"On va boire un verre chez moi ?"

De 2005 à 2015, j'ai été en couple, quasiment sans interruption. Du coup, quand j'ai découvert le monde du dating, je suis allé de surprises en surprise. Il y aurait de quoi remplir un livre.

Mais je vais te parler d'une seule de ces surprises. L'obsession de l'euphémisme.

Tu sais le fameux "on va boire un dernier verre chez moi" ?

On dirait que c'est un concours pour nier les intentions sexuelles

On dirait qu'il faut à tout prix ne jamais dévoiler mutuellement nos envies. Qu'il faut réussir à coucher ensemble en l'ayant caché jusqu'au dernier moment.

Comme si c’était une épreuve d’entrée à l’école de mentalisme.

Du coup, on pense le processus comme une sorte de piège. C'est déprimant quand on y pense. J'ai vu des dizaines de tactiques de piège. L’une d’elle impliquant un vieux sac à dos.

J'ai moi-même utilisé le "on va boire un verre chez moi".

Bizarrement, on ne ferait pas ça dans un autre contexte. On ne dit pas à un ami "tu veux venir jouer à la console", dans le but de changer l'activité une fois qu'il sera chez nous. Ça nous paraîtrait fou. On reconnaîtrait la manoeuvre pour ce qu'elle est : un piège honteux.

Alors pourquoi l'accepter dans le contexte de la drague ?

Tout le monde ne comprend pas les sous-entendus

On pourrait se dire que ce n'est pas si grave. Que, de toutes façons, les gens comprennent; que c'est évident. Mais pas toujours. D'ailleurs c'est un étrange argument, non ? Si c'est évident, pourquoi diable le dissimuler ?

D'autant plus que j'ai de nombreux exemples de personnes que je connais qui n'avaient pas compris. Par exemple, je connais une meuf à qui on a proposé d'aller manger un truc, le soir.

Elle s'est sincèrement dit "chouette, un repas gratuit".

On en rigole ensemble maintenant, mais en vrai ce n'était pas drôle du tout à vivre. Parce qu'elle a trompé son copain ce jour là. Elle a été rongée de remords.

Est-ce qu'elle a voulu, une fois sur place, ce qui s'est passé ? Oui. Mais est-ce qu'elle l'aurait voulu si on lui avait annoncé avant et qu'elle avait été l'esprit calme pour s'y pencher ? Non.

Parce qu'on peut vouloir une chose et ne pas la vouloir en même temps. Par exemple, on peut avoir envie de coucher avec d'autres personnes que son partenaire, mais aussi ne pas vouloir parce qu'on a un pacte monogame avec.

Nous sommes traversés de volontés contradictoires. C'est d'ailleurs à ça que servent les tactiques "on va boire un dernier verre". On essaie d'esquiver la partie qui dirait non.

D'ailleurs, crois-le ou non, il y a maintenant dix ans on m'a proposé de venir regarder du rugby. J'étais en couple. Naïf. J'ai donc évalué la proposition au premier degré. J'ai répondu :

"Non, je suis venu avec mes potes, je veux repartir avec eux. Et puis, surtout, je n'aime pas le rugby".

Ce n'était pas une fausse excuse : je pensais vraiment ce que j'ai dit. On a dû m'expliquer, a posteriori, qu'elle ne me proposait pas vraiment un match de rugby.

Pourquoi tout simplement proposer de venir chez soi, sans prétexte ?

Je te l'ai dit : je l'ai moi-même fait. J'ai moi-même proposé d'aller boire des verres. Je me consolais avec ma conscience en me disant que je ne faisais pas comme les gens qui proposaient d'aller regarder un film, ce qui me paraissait encore plus ambigu. Au moins, le verre est souvent associé au désir.

C'est ce que je me disais.

Je négociais avec moi-même.

Puis, un jour, j'ai regardé un reportage où des meufs témoignaient de comment elle s'étaient senties piégées par des chaînes de petit oui.

Car, effectivement, il existe un effet psychologique étudié dans Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens : chaque petit oui pousse à donner un oui supplémentaire. Si bien que, même en commençant par demander l'heure à quelqu'un, tu peux le pousser à te donner de l'argent.

Il faut donc faire attention : en enchaînant des petites requêtes pour cacher la vraie, on déclenche ce phénomène de manipulation. Au fond, une partie de nous le sait pertinemment et c'est pour ça qu'on fait ce genre de propositions.

D’ailleurs, la tactique du vieux sac à dos repose totalement là-dessus.

Le jour où j'ai compris ça, je me suis donné comme objectif de ne plus jamais rajouter un prétexte. À partir de ce jour j'ai commencé à dire simplement "on continue chez moi ?".

Le monde ne s'est pas écroulé.

D'ailleurs on me l'a déjà fait remarquer :

"Quand on est arrivés chez toi, je voulais me dire que je venais pas pour ça…mais t'avais pas donné d'excuse genre on va boire un verre, du coup, en disant oui j'ai arrêté de me raconter des histoires".

Bien sûr… ça augmente la probabilité que l'autre dise non. Mais, que vaut un oui s'il est obtenu par manipulation ?

Pourquoi je te raconte ça ?

Le but c'est pas de jouer au modèle. Je suis très loin d'être un modèle en la matière. Je galère comme tout le monde. J’ai utilisé les tactiques. Peut-être même que je le ferai encore. Mais j'aurais aimé que quelqu'un me dise que c'est possible de faire autrement. Juste savoir connaître une autre façon de faire.

Alors, je te le dis : ce n'est pas une fatalité.

On peut très bien se draguer sans utiliser de piège. Ça permet d'éviter bien des remords.