On est riche de père en fils

La semaine dernière je vous ai partagé mes réflexion sur l’éducation financière. Il s’agissait d’une semaine où je vendais une formation.

J’ai fait le tour du sujet en ce qui concerne la formation MAIS j’ai reçu deux emails, plein de bon sens qui m’incitent à continuer à parler d’argent. Au sens sociétal cette fois. Voici un extrait du premier mail :

“Nous ne sommes pas nécessairement responsables de nos échecs financiers”

Là où ça me frustre, c'est que globalement tu me donnes l'impression que devenir riche, ou du moins améliorer sa situation financière (puisque je le reconnais, tu fais tout de même allusion au fait que chacun son rythme, etc.), dépend uniquement de nous-même.

Ce n'est pas quelque chose que tu dis, mais c'est quelque chose que je ressens à la lecture, vu que certaines considérations sont absentes (ou expéditives). Car si l'on peut améliorer sa situation économique en acquérant une culture financière, ça veut dire qu'on est responsable de sa réussite financière.

Mais ça veut aussi dire que l'on est reponsable de son échec. Individuellement. Et ça c'est faux : certaines situations de départ font qu'on a 90% de chance de ne pas y arriver (c'est une image, pas vraiment une statistique).

Or c'est ça qui me frustre parfois dans tes mails (de cette semaine) : où est le collectif ? Le social ? Le contingent ?

Et maintenant un extrait du second :

“Est-ce qu’on mérite d’être pauvre ?”

Bah oui c’est vrai ? N’est-on pas dans une société géniale qui donne l’argent à ceux qui ont du talent ?

Et toujours dans le fonds « oui mais si tu gagnes pas ta vie, c’est que tu vaux rien » et puis j’ai découvert le féminisme, les ravages du capitalisme (…) qui m’ont bien fait comprendre que c’est souvent quasi perdu d’avance

En fait, je suis assez embêtée de devoir te demander ça : à qui s’adresse ta formation ? 

Dans le sens où quand on vient d’une famille précaire avec des histoires de vies de métier complètement injustes et cabossées et en dehors de la norme, on se sent très vite minable et pas concerné par tout ça… 

Je sais que tu seras sensible à ce que je te dis vu à quel point tu l’es pour le sexisme, le racisme… 

On vit dans une société hyper classiste élitiste, j’ai moi même intériorisé cette doctrine à la con « qui le veut le peut » résultat : j’ai fait un burn out artistique en 2018.

J’aurais aimé vous mettre l’intégralité des deux emails mais ça prendrait trop de place. J’insiste donc sur le fait que j’ai pris des extraits avec le point de contradiction qui m’intéresse aujourd’hui mais que les emails étaient nuancés, bienveillants et agréable à lire.

Je n’ai pas subitement basculé à droite

Je vous rassure : la semaine dernière ne signait pas un coming-out de droite.

J’ai totalement conscience que la plupart des cartes sont déjà battues d’avance.

L’école est une institution qui sert à masquer les inégalités de naissance en les faisant passer pour des inégalités d’intelligence, de savoir ou de culture.

On nous faire croire que les pauvres sont pauvres car ils n’ont pas travaillé à l’école. L’école sert de proxy pour vendre la fable du mérite. C’est l’idée critiquée dans vos deux emails.

Je ne peux qu’y souscrire. Je confirme que le mérite est une notion héritée de la religion qui m’a toujours laissé de marbre.

Car, j’ai eu la chance, de conscientiser que je ne travaillais pas beaucoup à l’école MAIS que j’étais premier de ma classe. J’ai donc vite vu qu’il n’y avait pas de lien entre le travail et les résultats scolaires. La plupart de mes camarades travaillaient plus que moi.

Au point que je l’ai déclaré à la télé guadeloupéenne quand on est venu m’interviewer. Juste avant, la bachelière avant moi avait dit “quand on veut on peut”. Comme beaucoup d’intervenants de la cérémonie.

Je garde toujours une pensée pour ceux qui ont raté leur bac, pour ceux qui ont travaillé dur mais ne l’ont pas eu. Car le travail ne paie pas toujours, contrairement à ce qui a été dit.

J’avais donc conscience, déjà à 17 ans que je n’étais pas là grâce à mon mérite. En revanche, je ne comprenais pas vraiment grâce à quoi j’étais là… Jusqu’à ce que je découvre Bourdieu en 2012, une nuit après un dîner dans ma chambre polonaise.

C’était une conférence de 3h30 suivie d’une autre de 2h30. J’en ai fait une nuit blanche.

Le revenu de nos parents détermine notre réussite scolaire, qui ensuite détermine nos revenus…

Un jour je te ferai une synthèse de ces conférences. Mais disons simplement que la variable la plus importante pour prédire la réussite scolaire d’une personne n’est ni le travail, ni l’intelligence… c’est le revenu. Si je connais le métier de vos parents, je peux prédire assez fidèlement vos chances d’y arriver à l’école.

Attention. Toutes choses égales par ailleurs les personnes plus intelligentes réussissent davantage à l’école. Mais c’est uniquement à revenus équivalents.

Double attention : ce n’est pas parce que vous connaissez une exception ou que vous êtes une exception que ça invalide la corrélation.

91 % des enfants d’enseignants entrés en sixième en 1995 ont obtenu le bac, contre 41 % des enfants d’ouvriers non qualifiés, selon le ministère de l’Éducation nationale. Les écarts sont encore plus importants pour les filières dites « d’excellence ». 41 % des enfants de cadres supérieurs obtiennent un bac S, contre moins de 5 % des enfants d’ouvriers non qualifiés. 

Quasiment 60% des enfants d’ouvriers non qualifiés n’ont pas le bac.

Je sais… on t’a fait croire que tout le monde avait le bac. C’est faux. Il est vrai que quasiment toutes les personnes qui arrivent jusqu’en Terminale ont le bac. Mais il faut arriver jusque là. Les enfants qui ont des parents pauvres sont éliminés avant. Et… même quand ils arrivent jusqu’en Terminale, ça ne sera pas dans une filière généraliste. Tous les bacs ne se valent pas sur le marché du travail.

70% des étudiants en école de commerce sont des enfants de commerçants, de chefs d’entreprise et de cadres supérieurs.

L’écart le plus important est notable au sein des classes préparatoires. Seulement 6% des effectifs de ces formations sont enfants d’ouvriers alors que 49 % sont enfants de cadres supérieurs.

Mais c’est parce qu’il n’y a plus beaucoup d’ouvriers, non ?

Bonne objection… mais non. Il n’y a quasiment plus d’ouvriers à la télévision, en effet. Mais ils sont encore 30%.

30 % des jeunes âgés de 18 à 23 ans sont enfants d’ouvriers. Pourtant, seuls 11 % d’entre eux accèdent à un cursus dans l’enseignement supérieur en 2014-2015.

Tu as environ une chance sur trois d’avoir la même classe sociale que tes parents…

Environ deux tiers des enfants changent de classe sociale. Que ça soit pour monter (un enfant d’ouvrier qui devient cadre supérieur), pour descendre (un enfant d’employé qui devient ouvrier) ou pour faire un mouvement transversal (un enfant de commerçant qui devient cadre supérieur).

Un tiers des enfants atterrissent exactement dans la même classe sociale que leurs parents. Ce n’est finalement pas tant que ça…

… mais ce chiffre est trompeur…

Un tiers de personnes qui restent dans leur classe sociale, ce n’est pas tant que ça. Oui sauf qu’il faut aller dans le détail. Notamment en fusionnant les classes similaires ou adjacentes.

Or, voilà ce que ça donne :

72% des enfants d’ouvriers deviennent ouvriers ou employés.

C’est la reproduction sociale par le bas.

Par le haut :

70% des enfants de cadres supérieurs deviennent cadres supérieurs ou cadres moyens (et 40% deviennent cadres supérieurs)

Nous sommes encore une société de classes

Certes, il a existé une société française où c’était 99,9% : on était enfant aristocrate et donc on devenait aristocrate.

Mine de rien, 30% de marge c’est une grosse différence.

Mais je suis partagé… à la fois je suis content que ça soit possible de faire un saut de classe. Mais à la fois c’est ce qui pollue énormément le débat. Car, les 30% qui font les sauts de classe servent de justification aux gens qui pensent que tout se joue au mérite.

Non. 70% se jouent d’avance, 30% se jouent au “mérite”.

La seule exception : les enfants d’enseignants

Les seuls enfants qui contredisent collectivement les chiffres sont les enfants d’enseignants. En effet, c’est le seul métier qui fait mieux que les cadres supérieurs. Alors qu’un enseignant est considéré comme profession intermédiaire.

Ça s’explique par le fait que les parents enseignants savent comment aiguiller leurs enfants dans les méandres du système scolaire.

Mais ce n’est pas non plus un saut de classe énorme. Un enseignant n’est pas non plus un ouvrier. C’est un cadre moyen. Il a des conditions salariales avantageuses par rapport à la majorité des français même si elles sont très en-dessous de ses homologues qui ont le même niveau de diplôme. C’est d’ailleurs ce qui fait des enseignants une classe sociale très particulière : une sorte de bourgeoisie sans le même niveau de salaire que le reste de la bourgeoisie.

J’ai fait un saut de classe.

Or, je te le donne en mille…

Mon père est professeur de philosophie.

Le pire c’est que je suis tout à fait conscient de son impact sur ma trajectoire. Ne serait-ce que parce qu’il surveillait constamment mes choix d’orientation.

La France est championne de la reproduction sociale

Le problème existe dans tout l’OCDE. Sauf que… la France est le dernier pays (à égalité avec la République Tchèque) sur le sujet. Je dis bien : le dernier pays.

La France est donc le pays riche dans lequel l’origine sociale détermine le plus les résultats scolaires.

67% des enfants d’une génération auront leur bac. Mais seulement 50% des enfants d’ouvriers.

Ça va presque, non ?

Non.

20% seulement des enfants d’ouvriers ont un bac général. Le bac s’est ouvert à plus d’enfants mais on a utilisé une stratégie de la filière (générale, technologique, professionnelle) pour continuer à trier les enfants.

Pire encore, la France est un des pays de l’OCDE où le diplôme initial compte le plus pour le revenu futur.

En d’autres termes : on joue nos avenirs professionnel dans une compétition truquée.

À l’inverse, au Danemark, tous les jeunes de 18 ans se voient offrir des “bons à étudier”. Ces bons leur donnent le droit à 5 ans d’études subventionnées par l’état danois. Les étudiants touchent 800€ par mois de bourse, auxquels on rajoute 200€ s’ils ont besoin de se loger.

Et… ces bons de 5 ans sont valables à vie. Un danois peut donc faire deux ans d’études puis aller travailler quelques années, puis se rendre compte que finalement il veut étudier à nouveau et utiliser ses trois années restantes.

Les inégalités de genre

On a vu que les enfants de cadres supérieurs finissent souvent cadres supérieurs. Mais tu sais pour qui c’est moins vrai ? Pour les filles de cadres supérieurs.

40% des enfants de cadres supérieurs deviennent cadres supérieurs, certes. Mais c’est 44% des garçons et 36% des filles.

De même, à la sortie d’école de commerce, on observe une différence de rémunération entre les hommes et les femmes :

Leur première année après la sortie, les étudiants d’école de commerce gagnent 37 300€ alors que les étudiantes gagnent 34 500€. Soit une différence de presque 2000€.

Et ça… c’est avant le congé maternité.

Les riches paient moins d’impôts

Tu veux savoir le plus drôle ?

Plus on est riche, moins on paie d’impôt.

Je sais… on t’a matraqué l’inverse à la télévision.

Alors que pas du tout. C’est vrai sur l’impôt sur le revenu (et encore)… sauf que l’impôt sur le revenu est loin d’être la plus grande taxe française.

C’est la TVA la plus grande taxe. Or, la TVA touche davantage les pauvres que les riches car c’est un impôt qui touche uniquement la consommation (et donc qui laisse intacte l’épargne, contrairement à l’ex-ISF)

Ce graphique date de 2012. Il n’est donc pas à jour de la fin de l’ISF qui a encore plus aggravé le phénomène.

On observe que les plus pauvres sont taxés à 40%, les classes moyennes et aisées à presque 50% et les très aisées à 33%.

Donc, concrètement, ça veut dire qu’une fois qu’on dépasse un certain niveau de revenu, l’État nous en prélève beaucoup moins.

On a le même mécanisme aux USA. Ce qui a fait dire à Warren Buffet (encore lui) :

"Est-il normal que je paie moins d'impôts que ma secrétaire?" 

Bien entendu, quand il dit “moins d’impôts”, il parle en pourcentage.

On peut améliorer sa situation mais pas la faire

Il est donc tout à fait vrai qu’on ne peut pas forcément améliorer sa situation financière par la seule force de sa volonté. Une grande partie du jeu est courue d’avance.

Ce que j’ai voulu dire la semaine dernière c’est que tout le monde pouvait s’éduquer sur comment gérer correctement son argent.

Mais ça ne change pas forcément la donne quand on est dans la spirale de la précarité. Voilà pourquoi j’avais précisé :

J’ai des difficultés financières : est-ce que ça va me permettre d’en sortir ?

Non. Enfin…peut-être. Mais si tu as de grosses difficultés financières, je préfère que tu me contactes directement par email pour voir si on peut trouver une solution. Pour ne pas gaspiller ton argent dans un truc qui ne t’aidera pas.

L’une d’entre vous m’a, en conséquence, écrit et je lui ai offert la formation.

D’ailleurs, je réitère cette proposition. Si parmi vous il y a des personnes qui se sentent en difficulté financière et qui auraient voulu profiter de cette formation, envoyez-moi un email avant ce vendredi et je vous l’offre. Je ne vous poserai aucune question, y’aura pas besoin de justifier : je vous fais confiance.

Cependant, comme j’ai dit à la personne à qui je l’ai offerte : je ne sais pas si ça aide vraiment. Quand on est vraiment pris à la gorge, une formation ne suffit pas.

Mais ça ne veut pas dire qu’il faut rester à ne rien faire

Maintenant qu’on a conscience des inégalités et de leur structure, maintenant qu’on voit que le mérite n’existe pas… je maintiens tout de même ma volonté de gagner plus d’argent.

Je maintiens également mon encouragement à ce que vous fassiez plus d’argent quand c’est possible.

Car il ne faut pas confondre le capitalisme et l’argent. L’argent est un outil neutre, en soi.

Mais ça commence à faire long… je t’en parle demain matin.

PS : je te donnerai mes sources vendredi dans les découvertes de la semaine