Mes 13 principes pédagogiques

Cette semaine j’ai expliqué ce qui n’allait PAS dans l’école. Mais je n’ai jamais dit ce que je pense qui fait un bon enseignement.

Admettons que tu aies le budget, admettons que tu aies suffisamment d’indépendance.

Aujourd’hui je vais te détailler les principes sur lequel je m’appuie pour ma propre école. Ou plutôt les principes que je conseillerai à quelqu’un qui voudrait monter une école indépendante.

Par exemple, dans mes principes il y a des choses qui sont exclusives au monde du recrutement, donc je ne les ai pas mis.

En 2018 j’ai eu carte blanche pour créer une école indépendante

Mon entreprise a décidé de lancer une école de recrutement en alternance. J’ai été en charge de construire la partie pédagogique (ce n’est pas moi qui ait géré l’administratif et le marketing pour faire venir des élèves).

C’était une expérience incroyable. Déjà parce que c’était une expérience de confiance. Mohamed se chargeait de faire venir des élèves, Laurent et Frédérique se chargeaient de trouver le montage administratif. Mais au moment où je travaille dessus je ne sais pas s’ils vont réussir. D’ailleurs, au moment où je t’écris, un changement de réglementation met en danger la pérennité du montage qui a été fait.

Ensuite parce que je me suis plongé dans ce qui faisait une bonne école. Je me suis servi de ma propre expérience : la prépa, l’école de commerce, l’université en Pologne. Mais j’ai aussi mené une véritable enquête.

J’ai vite compris que j’étais en désaccord total avec le discours dominant dans mon milieu. L’idée selon laquelle l’école a été construite pour le monde industriel et qu’il suffit de l’adapter à l’économie moderne. Je t’ai expliqué pourquoi : c’est une escroquerie de relier l’école avec le métier futur.

D’ailleurs c’est un des grands secrets qui fait que les enfants de familles aisées ont tendance à mieux réussir : l’école récompense les élèves qui apprennent pour apprendre. Dès lors qu’on développe un rapport instrumental au savoir (je veux apprendre pour avoir un métier) on est non seulement puni·e par l’institution mais en plus on s’handicape soi-même.

Car, le rapport instrumental au savoir, non seulement empêche d’apprendre correctement mais en plus nous fait choisir les filières avec le moins de potentiel. Puisque, en moyenne, plus une filière est généraliste plus elle débouche sur des métiers valorisés.

Ceci étant posé, voici mes 13 principes.

#1 | L’ennui est le pire ennemi de l’enseignement

Les élèves qui s’ennuient ne peuvent pas apprendre. Il en résulte que la forme est tout aussi importante que le fond. On ne peut pas se contenter de débiter un texte de manière monotone. Ça marche dans l’autre sens : les profs qui s’ennuient ne peuvent pas enseigner correctement. Voilà pourquoi il est impératif d’améliorer en permanence ses cours et de ne pas répéter chaque année le même. Pour continuer à trouver une stimulation.

Corollaire : si les élèves te disent qu’ils ne comprennent pas à quoi ça sert dans la vraie vie c’est parfois une manière détournée de dire leur ennui. On se pose beaucoup moins la question quand le cours est passionnant.

Un bon cours est aussi passionnant qu’un film. C’est à ce niveau d’exigence que tu dois aspirer, pas moins.

#2 | Ton expertise c’est la pédagogie

Si tu es prof de littérature, tu n’es pas une écrivaine. Si tu es prof de recrutement tu n’es pas un recruteur. Si tu es entraîneuse de foot, tu n’es pas footballeuse.

Beaucoup de gens vont essayer de te dévaloriser parce que tu n’es pas experte de la discipline que tu enseignes. Tu dois résister. Tu dois les ignorer. Ne tombe pas dans la tentation de complexifier ton propos pour gagner du respect.

Le respect que tu veux c’est celui des élèves.

Les bons experts sont très souvent de mauvais profs. Parce que l’enseignement EST une expertise en soi.

Si ce qui te passionne c’est d’abord la matière, tu n’es pas prof, tu es quelqu’un qui donne des cours. De la même manière que je fais de la cuisine mais que je ne suis pas un cuisinier pour autant.

Si la pédagogie ne te passionne pas, pourquoi faire ce métier ?

Les salles de classe sont remplies de personnes qui auraient voulu être écrivaines, historiennes, mathématiciennes et qui font de mauvaises profs de littérature, d’histoire et de math.

#3 | Ta qualité c’est l’empathie

Si tu dois retenir une seule qualité c’est celle-ci. Car le plus dur c’est de comprendre pourquoi les élèves ne comprennent pas alors que toi tu comprends. C’est extrêmement dur. Ça demande une empathie décuplée. Par empathie j’entends non pas le fait de compatir émotionnellement mais bien de comprendre intellectuellement ce que vit chaque personne de ton public.

Les bons profs ont de l’empathie. Au moins dans le contexte de l’enseignement. Je connais des profs qui n’ont aucune empathie dans leur vie courante mais qui en ont dès qu’ils rentrent dans leur salle de classe.

#4 | Ta malédiction c’est la répétition

Il ne suffit pas de dire une fois pour que les gens comprennent.

#4 | Ta malédiction c’est la répétition

Il ne suffit pas de dire une fois pour que les gens comprennent.

#4 | Ta malédiction c’est la répétition

Il ne suffit pas de dire une fois pour que les gens comprennent.

#5 | Les gens détestent apprendre mais les gens adorent apprendre

L’apprentissage est comme le sport : la plupart des gens adorent quand ils sont lancés. Mais la plupart des gens détestent se lancer. C’est tout le paradoxe. Ta mission est donc de vaincre l’inertie qui fait que les gens ne veulent pas vivre la douleur initiale d’apprendre avant de passer au plaisir.

#6 | La biologie existe, les sentiments existent

Des élèves qui ont faim ne t’écouteront plus, c’est comme ça. Une personne qui traverse une rupture amoureuse ne t’écoutera pas, c’est comme ça. Sous aucun prétexte tu ne dois lutter en opposant de la colère.

Les élèves ont également une santé mentale que tu ne peux pas négliger.

#7 | L’élève est une personne

N’infantilise pas ton élève. Peu importe son âge. Vous êtes égaux. La seule chose que tu as en plus c’est du savoir (et une responsabilité si ce sont des mineur·es).

Ce que je veux dire par là c’est que sa parole compte. Tu dois lui laisser un espace d’expression.

#8 | Le/La prof est une personne

Parfois, les élèves vont oublier que toi aussi tu es une personne. Toi aussi tu peux manquer de sommeil, toi aussi tu as le droit d’avoir des sentiments. Toi aussi tu as le droit à leur respect.

#9 | Le meilleur prof est parfois un élève

Parfois, la seule manière pour qu’un élève comprenne c’est qu’un autre élève lui explique. C’est frustrant. Mais c’est comme ça. On peut avoir le bon message sans être le bon messager. Voilà pourquoi il est fondamental d’avoir des moments où des élèves peuvent expliquer aux autres.

#10 | Tu dois être source d’empowerment

Le sentiment d’impuissance est un ennemi de l’apprentissage. Sous aucun prétexte tu ne dois participer à l’augmenter. Au contraire, tu devrais être une figure qui leur procure de l’empouvoirement.

Tu dois les émanciper, non les embrigader. S’ils ne peuvent pas critiquer ton enseignement c’est de l’embrigadement. Si tu les prends de haut c’est de l’embrigadement (et ça enfreint le principe selon lequel l’élève est une personne).

#11 | La salle compte énormément

On a tendance à négliger l’impact de la salle. Il y a peu de littérature sur le sujet. Au-delà de disposer les élèves en U plutôt qu’en rang d’oignon, la salle dit ce qui importe pour toi.

Par exemple, dans mon école il y a des poufs, des canapés et des plaids et parfois les élèves s’endorment. Parce que je préfère les savoir tellement en confiance qu’ils et elles peuvent s’endormir en plein cours plutôt de les savoir angoissé·es à l’idée de venir en cours un jour d’intense fatigue.

#12 | La théorie est fondamentale

La théorie c’est de l’expérience accumulée par les personnes d’avant. Parfois pendant des millénaires. C’est un trésor inestimable. Croire qu’on peut résoudre l’ennui en enlevant la théorie est un suicide.

Si je ne te dis jamais que y’a un angle mort, tu peux conduire 30 ans sans jamais le comprendre.

En plus, certaines choses sont longues à apprendre mais ne surviennent pas souvent en pratique. C’est pour ça qu’on dédie des séances de conduite uniquement à apprendre comment faire les créneaux pour se garer. Parce que si on faisait uniquement une simulation de la vie réelle on aurait qu’une seule occasion de se garer : la fin de la séance.

La théorie est contre-intuitive et ne peut pas être sautée. La réponse au fait que peu de personnes savent enseigner correctement la théorie n’est pas d’arrêter de l’enseigner.

#13 | Google ne suffit pas, Wikipédia non plus

Penser que parce que y'a Google et Wikipédia on n’a plus besoin de profs ou alors qu’on on ne doit pas faire la théorie c’est comme croire que parce que y’a un dictionnaire français-anglais on n’a plus besoin d’apprendre l’anglais. Il suffit de se balader avec le dictionnaire.

Pour aller plus loin

Si tu veux un récit plus complet de la génèse de l’école et des formats pédagogiques qu’on a construit, je les raconte ici :

https://lecoledurecrutement.fr/comment-nous-avons-cree-le-programme-de-lecole-du-recrutement/