Les chroniques guadeloupéennes #4

Je la vois. Je pleure. Sans préavis.

Ma sœur se marie et je ne pensais pas que ça me ferait cet effet.

Il faut bien admettre que la personne qui a inventé la mécanique de la cérémonie de mariage a trouvé la formule qui fonctionne.

La robe. La réunion des proches. La musique. Le rituel. Y’a quelque chose qui déclenche une de ces émotions…

Ne parlons même pas des discours.

Celui que je fais avec Laura est très axé humour et conseils. Mais les témoins ont versé dans les je vous aime.

C’est magnifique.

Mon père fait son TED Talk

Je t’épargne les 15 minutes d’office religieux. J’ai retenu une seule chose : le premier miracle de Jésus était de changer de l’eau en vin à un mariage.

Or, c’est étonnant. Pourquoi commencer par un miracle si léger ?

Parce qu’en fait le vrai miracle n’est pas dans l’eau qui devient du vin mais dans le mariage en lui-même.

Comment faire un discours la gorge nouée ?

Avec Laura on doit ouvrir les discours. On passe en premiers. Je me dis que je vais jamais y arriver. Comment faire un discours dont les deux axes sont l’humour et les conseils quand tout ce que je veux c’est pleurer en disant « ma sœur se marie » ?

Je me dis que c’est impossible. Je commence à stresser de stresser. Ce que Mark Manson appelle une métaémotion et que j’ai rarement : être triste d’être en colère ou en colère d’être en colère. Là je stresse de ressentir ce stress.

On appelle mon nom. J’ai les jambes en coton mais je connais la sensation par cœur. Après tout… c’est mon métier.

Non, mon métier n’est pas d’aller à plein de mariages et de donner des discours. Mais tu comprends l’idée : j’ai l’habitude de prendre la parole en public.

Et bien évidemment… j’y arrive. Ce n’était pas ma prise de parole la plus maîtrisée mais j’y arrive.

D’ailleurs, je me suis répété plusieurs fois avant « de toutes façons on attend pas de toi que tu fasses une prestation professionnelle. C’est un mariage : tout le monde est indulgent et veut juste que tu lui transmettes une émotion »

Danse traditionnelle

Ils ont fait venir des joueurs de Ka. Le Ka est un tambour traditionnel grâce auquel on joue un genre musical qui s’appelle le Gwoka.

Tout ça dans un événement qu’on appelle un Léwoz.

Souvent joué la nuit lors de rassemblements populaires nommés « léwoz ». Le public forme un cercle appelé lawonn dont le centre est laissé libre pour les danseurs.

La partie musicale est assurée par des musiciens avertis et par le public qui forme autour d'eux une ronde et donne de la voix en réponse au chanteur soliste (mode chanté question-réponse). Le chanteur soliste est le réel chef d'orchestre de la soirée. Par le chant qu'il entonne, il indique aux tambourinaires boula lequel des 7 rythmes de la base doit être joué dans la foulée de l'exposition chantée du thème. Le tambourinaire makè répond au chanteur et se charge de suivre par des phrases types les pas du danseur qui rentre ostensiblement dans la ronde.

Comme tu le vois, c’est une discipline avec énormément d’improvisation et d’interactions.

N’importe qui peut venir danser. Et aujourd’hui on est servi. Ce qui est dingue c’est que ce sont des personnes de tous âges qui viennent s’essayer à la danse. La mère du marié, une tatie, une cousine ...

Et à ce moment précis je ne peux pas m’empêcher d’éprouver une fierté guadeloupéenne.

Je n’ai pas toujours eu une histoire facile par rapport à mon identité antillaise. Mais en ce moment là je suis rempli d’une ferveur patriotique, d’un sentiment de fierté... et je pense « mon peuple est beau ».

Je vois le Ka, les gens qui dansent, moi-même dans la ronde et je me dis que je suis guadeloupéen.

Les antivaxx

Quelques heures plus tard, à la réception, je discute avec mes oncles et tantes.

Je découvre ce qu’on m’avait raconté : les gens sont pas juste un peu réticents au vaccin.

C’est bien que tu te sois fait vacciner pour prendre l’avion mais il faut que tu saches que y’a rien dedans : le vaccin sert à rien, on n’a pas le même que celui que font les riches.

Très peu de gens sont vaccinés là-bas. Pour plein de raisons que je comprends et que je ne vais pas détailler. L’une d’elle étant l’absence d’eau courante en continu.

Les gens se disent « mais on peut pas s’occuper de l’eau courante avant de s’occuper de vaccin ? »

Sans compter que l’île a été beaucoup moins touchée par l’épidémie.

Toujours en ce qui concerne l’eau : l’état français a laissé l’eau se faire empoisonner au Chlordécone il y a quelques décennies. Désormais l’eau est totalement infectée. De plus en plus de données font le lien entre cette pollution et le taux anormal de cancers de la prostate en Guadeloupe.

On ne peut plus pêcher certains poissons, on ne peut plus manger les œufs de poule de son jardin. Une catastrophe sanitaire.

Alors une méfiance gigantesque envers l’état bouillonne.

Du coup, je n’essaie même pas de contredire mais je sens que les personnes à qui je parle sont furieuses à la simple évocation du vaccin. Pas juste réticentes...

Une autre vision de la danse

Parfois on dit que les antillais ont le rythme dans la peau. C’est faux en plus d’être raciste. Je suis arrivé en Guadeloupe à 9 ans. Je n’avais pas le rythme. Pendant des années j’ai été paralysé car je ne savais pas danser.

Je n’avais pas compris le secret : c’est en dansant qu’on apprend à danser.

Personne ne naît en sachant danser. Si on a l’impression que les antillais ont le rythme dans la peau c’est parce que c’est une culture qui respecte la danse. On danse à toutes occasions.

On ne danse pas parce qu’on est ivres. On danse parce qu’on aime ça. Parce qu’on a des musiques qui peuvent réunir tout le monde.

C’est d’ailleurs la remarque que fait mon amie :

« Ce qui est dingue c’est que toutes les générations dansent »

J’ai donc fini par me faire violence vers l’âge de 17 ans... j’ai accepté de danser comme si personne ne me regardait. Et depuis... je sais.

On l’avait vu avec Jay, le danseur qui était venu à mon podcast : pour danser en soirée il suffit de faire ce qu’on veut. Le plus grand blocage est psychologique.

D’ailleurs, mon amie a du mal. Elle me dit que même les enfants dansent mieux qu’elle, qu’elle ne veut pas se taper la honte… que les gens vont la regarder. Je lui réponds

C’est justement parce que t’es pas dedans que tu dis ça : quand on est à fond dans la danse on a plus le temps de juger les autres sur leur danse. Quand t’y prends vraiment plaisir, y’a plus que ça qui compte.

La tempête gâche l’ambiance ?

Vers une heure du matin une pluie tropicale s’abat sur le mariage. Je ne sais pas si tu as déjà vu ce que c’est ? Je ne te parle pas d’une pluie polie comme à Paris. Je te parle de trombes d’eau qui tombent subitement sans prévenir.

On se réfugie à l’intérieur.

Mais... l’installation électrique sonore a pris un coup. La musique s’arrête brutalement.

Et là... les gens se mettent spontanément en mode carnaval de Guadeloupe. C’est à dire que certaines personnes ont commencé à faire une percussion sur les caissons d’enceintes. D’autres font une percussion en tapant sur les murs.

D’autres dirigent les chants.

Les autres suivent.

Mon amie a mis quelques secondes à comprendre que ce n’était pas une musique enregistrée mais bien les invités qui créaient en direct.

Pour la deuxième fois ... la fierté guadeloupéenne m’envahit.

Bref. C’était un magnifique mariage.

À partir de demain je me transforme en guide touristique pour mon ami. Le stress retombe, c’est un autre séjour qui commence.

Une dernière chose …

J’avais décidé de pas faire de fin cliffhanger pour cet épisode. Cet épisode était donc fini. Je m’apprêtais à me coucher… quand je me suis rendu compte que j’ai oublié de te raconter un truc super important.

Comme j’écris plusieurs jours après les faits, j’ai oublié que ça avait commencé au mariage.

J’ai fait quelque chose que je n’avais plus fait depuis 6 ans et demi…

L’espace de quelques secondes j’ai cru que j’allais vomir. Alors que je l’ai fait de mon plein gré…

Je te raconte ça demain. Mais, exceptionnellement, je vais laisser les commentaires ouverts à tout le monde (et pas juste aux premium) donc si tu veux tu peux essayer de deviner dans les commentaires de quoi je parle.

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