Qu'est-ce que la crise d'inertie autistique ?
Le récit de 32 adultes autistes
En ce moment je te parle de 4 crises autistiques : burnout, inertie, meltdown et shutdown. Sauf que… l’inertie est la moins connue, de loin.
J’ai entendu parler des 3 autres crises dans le premier livre que j’ai lu sur l’autisme. Alors que je n’avais jamais entendu parler de l’inertie autistique en tant que crise jusqu’à très récemment.
Je sais que l’inertie autistique était un trait qu’on pouvait ranger dans les îlots de psychorigidités autistiques. Mais je ne voyais pas ça comme une crise.
Jusqu’à ce que je tombe sur l’étude de Jamie Phung et ses collègues (2021) qui liste les 4 crises. Mais je n’avais pas pris le temps d’aller fouiller ses sources sur l’inertie.
Le plus cocasse c’est que je t’écris cet email après avoir passé plus d’une heure en inertie. Je n’arrivais pas à choisir quoi écrire, rien ne me plaisait dans les thèmes que j’avais prévu. Il a fallu que j’ouvre mon outil d’organisation d’études scientifiques. J’ai d’abord essayé de lire une étude sur le burnout mais c’était trop long et puis j’avais déjà abordé les thèmes. Et c’est là que soudainement je pense à lire une des études sur l’inertie !
J’ouvre d’abord :
Understanding phenomenological experiences of autistic inertia using online community discourse - 2026
Mais ça fait 39 pages !
Alors je me rabats sur :
“No Way Out Except From External Intervention”: First-Hand Accounts of Autistic Inertia. - 2021
C’est plus vieux, mais 2021, ça va. Et surtout ça fait 17 pages.
Faisable.
Grand bien m’en a pris car j’ai adoré lire ça.
Ce que je te propose c’est de te mettre les extraits qui m’ont le plus interpellé.
Le problème le plus handicapant de l’autisme ?
C’est la première étude qui se penche formellement sur l’inertie autistique. 32 autistes ont été recruté·es et interviewés pendant 1h30/2h00 sur le sujet. Le résultat est donc un ensemble de citations qui sont ensuite ré-agencées en grandes thématiques.
En introduction l’équipe rappelle à quel point c’est un problème dont les autistes se plaignent mais qu’on s’y intéresse pas :
“Il me semble étrange que l’inertie soit souvent si bas dans la liste des choses que les gens associent à l’autisme […]. Je trouve que c’est probablement le plus gros problème que j’ai et qui découle directement de celui-ci” — Murray (2017)
Les 4 manifestations internes de l’inertie autistique ont été catégorisées ainsi :
Tendance à persister dans un même état
Le manque de contrôle volontaire
La difficulté à trouver la première étape
La déconnexion entre l’intention et l’action.
1. Tendance à persister dans un même état
Ce qui est fascinant c’est que ne rien faire est conceptualisé comme une forme d’action et donc on est sur le souci classique d’avoir du mal à basculer entre des tâches différentes. C’est également dur de basculer de ne rien faire à faire quelque chose.
« Je n’arrive pas au point où je vais faire la chose, parce que c’est presque comme si je devais arrêter ce que je suis en train de faire, que je fasse quelque chose ou non. Même arrêter de ne rien faire, c’est arrêter de faire quelque chose. » — Ruth
« Parfois, je finis juste assise à ne rien faire alors que j’ai vraiment envie de lire le livre qui est juste à côté de moi, mais je ne le fais pas. Et ça peut durer jusqu’à ce qu’il y ait une interruption extérieure. Typiquement, si mon partenaire passe devant la porte, je me dis : “Ah, je devrais bouger maintenant.” » — Lisa
2. Le manque de contrôle volontaire sur l’état
« Je n’arrive pas non plus à surmonter mon inertie. Je dois attendre qu’elle s’en aille. » - Margaret
Bon bah… c’est comme Margaret. C’est marrant parce que cet état je l’appelais la mélasse et je le reliais davantage au TDAH. Et y’a probablement une racine commune car les dysfonctions exécutives sont une des explications avancées à la fin de l’article.
Et, effectivement, j’ai souvent l’impression que ça finit par s’en aller. Mais que c’est pas genre grâce à mon talent de concentration ou quoi… juste ça s’en va enfin et j’ai le “droit” de faire des choses. En gros j’ai juste pas le contrôle sur cet état.
« Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir le contrôle sur ce que je fais. J’ai l’impression de devoir me convaincre de faire les choses ou de devoir élaborer des stratégies pour me faire agir. » — Alex
« Ma tête me dit toutes les bonnes choses, comme : “Tu te sentiras mieux si tu fais X”, ou “Si tu te lèves maintenant, tu pourras faire cette chose qui t’enthousiasme”, mais c’est comme si le reste de moi était un enfant têtu… Je pense qu’il y a aussi un peu d’évitement de la demande là-dedans. »
— Jo
3. La difficulté à trouver la première étape
Ici y’avait les deux opposés : les gens qui disent que c’est trop dur de découper une tâche en tâches plus petites et d’autres qui disent qu’iels découpent trop donc ça les perd.
Y’a aussi une idée dans laquelle je me reconnais énormément qui est le fait d’avoir trop de choses qui se bousculent dans tous les sens dans ma tête.
Là encore, ça fait penser au TDAH quand même.
« C’est comme avoir une tornade dans la tête. J’essaie de comprendre sur quoi me concentrer et comment choisir une seule chose. Certaines pensées concernent des tâches à accomplir (plaisantes ou non), d’autres servent à digérer la journée ou certaines informations particulières. Tout cela rend beaucoup plus difficile le fait de trouver par où commencer les choses que je dois faire. » — Jackie
« Il y a trop de choses différentes à faire et je n’arrive pas à les hiérarchiser. Je me sens très facilement dépassée par la quantité de tâches. […] J’ai du mal à transformer cette espèce de bouillie de “tout ce qu’il faut faire” en petites étapes qui semblent faisables. » — Harriet
Mais surtout… le truc qui me handicape le plus (et qui d’ailleurs disparaît sous ritaline) c’est une incapacité à mobiliser ma mémoire court-terme (ce qu’on appelle la mémoire de travail).
Une mémoire de travail fragile peut entraîner des difficultés de planification et d’exécution des plans. Alex le décrit ainsi : « Je me dis : “Ah, je suis dans cette pièce maintenant, qu’est-ce que j’étais en train de faire ? Ah oui, je faisais cette chose, je vais aller la faire — ah non, apparemment, je l’ai déjà faite.” » Alex pouvait oublier s’il s’était déjà brossé les dents, s’il avait pris une bouffée d’inhalateur quelques secondes plus tôt, ou même s’il avait déjà pris une décision.
4. La déconnexion entre l’intention et l’action.
Ici les gens ont vraiment décrit l’état comme un truc physique et non pas juste mental. Qu’iels savaient pertinemment quoi faire mais ne pouvaient pas.
Par exemple, Daniel avait du mal à sortir du lit malgré sa soif et son besoin d’aller aux toilettes, alors même qu’il était capable de jouer avec son téléphone.
« Je suis consciente de mon environnement, mais le temps semble plus lent, plus étiré, et je ne me souviens pas d’avoir la sensation de mon corps autrement que comme figé. J’ai l’impression de me retirer complètement dans ma tête, comme une expérience hors du corps, mais à l’intérieur de mon esprit. » — Kelly
Tellement. Un peu comme si mon esprit était piégé dans mon corps.
« J’ai l’impression que mon moi pensant est quelque part par là, observant passivement ce qui se passe et se disant : “Hum… je ne suis pas en train de faire cette chose que je voudrais faire. Je n’envoie pas ce message que je pourrais envoyer. J’aimerais bien contacter cette personne.” Je ne suis ni stressée ni anxieuse… C’est plutôt comme un commentaire en voix off du genre : “Tiens, c’est vaguement intéressant.” » — Erin
La différence avec ce que vivent les neurotypiques
Pour une fois je ne vais pas dire alliste mais bien neurotypiques car c’est très ressemblant avec le vécu d’une personne TDAH et même de certaines personnes traumatisées.
J’ai trouvé la conclusion de l’article particulièrement éloquente :
Plusieurs caractéristiques de l’inertie autistique la distinguent d’un évitement volontaire des tâches (la procrastination classique).
Premièrement, alors qu’on peut procrastiner une corvée désagréable, l’inertie affecte aussi des activités que la personne aime.
Deuxièmement, même pour des tâches difficiles ou désagréables, une motivation suffisamment forte peut pousser une personne qui évite à agir. En revanche, les participants de notre étude ne parvenaient pas à surmonter leur inertie pour accomplir des tâches importantes pour eux, y compris des tâches liées à des besoins fondamentaux.
Troisièmement, les participants avaient autant de difficultés à s’arrêter qu’à commencer. Ils ne cherchaient donc pas simplement à éviter l’effort.
Quatrièmement, loin d’apprécier leur détournement d’une activité indésirable, les participant·es se sentaient souvent frustré·es, agacé·es, voire physiquement mal à l’aise à cause de leur incapacité à agir.
Si un manque de motivation passager ou l’évitement de tâches déplaisantes font partie de l’expérience humaine ordinaire, ce niveau invalidant de difficulté d’initiation, touchant même des actions simples et agréables, dépasse clairement ce qui est habituellement vécu.
Ce que j’aime particulièrement avec cette distinction c’est que la réponse c’est pas juste c’est une question d’intensité comme on a souvent quand on parle d’autisme et/ou de TDAH. Bien sûr, les points 2 et 4 c’est ça mais les 1 et 3, non.
Et particulièrement le 1 : tu repousses des choses QUE TU AIMES. Ce qui est effectivement pas compatible avec la notion classique de procrastination. Je peux avoir une inertie d’allumer ma console pour jouer à Pokémon.
La raison pour laquelle je lis des études scientifiques
Y’a un seul et unique truc qui me motive assez pour aller me taper des études : les conférences en ligne. Parce que y’a un côté deadline + ne pas dire des bêtises en live + des sujets qui sont pas forcément abordés rigoureusement dans les livres.
Et donc j’organise une conférence en ligne gratuite ce jeudi 25 juin entre 12h15 et 13h45. Si tu veux venir et/ou accéder au replay, voici le lien : https://event.webinarjam.com/9y032/register/pv1k8hxo?utm_source=substack


