Martin Luther King : le chemin est encore long
L'égalité raciale aurait un coût que les blancs ne veulent pas payer
Cette semaine, je vais te parler de Martin Luther King. À la base je devais remettre une couche sur pourquoi il faut arrêter l’obsession sur l’intelligence quand on parle d’autisme. Mais en vrai… je n’ai pas l’énergie pour reprendre tout de suite ce combat. Et en parlant de combat…
Quand j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à Martin Luther King, j’ai vécu deux surprises : la première c’était qu’il avait écrit des livres, la seconde c’était que ces livres étaient bien plus radicaux que ce que je pensais.
Si je m’en tenais à la version de l’école, Martin Luther King était une sorte de Jésus Noir, un mec peace and love qui n’a malheureusement pas vécu assez longtemps pour voir notre monde génial, débarrassé du racisme.
Bien sûr ce que l’école oublie de te dire c’est que c’était une personnalité détestée par ses contemporains au moment de sa mort. C’est d’ailleurs bien pour ça qu’il a été assassiné. Avant sa mort il avait une côte de popularité comparable à celle de Trump.
Parce que, de son vivant, les gens savaient que c’était un militant radical.
Certes, il s’opposait au fait de faire des manifestations armées. Mais déjà faut remettre en contexte des USA. Tu savais que lui-même avait eu une arme à feu chez lui ? Bah oui… on est aux USA. Quand j’écoutais l’histoire à l’école je me disais waaaa y’avait des fous en face qui avaient des flingues. Bah en fait c’est les USA, bien sûr que les gens sont armés.
Mais surtout, ce n’est pas parce qu’une personne s’oppose aux actions collectives armées qu’elle n’est pas radicale dans les propos.
Voici quelques extraits de son livre Where Do We Go from Here: Chaos or Community?
L’absence d’hostilité n’est pas l’égalité
L’Amérique blanche était prête à exiger que les Noirs soient épargnés par le fouet de la brutalité et des humiliations grossières, mais elle ne s’était jamais réellement engagée à les sortir de la pauvreté, de l’exploitation ou de toutes les formes de discrimination.
Le citoyen blanc indigné était sincère lorsqu’il arrachait les fouets des mains des shérifs du Sud et leur interdisait de nouvelles cruautés. Mais une fois cela en partie accompli, les émotions qui l’avaient momentanément enflammé se sont dissipées. Les Américains blancs ont laissé les Noirs à terre et, en nombre accablant, sont repartis aux côtés de l’agresseur. Il semblait que le ségrégationniste blanc et le citoyen blanc ordinaire avaient plus en commun entre eux qu’avec les Noirs.
Lorsque les Noirs ont attendu la seconde phase — la réalisation de l’égalité — ils ont constaté que nombre de leurs alliés blancs avaient discrètement disparu. Les Noirs d’Amérique avaient pris au mot le président, la presse et les prédicateurs lorsqu’ils parlaient en termes généraux de liberté et de justice. Mais l’absence de brutalité et de mal radical n’est pas la présence de justice. Empêcher le meurtre n’est pas la même chose qu’instaurer la fraternité.
La parole a été trahie, et les attentes, librement nourries, des Noirs se sont fracassées contre les murs de pierre de la résistance blanche. Le résultat fut le chaos. Les Noirs se sont sentis trompés, en particulier dans le Nord, tandis que de nombreux Blancs estimaient que les Noirs avaient déjà tant obtenu qu’il était presque insolent et avide d’en demander davantage si tôt.
(…)
La majorité des Américains blancs se considèrent sincèrement engagés en faveur de la justice pour les Noirs. Ils croient que la société américaine est fondamentalement accueillante envers l’équité et qu’elle progresse régulièrement vers une utopie de classe moyenne incarnant l’harmonie raciale. Mais malheureusement, il s’agit là d’une illusion faite d’auto-tromperie et de vanité confortable.
Jusqu’ici, le coût concret du changement pour la nation a été faible. Les réformes limitées ont été obtenues à bas prix. Il n’y a ni dépenses ni impôts nécessaires pour que les Noirs partagent avec les Blancs les comptoirs de déjeuner, les bibliothèques, les parcs, les hôtels et d’autres installations. Même l’ajustement psychologique est loin d’être insurmontable. Après avoir exagéré pendant des décennies les difficultés émotionnelles, lorsque de nouvelles exigences de comportement sont devenues inévitables, les Blancs du Sud ont pu trembler sous la pression, mais ils ne se sont pas effondrés.
Même les changements plus significatifs liés à l’inscription sur les listes électorales n’ont exigé ni grands sacrifices financiers ni efforts psychologiques considérables. Les événements spectaculaires et turbulents qui ont mis en scène ces revendications ont donné l’impression erronée qu’un lourd fardeau était en jeu.
Le véritable coût reste à venir. Le durcissement de la résistance blanche en est la reconnaissance. L’éducation au rabais dont ont bénéficié les Noirs devra, à l’avenir, être financée à son juste prix si l’on veut atteindre une éducation de qualité. Créer des emplois est plus difficile et plus coûteux que d’inscrire des électeurs sur des listes.
L’éradication des bidonvilles qui abritent des millions de personnes est infiniment plus complexe que donner des places dans les bus et les comptoirs de restauration.
En d’autres termes : un changement qui n’est pas un changement économique, n’est pas un vrai changement.
Malheureusement il a bel et bien vu venir la manière dont on nous raconte cette période. Quand il dit :
“Les événements spectaculaires et turbulents qui ont mis en scène ces revendications ont donné l’impression erronée qu’un lourd fardeau était en jeu.”
Tout est dit.
En fait, ça n’a absolument rien coûté d’autre que de l’ego que d’accepter que les Noir·es puissent avoir le droit d’aller dans les mêmes bus, les mêmes toilettes, etc.
Mais y’a eu une telle opposition, une telle violence pour défendre ça qu’on a l’impression que ça a été une concession incroyable. Alors que non : un truc qui ne coûte pas un seul dollar n’est pas une concession.
Le combat de Martin Luther King est l’égalité et DONC l’égalité économique
Martin Luther King fait un constat qu’on pourrait très bien faire dans la France de 2026 :
Parmi les Noirs ayant un emploi, 75 % occupent des postes subalternes.
Les conditions de vie dégradées des Noirs ne sont pas simplement la conséquence de la négligence. Elles ne peuvent pas non plus s’expliquer par le mythe d’une incapacité innée des Noirs, ni par la rationalisation plus sophistiquée de leurs prétendues déficiences acquises (désorganisation familiale, mauvaise éducation, etc.).
Elles constituent une composante structurelle du système économique des États-Unis.
Certaines industries et entreprises reposent sur une main-d’œuvre non blanche :
faiblement rémunérée
peu qualifiée
et peu mobile
Les usines d’assemblage manuel, les hôpitaux, les services, le travail domestique, ou encore l’agriculture reposant sur une main-d’œuvre itinérante subiraient un choc économique — voire une catastrophe — si les salaires augmentaient.
C’est toujours le cas. Si on payait les personnes racisées autant que les autres, il faudrait en même temps monter les salaires dans toutes les industries qui ont profité du fait que cette main d’oeuvre est pas chère.
80% des restaurants parisiens devraient fermer s’il fallait payer à la plonge et en cuisine au salaire normal.
La plupart des entreprises devraient doubler leur coût d’entretien, si on payait à un salaire normal les femmes de ménage.
Et ainsi de suite…
En d’autres termes :
L’égalité a un coût pour la partie privilégiée
Et on en arrive forcément au moment où la partie privilégiée ne voit pas pourquoi elle ferait davantage d’efforts
La grande majorité des Américains se situe entre ces deux positions opposées. Ils sont mal à l’aise face à l’injustice, mais pas encore prêts à en payer le prix pour l’éradiquer. La persistance du racisme en profondeur, combinée à la prise de conscience croissante que les revendications noires nécessitent des transformations structurelles de la société, a engendré une nouvelle phase de résistance blanche, au Nord comme au Sud.
Fondé sur le jugement cruel que les Noirs sont déjà allés assez loin, un courant puissant cherche à stopper le mouvement des droits civiques ou à le ralentir fortement.
Les revendications noires qui suscitaient hier admiration et soutien sont aujourd’hui, pour beaucoup, devenues lassantes, injustifiées et perçues comme une perturbation du confort de la vie quotidienne.
On en est encore exactement à là.
