Pourquoi vous faites ça ?

Pas de chronique aujourd’hui. Je fais une pause parce que je n’arrive pas à me concentrer pour continuer. J’y arriverai pas tant que j’aurai pas raconté…

Suite à mon e-mail d’hier j’ai reçu ce message :

Bonjour. Je pense pouvoir comprendre le racisme. Je suis de parents espagnols et j'étais ado dans les années 80. On me demandait sans arrêt où j'étais née, ce que faisaient mes parents, je me suis déjà fait traiter de sale espagnole en même temps qu un coup de genou dans le coccyx. On reprochait souvent à mes parents de profiter des allocations familiales. Et comme nous avions peu d'argent, cela devait se voir dans nos vêtements, nous subissions également un racisme "économique" . Peut-être ce racisme est moins violent que celui que subissent les noirs aujourd'hui, mais pour l'avoir vécu c est une des choses qui me révolte le plus.

Je.

Suis.

Épuisé.

Pourquoi ? Vraiment pourquoi ?

Y’a un livre qui s’appelle « pourquoi je ne parle plus de racisme avec les blancs ». C’est une idée si insupportable pour les égos français qu’on a changé le titre dans la version française pour le titrer « le racisme est un problème de blanc ».

Alors que l’autrice ne tient même pas ce propos dans le livre.

Bah là je me sens exactement comme dans le titre du livre. La flemme en fait ? La gigaflemme.

Le racisme a été inventé pour soulager la culpabilité européenne. Contrairement à ce qu’on pense intuitivement, l’esclavage transatlantique n’a pas été motivé par le racisme.

Parce que les connaissances scientifiques de l’époque ne le permettaient simplement pas. J’ai été surpris la première fois que je l’ai découvert mais au fond c’est évident. On ne comprenait pas le concept d’hérédité dans les années 1600. On croyait même que deux blancs qui habiteraient dans un pays chaud auraient forcément des enfants Noirs.

Le racisme est venu bien après. Deux siècles après. Deux siècles c’est super long. Deux siècles en arrière par rapport à nous c’est quasiment la révolution française. C’est genre LONG.

On a inventé le racisme car on ne comprenait pas comment une chose aussi inhumaine que l’esclavage pouvait exister. Les colons ont d’abord justifié par la religion chrétienne (il fallait convertir les Noirs pour les sauver) puis ils ont détourné les thèses de la biologie sur l’hérédité.

Le tout pour soulager l’immense sentiment de culpabilité qui montait.

Force est de constater que cette culpabilité existe toujours. En tout cas c’est ce que je comprends. Sinon pourquoi à chaque fois que je parle de racisme, une personne blanche vient m’expliquer que quand même elle a vécu le racisme ?

Oublions que l’Espagne c’est le pays qui a lancé tout ça et que si y’a bien des gens qui devraient pas avoir ce toupet ce sont les espagnols (mais je nous mets nous français ainsi que les britanniques ex æquo dans le concours du pays qui a le plus détruit des civilisations).

Admettons que la xénophobie ait un rapport avec le racisme.

Je ne comprends toujours pas comment il vient à l’idée de quelqu’un de dire « ah oui moi aussi j’ai vécu ça ».

Après la mort de George Floyd c’était pareil. On a relancé le mouvement Black Lives Matter. Certaines personnes se sont senties obligées de crier All Lives Matter.

Pourtant si je dis « les carottes sont des légumes », personne ne crie « les aubergines aussi ! » . Ce serait trop chelou.

D’ailleurs, aucune personne racisée s’est sentie obligée de me dire hier « ah oui moi aussi j’ai vécu du racisme ».

Qu’on se comprenne bien : j’aurais accueilli cette parole avec plaisir. Mais force est de constater que ce sont d’abord des personnes non-concernées qui veulent tirer la couverture à elle. Comme pour dire « oh non mais MOI JE suis pas dans les méchants, moi je suis du bon côté ».

Un peu comme si je marchais avec un ami dans la rue et que je prenais soudainement une balle dans le bras. Je crie de douleur, je tombe par terre en me tenant le bras. Et mon ami…la première réplique qui lui viendrait à l’esprit serait (…) :

“Ça doit faire mal. Moi une fois quelqu’un m’a giflé dans la rue et…”

C’est chelou.

Maintenant… il est possible que tu te demandes sincèrement où est le problème avec le contenu de ce message. C’est ok. J’ai reçu un e-mail qui me demandait sincèrement de lui expliquer après mes vacances le problème avec « tu viens d’où ». Je le ferai.

Ici le problème n’est pas de pas comprendre. Le problème est de toujours ramener à soi.

Au lieu d’écouter quand quelqu’un raconte qu’il vit du racisme on lui confisque la parole en disant « non mais moi un jour on m’a traité de sale face de craie ».

Ok ok mais c’est pas le moment ? Est-ce que tu irais à une conférence sur les femmes victimes de violences conjugales pour dire « non mais y’a pas que des femmes battues, y’a des hommes battus aussi » ?

Mon amie dit que y’a systématiquement un mec pour faire ça. Donc apparemment la réponse est oui. Mais la réponse me désole. Ça me paraît être de l’empathie de base.

Je le répète pour la partie d’entre vous qui aura peut-être le sentiment que je suis en colère sur le manque d’éducation au sujet et qui se dit « merde… moi non plus je faisais pas forcément la différence entre la xénophobie et le racisme ». Encore une fois le souci n’est pas dans ce qui est décrit par ce message mais bien par son timing : il est une confiscation de la parole en ramenant à soi.

Je le dis d’autant plus que je n’ai pas reçu ce message par e-mail comme la personne qui m’a demandé de l’éclairer. Non.. j’ai reçu ce message en semi-public. Puis elle a quitté le groupe de discussion parce que personne du groupe ne lui répondait.

Et donc… pour ne pas te prendre en otage si tu as juste besoin d’éclairage sur la question et que tu avais peur de demander… voici trois articles pour t’aider.

1) Le racisme expliqué à mes amis

Dans cet article j’explique notamment pourquoi la xénophobie n’a rien à voir avec le racisme et que faire de la question du racisme antiblanc.

Lire cet article

2) Je suis blanc. Je peux parler de racisme ?

Dans cet article j’explique comment se positionner quand on est pas une personne concernée par le racisme. Se taire n’est pas la seule option. Au contraire. Mais s’exprimer demande quelques bases.

D’ailleurs j’y explique pourquoi ramener la couverture à soi est insupportable alors que c’est une des réactions les plus fréquentes.

Lire cet article

3) Arrête de chercher le racisme chez les autres. Il est en toi aussi.

Dans cet article j’analyse le sentiment de culpabilité qui empêche de devenir une personne alliée de la lutte antiraciste. La culpabilité fait que les gens sont tellement inquiets de faire partie des méchants qu’ils vont pointer le racisme uniquement chez les autres.

Exactement comme dans la pub de prévention contre l’alcoolisme.

Cet article explique comment identifier son propre racisme. Car tout le monde est infecté. Si tu penses que tu ne fais pas partie du problème c’est probablement que tu es une grande partie du problème.

Lire cet article