Les origines du racisme selon Luther King
On continue sur notre lancée avec un concept que j’avais découvert pour la première fois dans le livre Voracisme. L’idée que le racisme sous sa forme moderne est venu après l’esclavage et non pas avant comme on pourrait l’imaginer.
On est toujours dans le livre de Martin Luther King : Where Do We Go from Here: Chaos or Community?
Il est important de comprendre que les bases de la naissance, de la croissance et du développement de l’esclavage en Amérique étaient avant tout économiques. Dès le début du XVIIe siècle, l’Empire britannique avait établi des colonies le long de toute la côte atlantique, du Massachusetts aux Antilles, afin qu’elles servent de producteurs de matières premières pour l’industrie britannique, de marchés pour les produits manufacturés en Grande-Bretagne et de sources de cargaisons pour le commerce maritime britannique engagé dans le commerce mondial.
Les colonies devaient donc fournir en abondance du riz, du sucre, du coton et du tabac. (…)
En conséquence de cette nouvelle politique économique, les Africains furent réduits par la loi au statut de propriété, statut appliqué par les forces de police les plus rigides et brutales des gouvernements existants. Vers 1650, l’esclavage était légalement établi comme institution nationale.
Étant donné l’importance de l’esclavage pour le développement économique de l’Amérique, il eut un impact profond sur la structure sociale, politique et juridique du pays. La terre et les esclaves constituaient les principales formes de propriété privée ; la propriété constituait la richesse, et la richesse faisait la loi et déterminait les politiques. Au service de ce système, les êtres humains furent réduits à une « propriété sans propriété ».
Les hommes noirs, créateurs de la richesse du Nouveau Monde, furent privés de tous leurs droits humains et civiques. Cette dégradation fut sanctionnée et protégée par les institutions gouvernementales, dans un seul but : produire des marchandises destinées à être vendues avec profit, profit ensuite approprié de manière privée.
Il semble être une réalité de la vie que les êtres humains ne peuvent pas continuer à agir de manière injuste sans chercher, tôt ou tard, à rationaliser leurs actes en les habillant des apparences de la justice. Ainsi, avec l’expansion de l’esclavage, les hommes durent se convaincre qu’un système si économiquement rentable était moralement justifiable. La tentative de donner une légitimité morale à un système profitable donna naissance à la doctrine de la suprématie blanche.
Attention, il existait des premières formes de racisme avant ça. Mais rien qui sera comparable en termes d’échelles et d’ancrage idéologique.
Comme on avait des esclaves il fallait bien le justifier et on a mobilisé la religion et la science pour ça.
La quête de justification
La religion et la Bible furent invoquées et déformées pour soutenir l’ordre établi. On affirma que le Noir était inférieur par nature en raison de la malédiction de Noé sur les enfants de Cham. La maxime de l’apôtre Paul devint un mot d’ordre : « Serviteurs, obéissez à vos maîtres ». De cette manière étrange, la théologie devint une alliée du commerce. Le théologien puritain Cotton Mather sélectionna des passages bibliques pour réconforter les propriétaires de plantations et les marchands. Il alla jusqu’à établir des « règles pour la société des Noirs », stipulant notamment que les Noirs désobéissants devaient être réprimandés, exclus des assemblées religieuses, et que les esclaves en fuite devaient être ramenés et sévèrement punis. Tout cela, affirmait-il, était conforme à l’injonction de Paul.
Les universitaires finirent par monter dans le train et apportèrent leur prestige au mythe de la race supérieure. Leur contribution passa par la théorie dite des « origines teutoniques », une doctrine de suprématie blanche entourée d’une aura de respectabilité académique. Selon cette théorie, toutes les institutions anglo-saxonnes de valeur trouvaient leur origine dans les institutions tribales teutoniques de l’Allemagne ancienne, et seule la race teutonique possédait la capacité de construire des gouvernements stables.
Tout ça a été orchestré par les élites intellectuelles
Encore aujourd’hui on essaie de nous faire avaler que ça serait un truc de gens pauvres, le racisme. Mais comment les gens pauvres ont été imprégnés si ce n’est par leurs élites ?
On pense souvent que les idées de suprématie blanche proviennent des classes populaires ignorantes. Mais en réalité, elles furent élaborées et diffusées par les élites : riches marchands, membres influents du clergé, scientifiques, historiens et politologues issus des grandes universités. Avec un tel soutien, le racisme s’enracina profondément.
La doctrine de la suprématie blanche fut intégrée dans les manuels scolaires et prêchée dans les églises. Elle devint une composante structurelle de la culture. En 1857, la Cour suprême des États-Unis, dans la décision Dred Scott, donna une validation juridique ultime à ce système en affirmant que les Noirs n’avaient aucun droit que les Blancs étaient tenus de respecter.
Aujourd’hui, nous profitons encore de ce système
Avant de te dire oh mon Dieu mais comment ça a pu exister…réfléchis à ça : les dynamiques actuelles sont telles différentes ?
Certes, il n’y a plus d’esclavage (et encore que, y’a encore des gens actuellement dans des positions d’esclavage dans plusieurs pays) mais c’est parce qu’il faut prendre les choses en contexte.
Aujourd’hui la France n’enchaîne pas des gens dans les colonies pour travailler. Mais en même temps, les paysans (au sens de sujets asservis à un Seigneur) n’existent plus non plus.
Mais si on regarde en terme de dynamique : est-ce que la société française repose sur de la main d’oeuvre dominée et beaucoup moins chère dont tout le monde profite ? Bah oui.
Quand tu prends un Uber, tu en profites, quand tu commandes sur Amazon tu en profites, quand tu achètes un smartphone tu en profites.
Je suis le premier à en profiter.
Comme toi aujourd’hui, le français moyen de l’époque était loin des colonies. On peut même se dire que c’est pire pour toi et moi. Car, toi et moi, on peut s’informer, accéder à des images de l’exploitation. Si tu veux trouver des images sur les personnes exploitées pour faire tourner l’économie, tu peux.
Le français moyen de l’époque ne pouvait pas. Il n’avait qu’une idée vague de ce qui se passait là-bas. Tous les français n’étaient pas des colons, comme tous les français d’aujourd’hui ne sont pas des chefs d’entreprise exploitant une main d’oeuvre immigrée ou étrangère.
Pour autant… on en profite et on sait qu’on en profite.
Dire qu’on est pas raciste, sans agir pour aider à atteindre l’égalité est vide
Ici Martin Luther King utilise l’expression “white liberal” qui est intraduisible dans notre contexte. Ce qui s’en rapproche le plus selon moi c’est “blanc de gauche”. Ou plus largemebt “un blanc qui n’est pas d’extrême-droite”.
Le blanc de gauche doit comprendre que le Noir n’a pas besoin seulement d’amour, mais aussi de justice. Il ne suffit pas de dire : « Nous aimons les Noir·es, nous avons beaucoup d’ami·es noir·es. »
Il faut exiger la justice pour les Noir·es. Un amour qui ne satisfait pas à la justice n’est pas de l’amour du tout. Ce n’est qu’une affection sentimentale, à peine supérieure à celle qu’on pourrait avoir pour un animal domestique.
À son plus haut degré, l’amour est une justice rendue concrète. L’amour est inconditionnel. Il ne dépend pas du fait que l’autre reste à sa place ou édulcore ses revendications pour être considéré comme respectable. Celui qui affirme qu’il « aimait autrefois le Noir, mais… » ne l’a jamais vraiment aimé au départ, parce que son amour était conditionné par le fait que les revendications de justice des Noirs restent limitées.
Le blanc de gauche doit affirmer que la justice absolue pour le Noir signifie simplement, au sens d’Aristote, que le Noir doit recevoir « ce qui lui est dû ». Il n’y a rien d’abstrait là-dedans.
C’est aussi concret qu’un bon emploi, une bonne éducation, un logement décent et une part du pouvoir.
Il est cependant important de comprendre que donner à un homme ce qui lui est dû peut souvent vouloir dire lui accorder un traitement particulier. Je suis conscient que cette idée a posé problème à beaucoup de gens, car elle entre en conflit avec leur idéal traditionnel d’égalité des chances et d’égalité de traitement selon les mérites individuels.
Mais nous vivons à une époque qui exige une pensée nouvelle et une réévaluation des anciens concepts. Une société qui, pendant des centaines d’années, a fait quelque chose de spécial contre le Noir doit maintenant faire quelque chose de spécial pour lui, afin de le mettre en mesure de concourir sur une base juste et réellement égale.
Le libéral blanc doit se défaire de l’idée qu’il pourrait y avoir une transition sans tension entre l’ancien ordre de l’injustice et le nouvel ordre de la justice.
Deux choses me paraissent claires, et j’espère qu’elles le sont aussi pour les libéraux blancs. La première, c’est que le Noir ne peut pas obtenir son émancipation par une rébellion violente.
La seconde, c’est qu’il ne peut pas non plus l’obtenir en attendant passivement que la race blanche veuille bien la lui accorder volontairement.
Le Noir n’a pas obtenu un seul droit en Amérique sans pression persistante ni agitation. Aussi regrettable que cela puisse paraître, le Noir est désormais convaincu que l’Amérique blanche ne lui accordera jamais l’égalité des droits à moins d’y être contrainte.
La contrainte non violente fait toujours remonter la tension à la surface. Cette tension, pourtant, ne doit pas être vue comme destructrice. Il existe une forme de tension à la fois saine et nécessaire à la croissance. La société a besoin de ces aiguillons non violents qui font apparaître ses tensions au grand jour et obligent ses citoyens à regarder en face la laideur de leurs préjugés et la tragédie de leur racisme.
