Maladroite socialement ET physiquement
Une citation sur l'autisme #5
Pour finir cette semaine, je te propose un passage qui ne vient pas d’un livre sur l’autisme. C’est un roman écrit par une femme autiste ouvertement autiste : Florence Mendez.
J’ai découvert Florence Mendez dans le film Différente.
Je sais que je te l’ai déjà dit mille fois, mais je te le redis une mille et unième fois : ce film est incroyable. Encore plus si tu le regardes avec un·e proche alliste.
Elle fait un caméo, dans son propre rôle, puisqu’on y voit une de ses vidéos YouTube où elle dit qu’elle est autiste. Pendant longtemps, c’était la seule humoriste francophone (belge) ouvertement autiste que je connaissais. Et surtout le premier sketch en français sur l’autisme que j’ai vu :
Et donc, Accident de personne est un roman. Ça ne parle pas explicitement d’autisme, aucun personnage n’est autiste et le seul moment où le mot autiste figure c’est pour dire qu’une personne complotiste croit que les vaccins donnent l’autisme.
Mais… un des personnages principaux est autiste. Pas au sens où on aurait un personnage écrit de manière autistique comme on repère certaines fois.
Le doute n’est pas permis parce que l’autrice nous laisse des easter egg. Par exemple le mot proprioception.
Et le passage que j’ai choisi en est un exemple.
Attention, si tu fais partie des gens qui ne supportent pas le moindre spoil, ce qui va suivre va dévoiler un événement du début du roman. Mais qui n’est pas du tout fondamental à l’intrigue. D’autant que ça se passe à la huitième page… c’est quasiment l’introduction.
D’ailleurs, la quatrième de couverture du roman spoile beaucoup plus que ça (je suis très content de ne pas l’avoir lue avant, elle spoile quasiment un tiers de l’intrigue en termes de pages).
Tu peux aller l’acheter et fermer cet email.
Mais si tu es resté·e, voici le passage :
La maladresse physique et sociale
Safia Achour hurle.
Peut-être est-ce parce qu’elle les dit très fort que ses mots semblent si vrais. Mais je n’ignore rien de ce qu’elle me reproche. « Empotée », « gauche », « lourdaude », autant de termes avec lesquels souvent je me suis autoflagellée. Il y a bien longtemps que ma maladresse a cessé d’être attendrissante ; il ne se passe pas un jour sans que je ne casse, renverse, bouscule. J’arbore sur mes tibias, mes cuisses et mes coudes un bon nombre de bleus, causés par les coins de meubles que je me prends sans cesse. Un beau zéro pointé en proprioception.
Mes autres sens, eux, fonctionnent à merveille, mais tous en même temps. Ça gueule, dans mon cerveau. Âcre-jaune-rugueux, salé-strident-tiède, luisant-rapide-nombreux. Papilles, nerfs et cônes, la liste est non exhaustive, tous vendent à la criée leurs moindres observations. Parfois elles convoquent un souvenir ou l’autre, reviennent donc les sons, et aussi les images, l’émotion du moment. Et cela me submerge. Je suis comme sidérée : j’ai le regard bovin, les bras ballants et la bouche entrouverte. Je suis à ça de baver un peu. Alors je me balance, ça fait comme un tempo que je m’acharne à suivre. Ça me berce, concentre mon attention, aussi.
Quand je reviens à moi, Safia Achour a fini de hurler. Je n’ai pas entendu tout ce qu’elle a dit, je le découvre deux heures plus tard dans le mail qu’elle a écrit au patron et qu’il m’a transmis. Auquel il a ajouté que je suis virée. Merde, comment vais-je l’annoncer à Alexis ? Je pourrais lui dire que j’ai perdu ma place, la vérité c’est que je ne l’ai jamais trouvée.
La maladresse faisait partie des premières observations sur l’autisme
C’est dommage que ça soit perdu au fil du temps : ça ne fait pas partie des critères du DSM 5. Alors que, malgré tout ce que je reproche à Asperger (notamment d’être un nazi), il a fait cette observation juste de la maladresse. Si bien que dans l’ICD-10 de 2016 (le manuel de l’organisation mondiale de la santé) on avait ça dans le diagnostic du syndrome d’Asperger :
“This disorder is often associated with marked clumsiness”
Clumsiness ça veut dire maladresse. Y’avait donc explicitement écrit d’utiliser la maladresse comme un signe à détecter pour dire qu’une personne est “autiste Asperger”.
On retrouve également ça dans les travaux de Sukhareva, la femme soviétique qui a découvert l’autisme en premier. Elle écrit :
Les enfants présentent également une raideur, une maladresse et une angularité dans leurs mouvements. Ils mangent et mâchent lentement, s'habillent lentement, commencent une activité puis s'arrêtent brusquement. Ils oscillent aussi entre une obéissance automatique ou une soumission et un « négativisme » (c'est-à-dire un refus total d'accomplir ce qu'on leur demande, même s'ils en ont envie).
Tu notes au passage qu’elle décrit déjà le fameux PDA (besoin envahissant d’autonomie).
Tout ça pour dire que je trouve ça fascinant que l’autisme déclenche à la fois une forme de maladresse sociale (au sens des normes sociétales) ET physique.
Je trouve que ça synthétise bien la première claque que j’ai prise : quand j’ai compris que l’autisme expliquait aussi bien des choses psychologiques que des choses PHYSIQUES en moi.

