Pourquoi les meilleurs joueurs d'échecs sont des hommes ?

J’ai passé des heures à jouer aux échecs. J’ai participé aux championnats de France jeune quand j’avais 15 ans, en Corse. C’était une de mes passions.

Autant dire que quand j’ai su qu’il y avait une série Netflix sur les échecs et qu’en plus les critiques étaient super positives, j’ai su que je la regarderai.

Manque de pot… je n’ai pas aimé. J’ai l’impression d’avoir perdu mon temps. J’ai trouvé que c’était beau, que ça retranscrivait à la perfection un match MAIS que c’était une très mauvaise histoire.

Il n’empêche que cette série a un parti pris intéressant puisqu’il s’agit d’une femme qui a une ascension fulgurante dans le jeu : Beth Harmon.

La vraie Beth Harmon : Judit Polgár

Beth Harmon n’existe pas. La personne qui s’en rapproche le plus est Judit Polgár, une légende du jeu. Judit Polgár est la seule femme de l’histoire à avoir atteint le top 10 mondial.

Aux échecs, le classement se fait avec un système qu’on appelle l’elo et qui est extrêmement fiable. Donc quand on dit que Judit Polgár atteint la huitième place, c’est un peu comme au Tennis : ce n’est pas un palmarès mais bien une évaluation assez fine de son niveau.

On la considère de manière unanime comme la meilleure joueuse d’échecs de tous les temps alors qu’elle n’a jamais été championne du monde d’échecs féminins. Pour cause, elle était si forte qu’elle quasiment n’a jamais participé aux compétitions féminines.

Elle disait sans détour :

« Je dis toujours que les femmes devraient être suffisamment confiantes dans le fait qu'elles jouent aussi bien que les hommes, à la seule condition qu'elles soient prêtes à autant travailler et à prendre cela aussi sérieusement que les joueurs masculins »

Pourtant… les faits sont là… aucune autre femme n’a réussi à approcher ces performances.

Aujourd’hui Hou Yifan est la 1re joueuse mondiale féminine et 89e joueur mondial

La question est … pourquoi ? Pourquoi les meilleures joueuses sont-elles à ce point moins performantes que les meilleures joueurs ?

Les explications intuitives

Beaucoup de gens se disent intuitivement que c’est une question de facultés : que les femmes ont simplement moins de capacités naturelles à jouer aux échecs.

Autant ça semble assez vrai sur les sports physiques autant ça semble étonnant sur un sport mental.

De grands joueurs d’échecs l’ont expliqué ainsi :

J’imagine qu’elles sont juste moins intelligentes - Bobby Fischer (champion du monde), 1962

Il y a les vrais échecs et les échecs féminins. Certaines personnes n’aiment pas entendre ça mais les échecs ne vont pas parfaitement aux femmes. C’est un combat, vous savez ? Un énorme combat. Ce n’est pas pour les femmes. Désolé. Elle sont impuissantes face à une opposition masculine. Parce que c’est une logique très simple : celle d’un combattant, d’un combattant professionnel. Les femmes sont des combattantes plus faibles. - Garry Kasparov (champion du monde), 1989

Mais des joueuses ont également tenu des propos similaires. Encore récemment. Parce que c’est très dur d’expliquer autrement cette écrasante différence.

L’explication statistique

Heureusement, d’autres personnes se sont penchées sérieusement sur le sujet en essayant de résoudre l’énigme. On a donc mené plusieurs études. Conclusion : la différence repose au moins en partie sur un effet connu en statistique, les effets d’échantillon.

Les effets d’échantillon sont toujours surprenants quand on n’a jamais étudié la statistique. Voilà un exemple qu’on connaît désormais :

Si jamais j’ai une population où 95% des personnes sont vaccinées, le fait que 60% des hospitalisations soient des personnes vaccinées ne veut pas dire que le vaccin est inefficace.

Pour le comprendre, il faut raisonner à la limite. En effet, si on avait 100% des personnes vaccinées alors 100% des hospitalisations qui resteraient néanmoins seraient des personnes vaccinées.

Et donc… si 5% des non-vaccinés représentent 40% des hospitalisations ça veut bien dire que le vaccin diminue par 8 (40/5) le risque d’hospitalisation.

Comment les tailles des échantillons jouent-elles dans notre problématique des échecs ? Et bien c’est encore une histoire d’asymétrie des tailles.

Imagine qu’on prenne 12 personnes, 10 dans l’équipe bleue, et 2 dans l’équipe rose et qu’on leur attribue un score au hasard (par tirage au sort) entre 1 et 100.

On ne retient alors que le meilleur score (entre les 10 bleus et entre les 2 roses). On fait l’expérience plein de fois. Et bien en moyenne, le meilleur score des bleus sera de 91,4 et celui des roses sera de 67,2.

Il est évident que ça ne veut pas dire que les bleus sont plus doués dans le tirage au sort. C’est jusque les bleus ont eu 10 chances alors que les roses n’en ont que deux.

Par conséquent, quand on a deux groupes de tailles différentes, ça n’a aucun sens de comparer les meilleurs éléments entre eux. Le groupe le plus grand aura toujours les meilleurs performeurs.

La même logique s’applique aux échecs. Par exemple, dans le classement de la FIDE (la fédération mondiale), parmi les joueurs qui ont joué en 2019, seulement 10,1% étaient des femmes. Aux USA, ce nombre était de 8,2%. J’ai récemment calculé que cette disproportion dans la participation pourrait expliquer à elle seule la différence de classement entre le meilleur joueur masculin et la meilleure joueuse féminine d’Inde.

En d’autres termes, la différence de niveau entre le meilleur et la meilleure en Inde peut être entièrement expliquée par un effet statistique. Quand on prend en compte le fait qu’il y a bien plus d’hommes que de femmes qui jouent aux échecs, il n’y a simplement aucune preuve que les hommes, jouent mieux, en tout cas au moins en Inde.

Ces résultats sont conformes avec ce que j’observais quand je jouais en Guadeloupe. Il y avait une seule joueuse dans mon lycée, quand j’ai commencé. Une seule. Sur une dizaine de joueurs. Et bien elle n’était pas la meilleure, effectivement, mais elle était grosso modo 3ème-5ème. Là encore, on retrouve l’effet statistique.

Attention aux conclusions sans analyse statistique

La statistique est une discipline traître. Car on a l’impression que c’est facile, qu’on comprend alors qu’il y a plein d’effets contre-intuitifs. Celui que je viens de te partager est un exemple parmi les autres et il s’applique à plein d’autres sujets.

Où ai-je volé ça ?

Je t’ai fait un résumé mais tout l’article d’origine mérite d’être lu. Il s’appelle :

The Real Reasons All the Top Chess Players Are Men

Et il est disponible ici : https://slate.com/technology/2020/12/why-are-the-best-chess-players-men.html