[Partie 2] Les "SDF" ne veulent pas de ta nourriture

Suite à vos retours, j’ai décidé de faire un complément à l’email d’hier.

Si tu ne l’as pas encore vu, commence par le lire ici : https://nicolasgalita.substack.com/p/pourquoi-les-sdf-ne-veulent-pas-forcment

Pourquoi une deuxième partie ?

Déjà parce, quelques minutes après avoir envoyé mon email, je suis tombé sur un email qui commençait par :

“Petit retour en qualité de présidente du collectif des morts de la rue”

Les Morts de la Rue c’est le nom du collectif dont j’ai utilisé le rapport pour sourcer mes affirmations sur les causes de décès.

La coïncidence paraissait trop grosse pour être vraie. Surtout que c’était une réponse directe à mon email et non pas un transfert de mail. Je me suis pincé, j’ai relu.

Et j’avais bien compris. Géraldine Franck (la présidente du collectif), par le plus grand des hasards, est abonnée à l’Atelier depuis Juin.

L’email de réponse de la présidente du collectif Les Morts de la Rue

Bonjour Nicolas

Petit retour en qualité de présidente du collectif des morts de la rue 

Je suis bien contente de lire cette réflexion. Les personnes sdf se voient souvent imposer de la nourriture. Et c'est rarement de la nourriture nutritivement intéressante (les gens offrent des croissants, les maraudes des pâtes, parfois des soupes mais lyophilisées) 

Plusieurs sdf m'ont témoigné avoir grossi à la rue !

Parfois on ne peut pas donner de l'argent parce que par exemple on paye en ticket resto

En ce cas on peut demander à la personne ce qui lui ferait plaisir qu'on lui apporte !

Quand je n'ai pas d'argent mais de la nourriture sur moi, je la propose sans l'imposer, pour que la personne puisse rester décisionnaire.

Il m'est déjà arrivé de croiser des personnes affamées, même si ça reste une exception.

Bref, dans l'absolu c'est toujours mieux de donner de l'argent comme tu l'écris :)

Quant aux "morts de froid", le plus dur ce n'est pas nécessairement le froid mais le différentiel de températures entre le jour et la nuit

Bonne journée

Le problème d’imposer de la nourriture

La chose qui m’a le plus frappé dans ce retour c’est la remarque sur la mauvaise nourriture. En effet, en choisissant ce qu’on donne on prend le risque de ne pas donner quelque chose d’équilibré.

Manger un croissant de temps en temps ce n’est pas grave. Mais si c’est la seule chose que tout le monde propose à chaque fois… ça pousse à la malnutrition.

L’idée d’avoir quelqu’un qui grossit à la rue est saisissante. Ça ne veut pas dire que sa situation alimentaire est agréable, bien au contraire. Ça veut dire que le problème est qu’on mange mal, et non qu’on ne mange pas.

L’alcool peut sauver une vie

Toujours selon le rapport du collectif 28% des personnes "SDF" souffraient d’au moins une addiction. On dit “addiction” parce que quand on dit “drogue”, les gens pensent aux mauvaises drogue. Mais il y a donc bien un souci de drogue, à la rue. Ils sont touchés par la drogue qui touche le plus violemment le reste de la population : l’alcool.

On en reparlera un jour, mais l’alcool est une drogue bien trop acceptée socialement au regard de son niveau de nocivité. Au point qu’on l’appelle rarement “drogue”.

J’étais déjà très dur envers l’alcool. Mais là je viens de découvrir quelque chose qui me scandalise encore plus. Grâce à ma soeur qui a réagi à l’email avec ce commentaire :

L'alcool peut sauver une vie aussi, c'est la seule drogue qui peut te tuer au sevrage et la route pour y arriver n'est vraiment pas douce.

Ya aussi le préjugé que les gens se retrouvent à la rue parce qu'ils sont consommateurs de drogues, ça arrive mais c'est plus souvent le contraire.

Essaye de rester des mois sans but, sans vraie connexion humaine et le dédain quotidien normalisé, les conditions sont atroces, on ne peut pas juger.

Si tu veux pas donner, tu donnes pas mais les excuses moralisatrices sont juste un prétexte pour te sentir supérieur.

L’alcool est la seule drogue qu’il est mortel d’arrêter brutalement

J’ai été vérifier tellement ça me semble dingue. Le site officiel de Santé Publique France lui donne raison : l’alcool est la seule drogue qui peut te tuer quand tu l’arrêtes.

Par conséquent… dire “je ne donne pas d’argent parce que je ne veux pas qu’il achète de l’alcool” peut également mettre la personne en danger.

Une personne très dépendante à l’alcool peut en mourir si elle n’a pas sa dose.

Un détail plus précis des causes de morts dans la rue

Pour plus de lisibilité, je l’ai refait en enlevant les 47% de “on ne sait pas”. Et ça donne ça

Il faut le lire de gauche à droite en décroissant : donc 21% d’accidents, 17% d’autres maladies, 15% de maladies cardio-vasculaires, etc.

C’est fou que les accidents soient la deuxième cause de décès (si on fusionne les maladies entre elles). Mais en même temps ça se comprend : quand on vit beaucoup dans la rue on est davantage exposé au danger. On le voit dans ce récit, toujours extrait du rapport :

En lisant le rapport, j’ai encore davantage compris à quel point le choc de la situation peut suffire à avoir des conséquences physiques dramatiques. Comme illustré par ce récit :

Pourquoi j’ai utilisé le mot clochard ?

Parce que j’ai compris, en écoutant Frank Lepage, que “SDF” était un mot de langue de bois.

Il nous permet à nous d’accepter la réalité par désamorçage de la violence du mot. Le problème c’est qu’enlever la violence du mot n’enlève pas la violence de la réalité. Au contraire… nous sommes désensibilisés et nous ne réalisons plus l’impact des trois lettres : S D F.

C’est un procédé classique de la langue de bois. Ici un double procédé. Le premier est de désigner les choses par des acronymes. C’est horrible quand il s’agit d’humains. Mais on finit par s’y faire. On dit “un SDF” comme s’il était défini par un acronyme.

Par exemple, quand on dit “j’ai reçu une OQTF”, ça masque la violence de “j’ai reçu une Obligation de Quitter le Territoire Français”.

Le second procédé est celui de résumer une réalité complexe à son aspect simplement technique. Car, même si on dit en entier : Sans Domicile Fixe, on a un problème.

D’ailleurs on le sent tous. On a tous quelqu’un en soirée qui fait la blague “je suis SDF en attendant de retrouver un appartement” ou “je suis Sans Domicile Fixe puisque j’ai deux appartements : un pour moi et un pour ma compagne”.

C’est parce qu’on sent le souci. Cette technique est la même que de dire “un technicien de surface” pour parler d’un balayeur. Dans “balayeur” on ressent la violence, la position sociale. Dans “technicien de surface” on parle de la personne à travers le simple prisme technique.

Alors qu’un Sans Domicile Fixe… est bien plus que son problème de domicile. Déjà parce qu’il a d’autres problèmes : la solitude, la marginalisation, l’addiction…

Je connais des gens qui ont proposé d’héberger des clochards et qui se sont heurtés soit à un refus, soit à un départ au bout de 2 ou 3 jours.

Ce n’est pas que la personne préfère vivre dans la rue. C’est que son problème n’est pas juste technique. Il ne suffit pas de lui trouver un logement pour régler tous ses soucis.

Les sources

Cette fois-ci je vais sourcer correctement. Déjà voilà le rapport du collectif Les Morts de la Rue. Cette fois-ci la version de 2018, puisque Géraldine m’a donné le bon lien :

http://mortsdelarue.org/spip.php?article320

Ensuite voici une interview Europe 1 de Géraldine Franck sur le sujet, à l’occasion de la sortie de l’étude :

https://www.europe1.fr/emissions/linterview-de-5h40/deces-de-sans-abri-geraldine-franck-rappelle-que-les-personnes-a-la-rue-meurent-en-moyenne-a-49-ans-3928294

Beaucoup d’autres points y sont soulevés. Notamment le fait que les femmes à la rue ont tendance à cacher visuellement tout ce qui pourrait trahir qu’elles sont à la rue. Pour ne pas être victimes d’agressions.