et moi, j’aurais parié sur toi.
Je tombe des nues. Surtout que je sais qu’il n’est pas du genre à faire cette phrase avant d’être extrêmement sûr, sinon il n’oserait pas. La preuve : ça fait plus d’un an qu’on parle de TDAH et il me l’a jamais dit, il le dit parce que je laisse une ouverture.
J’exprime ma surprise et je lui demande de développer.
Il m’explique qu’en réunion je secoue mes jambes tellement fort quand je parle pas que ça fait vibrer le canapé.
Et en vrai je n’ai plus aucun autre souvenir des choses qu’il m’a listé tellement je suis choqué par ce point.
Je me prends une deuxième révélation. Un truc impossible à nier. Quand je lisais les traits du TDAH et que je voyais ce truc de ne pas tenir en place je disais que ça me concernait vraiment pas.
Surtout comment c’est écrit dans le DSM :
Est souvent “sur la brèche” ou agit souvent comme s’il était “monté sur ressorts” (ex : incapable ou inconfortable de se tenir immobile pendant un long moment, comme dans les restaurants, les réunions ; peut être perçu par les autres comme agité, ou comme difficile à suivre
Je me vois tellement comme une personne patiente et qui aime les contenus théoriques que ça me parlait pas. Mais surtout, je n’ai pas de recul sur moi. La preuve, quand on me disait que carrément le canapé vibrai, je ne m’en étais pas rendu compte avant.
Mais du coup ça fait un truc impossible à nier car même si mon cerveau oublie totalement dans ma vie courante qu’on m’a dit ça, il se rappelle aussi les nombreuses fois où on me l’a dit.
Je sais pas comment te décrire correctement ce paradoxe. En gros c’est enfoui dans ma mémoire donc si tu me demande est-ce que je suis une personne qui s’agit physiquement en réunion je te dirais bien sûr que non … mais si tu me demandes est-ce qu’on m’a déjà dit en réunion que je m’agitais au point de faire vibrer le canapé…ah bah plein de fois, oui.
On est donc fin octobre 2025… un an et trois mois après mon cheminement sur l’autisme et une graine est semée.
Je rentre et j’en parle à ma compagne. Je m’attends à ce qu’elle me dise un truc comme :
Non mais en vrai c’est parce que y’a des trucs en commun avec l’autisme
Ou alors
Ah ouais ? Je suis aussi surprise que toi
Mais, au lieu de ça, elle répond :
OH BAH OUI ÇA SEMBLE LOGIQUE.
Et je m’insurge :
Quoi ? Mais pourquoi tu me l’as JAMAIS dit ?
Du tac-o-tac :
Parce que je n’avais jamais envisagé l’hypothèse par moi-même mais maintenant que tu me le dis je me dis que oui.
Un peu “boudeur”, j’attends de voir mon amie Nina qui est la première personne dont j’ai identifié le TDAH, avant qu’elle identifie également l’autisme. Je lui raconte et elle fait…
AH MAIS T’ES CARRÉMENT TDAH.
Bon bah, je boude pour de vrai… pourquoi personne m’a rien dit ?
PS : la notion de quantité de TDAH n’a aucun sens. J’ai intitulé l’email ainsi pour que ça tienne. C’était trop long de mettre la citation de mon collègue en entier dans l’objet.

Je passe par la pour te dire que sur sa vidéo sur le tdah publiée hier Antoine BM t'as fait un gros big up
Je note que le fait que ton collègue filtre mieux les stimuli sensoriels grâce à la Ritaline renforce l'hypothèse que c'est tellement lié que c'est peut-être la même chose.