"On n'a pas le recul sur le vaccin"

Je ne sais pas combien de fois on m’a dit “on n’a pas le recul sur le vaccin”.

Je me suis moi-même posé des questions, au début, avant d’écouter une parole scientifique sur le sujet.

Car, un des soucis sur le sujet c’est qu’on laisse des gens comme Michel Onfray ou Eric Zemmour donner leur avis sur le vaccin.

Pourtant… comment expliquer que les mêmes personnes qui refusent de prendre un vaccin car on manque de recul, s’offusquent quand on propose d’interdire le tabac et l’alcool ?

On a le recul sur le tabac

Le tabac est un drame sanitaire : 1 million de personnes meurent dans le monde à cause du tabac. 50 000 en France.

“Les effets nocifs de la cigarette sont à peu près équivalents aux effets combinés de toutes les interventions médicales mises au point depuis la guerre”

En d’autres termes, ça veut dire que toutes les avancées médicales ont été annulées (en chiffre de vies sauvées) par la destruction qu’engendre la cigarette.

En France, une personne sur huit qui meurt, meurt des effets du tabac. Ces chiffres sont probablement différents en 2020 à cause du covid. Mais ça me glace le sang à chaque fois que je l’écris.

Une personne…sur huit !

Pourtant, contrairement au covid, il existe un moyen simple de s’en prémunir : ne pas fumer.

Comment expliquer qu’une personne qui fume, refuse de se faire vacciner contre le covid ? Quelque chose me dépasse…

Le rapport à la drogue

Il y aurait beaucoup à dire sur l’alcool qui est une drogue légale plus dangereuse que certaines drogues illégales. Mais, la dernière fois, j’étais avec une pote qui me disait “on n’a pas assez de recul sur le vaccin”. J’ai répondu :

Mais sur le tabac on a le recul et les gens fument !

Elle a eu une révélation et a rajouté :

J’avoue. En plus, j’ai déjà pris des drogues plus dangereuses. Du genre à ce que sur 20 personnes que je connais, y’en a au moins 3 qui connaissent quelqu’un qui est resté “bloqué”. Et pourtant, si tu m’en proposes, je vais dire oui.

Les choses qu’on connaissait déjà

Comme souvent, les médias ont une responsabilité criminelle. Par exemple, leur soif de sensationnel les pousse à présenter le vaccin à ARN messager comme une nouvelle technologie.

S’il est vrai que l’on avait jamais fait de vaccin à grande échelle avec… c’est une technologie qui a dix ans. Une décennie ! On ne la sort pas d’un chapeau.

Ensuite, on a eu de la chance avec le covid. C’est un coronavirus. Aujourd’hui le mot “coronavirus” est devenu synonyme de “SARS-CoV-2”, le virus qui provoque le covid.

Mais le mot existe depuis 1968.

Il existe 7 coronavirus humains identifiés. Certains sont responsables de ce qu’on appelle “un rhume”. Je mets des guillemets car le mot “rhume” sert à décrire des manifestations similaires de virus différents. Certains rhumes sont dûs aux rhinovirus, d’autres sont dûs à des coronavirus.

Pourquoi je te raconte tout ça ? Pour souligner le fait qu’on connaissait déjà cette famille de virus. On savait également qu’elle pouvait être très dangereuse puisque le SARS-CoV-1 (c’est moi qui rajoute le 1) a failli créer une pandémie en 2003. Tu sais…celle où les guignols se sont moqués de Roselyne Bachelot qui achetait des masques.

Résultat ? On avait déjà commencé à travailler sur des vaccins pour cette famille de virus.

On avait du recul.

Le premier “vaccin” est sorti en janvier 2020

Je mets des guillemets car un vaccin qu’on vient de construire n’est pas encore un vaccin, c’est plutôt une maquette.

Mais ce prototype est arrivé très tôt : en janvier 2020. Deux mois avant que l’épidémie atteigne l’Europe.

Ce qui est devenu le vaccin Moderna était déjà créé en janvier 2020.

Prends le temps de mesurer cette phrase.

Le prototype du vaccin Moderna a existé avant même que toi tu ne réalises que le covid allait frapper l’Europe. Quand on en parlait encore comme d’une maladie qui touchait la Chine. Le 25 janvier 2020, Etienne Daho a donné un concert à l’Olympia. On était tout sauf en train de se préparer à un confinement.

On a fait quoi pendant tout ce temps ?

Un vaccin peut prendre 40 ans à être développé. Ici, on a eu très rapidement un prototype, ce qui était déjà une excellente nouvelle. Mais ça ne suffit pas. De la même manière qu’il ne suffit pas d’avoir une bonne maquette pour avoir une maison viable.

Les hamsters et les macaques

Il a donc fallu commencer par le tester sur des hamsters, puis sur des macaques.

On le teste sur des animaux pour deux raisons. La première c’est qu’on ne sait pas encore si le vaccin a des effets secondaires immédiats. La deuxième c’est que, pour vérifier que ça fonctionne, on doit inoculer le virus volontairement aux cobayes.

On a donc pris des Macaques qu’on a vacciné, puis on leur a fait inhaler le coronavirus du covid. Ils ne tombaient pas malades. Première victoire.

On passe ensuite à ce qu’on appelle la phase 1 : les premiers humains.

Pour le vaccin Pfizer ça a commencé en avril 2020.

Oui, alors que tu venais à peine de te confiner on testait déjà le vaccin sur des humains.

Dans cette première phase on prend une dizaine de personnes et on leur donne le vaccin. Puis, on regarde s’ils développent bien les anticorps contre le virus.

Problème ?

On ne peut pas leur inoculer le virus pour vérifier que ça fonctionne. Même si ces personnes sont volontaires, la plupart des lois nationales (et l’éthique scientifique) interdit d’inoculer volontairement un virus à un humain.

Voilà donc à quoi sert la phase 2.

Phase 2 : tester le vaccin dans la vraie vie

On veut donc analyser des gens qui ont été naturellement exposé au virus. Pour ce faire, on prend 30 000 à 40 000 volontaires.

On utilise une procédure scientifique (si ce n’est LA procédure scientifique) : une expérience randomisée en double aveugle.

C’est important. Sans ça, on peut se retrouver à dire que la chloroquine soigne des gens alors que d’autres variables sont entrées en cause.

Randomisée ça veut dire qu’on tire au sort qui va recevoir le vaccin. Tout le monde ne le reçoit pas. Une moitié des gens reçoivent un placebo, un faux vaccin. Souvent de l’eau salée.

C’est important parce que ça permet de savoir les vrais effets du vaccin. Là par exemple, pour le vaccin Pfizer :

Ceux ayant reçu une première injection d'eau saline ont rapporté de la fatigue (33,4 % contre 47,4 % chez ceux ayant reçu le vaccin), des maux de tête (33,7 % contre 41,9 %), des frissons (6,4 % vs 14 %), des vomissements (1,4 % dans les deux catégories), de la diarrhée (11,7 % contre 11,1 %), et des douleurs musculaires (10,8 % contre 21,3 %).

On voit ici que les vomissements ne sont pas provoqués par le vaccin puisqu’il y en a autant dans les deux cas. L’effet est psychologique (ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas réel, l’effet placebo existe).

On voit en revanche qu’il y a davantage de maux de tête quand on a pris le vaccin. 42% au lieu de 34%. On peut donc se dire que le vaccin provoque des maux de tête dans 8% des cas.

Double aveugle ça veut dire que personne ne sait qui a reçu le placebo ou le vrai, pas même le personnel qui administre la dose.

C’est également important car ça permet de changer inconsciemment son comportement en vaccinant davantage les personnes à risque.

On laisse ensuite les gens dans la nature et on attend d’avoir 50 à 150 cas de malades.

Encore une fois, on ne va pas leur inoculer volontairement le virus. Il faut donc attendre que ça se fasse naturellement.

Avoir 150 malades sur 40 000 personnes ça peut être habituellement très très long. Pour le VIH par exemple, on va mettre du temps. Mais là… on a de la chance dans notre malchance. On avait le Brésil et les USA où le virus circulaient à fond cet été.

On a donc mené ces tests là-bas et on a rapidement eu le nombre de malades nécessaires. Une fois qu’on a les 150 on va dans la base de données et on regarde qui avait eu le vaccin et qui avait eu le placebo.

97% d’efficacité ça veut dire que quasiment toutes les personnes qui ont eu le covid parmi les cobayes, faisaient partie du groupe placebo.

Les crises accélèrent les prouesses techniques

On oublie souvent l’avantage d’une crise mondiale : toutes les ressources en argent et en temps humain qui se mobilise d’un coup sur un seul problème.

La bombe nucléaire aurait été développée bien plus tard sans la seconde guerre mondiale. D’ailleurs, les nazis essayaient aussi d’en développer une.

On ne parle que des vaccins qui ont réussi. Mais il y a eu aussi beaucoup d’échecs.

En janvier 2021, l’OMS comptait “237 vaccins en cours de développement dans le monde. 173 sont en phase pré-clinique (tests sur les animaux) et 64 sont testés sur les humains. Une vingtaine sont en phase 3 et seuls deux ont été pour l'heure approuvés par les autorités sanitaires européennes.”

Tu vois le ratio ? D’ailleurs, Sanofi l’entreprise française a commencé à travailler sur son vaccin au même moment que Pfizer. Sauf qu’ils ont eu un souci technique de développement. Si on avait compté sur une seule entreprise au hasard, on n’aurait effectivement pas de vaccin aujourd’hui.

Ce qui nous a permis d’avoir un vaccin c’est le nombre énorme de personnes qui ont essayé d’en faire un.

L’autre chose à avoir en tête c’est qu’une crise nous donne beaucoup de “recul”, car en matière de vaccin on a besoin de temps mais surtout de volume d’infections.

Ça ne veut pas dire qu’on doit relâcher sa prudence pour autant. D’ailleurs on ne le fait pas : à la moindre alerte, on analyse si le vaccin est en cause. Comme tu l’as vu avec le vaccin AstraZeneca.

Mais… moralement on ne peut difficilement laisser les gens mourir d’une pandémie quand on a un vaccin qui a aussi bien réussi la phase 2.

Pour aller plus loin

Voici la vidéo qui m’a éclairé quand je me posais la question sur le vaccin. Au lieu d’inviter des philosophes, des polémistes, des journalistes… ça fait beaucoup de bien d’écouter une virologue, directrice de recherche à l'INSERM.

Elle dit ce qu’elle sait, elle admet ce qu’elle ne sait pas. Le tout avec beaucoup plus de calme et d’éclairage qu’un plateau de Pascal Praud.

Tu me diras…ce n’est pas bien dur.