Mon couplet préféré, de tous les temps

Une semaine avec Booba vol.1

J’ai beaucoup réfléchi à comment faire “une semaine avec Booba”. Vous aviez été nombreux à voter pour ce format cet été, même s’il n’était pas arrivé en premier. Mais c’est mission impossible. C’est trop superficiel, on a pas le temps de prendre le temps qu’on devrait. Donc je vais essayer de faire une semaine avec non pas un album, ni même une chanson mais bien un seul couplet de Booba.

Si tu me suis depuis un moment, tu sais que Booba est mon auteur préféré.

Comme la romancière Virgine Despentes, je pense que :

Booba n'est pas assez pris au sérieux comme auteur

Il y a plusieurs raisons à cela.

La première c’est qu’il fait du rap. Or, le rap est méprisé par une partie de l’élite culturelle. Mépris de classe, mépris de race.

La seconde c’est qu’il fait un art très inaccessible. Booba écrit de manière cryptique. Il m’a fallu deux ans pour commencer à comprendre un peu. Cinq ans pour comprendre beaucoup. Dix ans pour vraiment voir le tableau d’ensemble.

La troisième c’est qu’il déguise ça sous un truc très accessible. C’est le plus grand piège. Quand on écoute d’une oreille on entend juste un délire de gangster un peu ridicule.

Mais ce n’est pas de ça dont je vais te parler aujourd’hui. Car il me faudrait un livre entier.

Cette semaine on va donc décortiquer mon couplet préféré.

Couplet qui est d’ailleurs un mystère : pourquoi avoir mis un texte aussi bon dans une chanson aussi mauvaise ? Ce couplet est dans un featuring. Il est donc entouré par le texte d’un autre. Qui est… beaucoup moins bon.

On arrive donc au paradoxe : c’est de loin mon couplet préféré mais ce n’est pas ma chanson préférée.

Pourquoi j’aime ce texte ?

Déjà parce que je l’ai reçu comme une claque, à 17 ans. Je ne comprenais pas trop ce qui m’arrivait. Je ne comprenais pas trop ce qui se disait. Mais j’avais déjà senti la claque. Je n’avais quasiment aucune des références. Je les ai découvertes après.

J’ai eu besoin de grandir, de vivre pour comprendre. Pour autant, j’ai quand même été saisi dès la première écoute. Ça parle de tout en si peu de vers : racisme, mort, capitalisme, pop culture, addiction, négritude, masque social…

Ce couplet, c’est un livre.

Où se trouve ce texte ?

Dans le second album studio solo de Booba : Panthéon. Objet un peu étrange où se côtoient des textes incroyables et des textes nuls. En ce sens, la chanson Commis d’office est représentative de l’album : elle contient le meilleur texte, mais aussi un texte moyen.

Nous sommes donc dans le deuxième couplet de Commis d’office.

2004.

Booba n’est pas encore la star qu’il s’apprête à devenir. Il est connu par le milieu rap mais pas du grand public. C’est justement dans cet album qu’il va faire son premier vrai hit : N°10.

La première fois que j’ai vu et entendu Booba c’est parce que ce clip passait dans le foyer de mon lycée. Tu sais, cette salle où y’a des consoles de jeu vidéo et une télévision.

Tout ça pour dire que quand Booba écrit ce couplet il n’est pas encore une superstar.

Le texte brut

Avant de t’en parler, je vais te le copier. Même si…comme tout texte poétique, ça ne peut pas vraiment se lire. Ça ne peut que se dire. Et en l’occurrence, se chanter. Pour comprendre le génie du texte il faut aussi prendre en compte les contraintes de l’instrumentale, les placements de rime, le jeu du flow (la prosodie).

L’idéal c’est donc de l’écouter en contexte. Mais c’est impossible sans créer une interruption. Prenons donc le texte. Et je te mets à la fin un lien si tu veux écouter le couplet en musique.


Ils veulent tous percer, trop peu aiguisent leurs lames
Maitrisent leurs armes, trop déguisent leur âme
Au dessus des lois, violent à ma guise kho
Que Marianne me suce la bite qu'elle ne me fasse pas la bise kho

J'écris mes textes les doigts dans la prise
Petit, cherche pas à savoir si j'prie ou si j'tise
Trop frelon, 400 ans c'est trop long
C'est pas la mer qui prend l'Homme, c'est Christophe Colomb

Comme dans le cul à J-Lo, ces fils de putains nous l'ont mises kho
Quand la première galère a pris l'eau
J'atteste qu'il est unique, que ma race sert de crash-test
Déraciné, ma terre est sous mes baskets

Hein, le sujet me tient à cœur
Mets du coco dans la fusée, j'emmène mes frères et sœurs
Dépouillés en toute impunité, trop abusés kho
Alors on fait du fric sale essaie de s'amuser

J'ai la nuque du rap sous mon aisselle
Le biz est plié on l'étouffe allez tous vous rhabiller
Monte à bord du B-52, touche pas au klaxon
J'consomme, pose mon 16 avant que le me-se m'assomme

Mon son n'a rien de banal
Négro j'ai peur de venir à ta radio, glisser sur une peau d'banane
M'ouvrir le crâne sur le bitume, Timal
L'important c'est pas la chute, mais les thunes qu'il y a au final


La traite négrière

La couleur est annoncée d’emblée : elle est noire.

400 ans c'est trop long
C'est pas la mer qui prend l'Homme, c'est Christophe Colomb

La traite négrière a duré environ 400 ans. Booba commente : c’est pas la mer qui prend l’Homme c’est Christophe Colomb. Référence à Renaud. Mais à 17 ans je ne sais pas encore qui est Renaud.

En revanche, je comprends instantanément l’idée : Christophe Colomb est responsable de ce crime contre l’humanité. Il a littéralement pris la mer, puis a ensuite pris son humanité à ceux qu’il appelait “les indigènes”.

“J’atteste qu’il est unique” est dur à comprendre. C’est l’attestation de foi musulmane. C’est Allah qui est unique. Mais que vient-il faire là ? On est à un moment où Booba dit en permanence qu’il est tiraillé entre la foi musulmane et sa vie impie. Mais comment ignorer que la religion musulmane a joué un rôle dans l’émancipation noire. Malcom X en est l’exemple le plus connu.

Mais en même temps… quel rapport avec le reste de la phrase ?

Que ma race sert de crash-test

Ma théorie c’est que c’est un jeu de sonorité. Qu’on est censé entendre en filigrane :

J’atteste qu’il est unique que ma race serve de crash-test

Ici on clame que la traite négrière est une singularité de l’histoire humaine.

Mais la juxtaposition entre Dieu et l’horreur reste perturbante.

Le résultat de cette histoire ?

Déraciné, ma terre est sous mes baskets

Ce vers m’a pris aux tripes. Il retranscrit exactement mon sentiment. Je ne peux pas savoir qui sont mes ancêtres esclaves. Je n’ai pas vraiment de terre. La Guadeloupe n’est pas ma terre. Pour citer un autre chanteur :

“La caraïbe ne nous appartient pas (…) c’est uniquement pour travailler qu’on nous a emmené là”

Pour autant, est-ce qu’on va s’apitoyer ? Non. Notre terre sera simplement l’endroit où on marche. On accepte ce nomadisme identitaire.

Enfin… comme tu le sais, la traite négrière reposait sur un mécanisme qu’on appelait le commerce triangulaire. Dans ce triangle il y avait : l’Europe, l’Afrique, les Caraïbes.

Or… il y a un mot étrange dans le texte : “frelon”. Pourquoi ? Il m’a toujours intrigué. Je n’ai compris que cette semaine à quoi il servait. 14 ans que je me demande ce que vient faire ce “frelon”. J’ai enfin trouvé.

En fait, il faut aller à d’autres mots qui m’avaient déjà interpellé à 17 ans.

Le premier c’est “kho”. C’était la première fois que je l’entendais. Comme beaucoup de gens je pensais que c’était “wesh gros” et non pas “wesh kho”. D’ailleurs, je ne reconnais même pas la sonorité à l’époque. J’ai mis du temps avant de reconnaître ce son “kh” et accepter que Booba ne dit pas “gros” de manière cheloue.

“Kho” c’est une manière de dire “mon frère” en arabe.

Et, assez étonamment, Booba dit “Timal”. Là je n’ai eu aucun mal à comprendre puisque c’est un mot du créole guadeloupéen. Timal aussi veut dire “mon frère”. Pourtant Booba n’est pas antillais. Et à l’époque, le mot était très peu répandu ailleurs.

“Frelon” c’est pareil : ça veut dire “mon frère” en argot militaire français.

On a donc Kho/Timal/Frelon qui sont trois manières de dire “mon frère” : une en Afrique, une en Europe et une aux Antilles. Le triangle est complet.

L’intégrité artistique

Ça commence par :

Ils veulent tous percer, trop peu aiguisent leurs lames
Maitrisent leurs armes, trop déguisent leur âme

Pas besoin de décryptage : on a une critique directe des aspirants artistes qui essaient de devenir célèbres avant même de maîtriser leur art (qui ici devient leur arme pour faire le jeu de mot avec “percer”).

Après avoir battu les records en indépendant avec Mauvais Oeil (en duo) et Temps mort (en solo), Booba propose cet album via un label.

On imagine le doute qui peut l’envahir sachant qu’il avait écrit toute une chanson sur le sujet, Indépendants où il y clamait :

Et c’est bandant d’être indépendant

Ici, il continue donc sa critique des majors qui incitent les artistes à se déguiser. Mais comment maintenir cette critique alors que lui-même vient de signer en major ? On a la réponse en conclusion :

Mon son n'a rien de banal
Négro j'ai peur de venir à ta radio, glisser sur une peau d'banane
M'ouvrir le crâne sur le bitume, Timal
L'important c'est pas la chute, mais les thunes qu'il y a au final

Le doute est affiché : ma musique n’étant pas banale, comment éviter le piège de la radio ? Le risque étant de glisser sur le piège commercial qui l’amènerait à ouvrir son crâne sur le bitume, c’est à dire à se faire sanctionner par son public d’origine : les banlieues, la rue.

Mais la conclusion est sans détour : peu importe si cette chute arrive, le plus important c’est de gagner de l’argent.

La censure

Bien entendu, avec des textes aussi violents, Booba est sous le feu des institutions. On l’a vu récemment avec Freeze Corleone qui a été visé par le ministre de l’intérieur.

Mais peu importe :

Au dessus des lois, violent à ma guise kho
Que Marianne me suce la bite qu'elle ne me fasse pas la bise kho
J'écris mes textes les doigts dans la prise

Il est violent s’il a envie d’être violent. D’ailleurs on remarque l’image graphique : s’il est au-dessus des lois, il est normal que Marianne soit à portée de sexe…

D’ailleurs, à l’oral, on peut très bien entendre violant à ma guise. Impression renforcée par le fait qu’on dit “violer la loi”. On a donc des paroles qui violent. Voilà pourquoi elles méritent la chaise électrique :

J’écris mes textes les doigts dans la prise.

Idée qu’il développe dans une autre chanson de l’album :

J'ai beaucoup de mal à obéir aux Hommes
Même si mes paroles ont les menottes, sont plaquées au sol

L’addiction

Le dernier grand thème de ce texte : le rapport aux substances.

Petit, cherche pas à savoir si j'prie ou si j'tise
Trop

D’ailleurs, c’est le seul moment où une phrase ne tombe pas correctement dans la mesure. Bizarrement, c’est quand il parle d’alcool. Si je dis que ça évoque l’ivresse où on marche pas droit, j’exagère ? Peut-être. Mais en tout cas, la phrase ne tombe pas juste.

Ça devrait être :

J'écris mes textes les doigts dans la prise
Petit, cherche pas à savoir si j'prie ou si j'tise trop

Frelon, 400 ans c'est trop long
C'est pas la mer qui prend l'Homme, c'est Christophe Colomb

Mais on perdrait la rime entre prise et tise. C’est donc bien :

Petit, cherche pas à savoir si j'prie ou si j'tise

Trop, frelon, 400 ans c'est trop long

C’est retranscrit ainsi dans les sites de paroles pour une raison : ce “trop” est en trop dans la mesure. Il tombe après. Booba marque volontairement un léger temps de pause. Mais la phrase a besoin de ce trop pour être fini.

Bref. Tout ça pour dire qu’on a une réflexion sur les substances. Booba profite pour redire qu’il est tiraillé entre la foi et la débauche. Il semble fier de boire. Mais plus tard, il parle de cannabis et on ressent moins de fierté :

J'consomme, pose mon 16 avant que le me-se m'assomme

Un 16, en rap c’est un grand couplet. C’est l’abréviation de “16 mesures”. Le “me-se” c’est le verlan de “Seum” qui est une manière de désigner la résine de cannabis. Même si aujourd’hui on l’utilise surtout pour désigner l’amertume après une défaite.

On note que ce verlan est rare. Je me demande même s’il ne l’invente pas pour l’occasion. En tout cas il permet une autre illusion sonore : “je pose mon 16 avant que le monsieur m’assomme”.

Dans tous les cas, ici on a une ambiguïté. Est-ce qu’il nous dit qu’il écrit drogué et donc doit se dépêcher avant de s’endormir où est-ce qu’il nous dit qu’il doit produire de l’art avant que le cannabis fasse de lui un zombie ?

Que nous reste-t-il à analyser ?

On a déjà parcouru énormément. Mais on est loin d’avoir fini. Sauf que ça commence à faire beaucoup. Je te propose de recommencer demain, de zéro. On va reprendre l’analyse, mais uniquement en analysant la facette sensorielle de l’écriture. Notamment en décryptant les références au cinéma.

Je veux lire le deuxième épisode

Mais avant de te laisser voici :

Le couplet dans sa chanson

Comme promis, si tu veux aller écouter ce couplet dans sa musique, c’est par ici. Il faut d’abord supporter le premier couplet de Mala qui est… disons “expérimental” pour rester gentil. À demain.