Les chroniques guadeloupéennes #21

Précédemment dans les chroniques guadeloupéennes…

Dans l’épisode 19, on a parlé d’une dispute, d’une plage et du manque de reconnaissance du Zouk. Le Zouk a été inventé par le groupe Kassav’. Tous ses membres sont guadeloupéens et martiniquais. Donc français. Alors pourquoi on classe cette musique au rayon musiques du monde ?

Dans l’épisode 20, on a parlé de… rien. C’était une journée de repos devant un classique du cinéma.

J’ai atteint ma limite sociale

Heureusement qu’on a décidé de ne rien faire, hier. Je sens que j’ai de plus en plus de mal à interagir avec des humains. Ma réserve d’extraversion est épuisée.

C’est un concept que comprennent mal les personnes très extraverties : le besoin de se ressourcer après avoir interagi avec d’autres humains. Plus ces humains sont des inconnus et plus le besoin en énergie est grand. Plus c’est une personne intime et moins ce besoin est grand. Mais il n’est pas nul pour autant.

Mon premier confinement a été un des meilleurs moments de ma vie. Pour cette raison. Subitement je pouvais me couper des autres. Non pas que je n’y arrive pas habituellement, mais là c’était encore plus facile.

Puis, en mars de l’année suivante, j’ai commencé à faire une overdose. Je me suis dit “ah bah voilà… j’ai aussi une batterie d’introversion : si je ne vois pas des humains en vrai pendant trop longtemps je suis pas bien. Certes je peux vivre très bien un confinement pendant 4 ou 6 mois mais au bout d’un moment moi aussi je sature”.

Je venais de faire plusieurs formations en Zoom pour mon entreprise. J’étais au bord du craquage.

J’ai pris une semaine de vacances. Je pensais que j’allais en profiter pour voir du monde. Que nenni ! J’ai passé cette semaine seul, à me ressourcer. Comment c’est possible ? Je n’avais pas compris que les Zoom et les Skype déchargeaient mes batteries encore plus vite que les rencontres en vrai.

Pourquoi je te raconte ça ? Ah oui… je suis à la fin de ma batterie. Heureusement qu’on repart après-demain. J’adore mais ça me fatigue.

Juillet c’est comme un Dimanche

J’ai une révélation. On est dimanche. On est en juillet. On est un dimanche de juillet. D’ailleurs, je suis né un dimanche de juillet. Je me dis que le mois de juillet c’est un peu comme un grand dimanche chez moi.

Souvent je déprime. Mais ce n’est pas une fatalité. Ça ne sera jamais le mois où je serai le plus heureux mais je ne suis pas obligé de déprimer. Comme un Dimanche, il faut peut-être résister un peu à la tentation de rester dans son lit.

Sans pour autant se faire violence car il faut écouter ses cycles. Mais ces vacances en Guadeloupe sont un peu l’équivalent de quand je sors le Dimanche pour aller voir un one-wo·man-show.

Fon lèspri koko

Le soir, on décide de faire une soirée jeux. L’une d’entre nous a acheté un remake du loup-garou mais uniquement avec des créatures du folklore antillais.

On se donne rdv à 19h. Quelqu’un demande :

19h genre la vraie heure, ou pour les guadeloupéens ?

Dans cette phrase est synthétisée toute la différence culturelle. Il ne me serait jamais venu à l’idée en Guadeloupe d’arriver à 19h à une soirée où l’hôte nous a dit 19h.

D’ailleurs, sans se concerter, on est quasiment tous arrivés entre 19h45 et 20h30.

Il faut apprendre les règles du jeu. Je me fais désigner pour lire les règles et les expliquer. J’ai l’habitude.

La principale différence avec le loup-garou c’est le vote à bulletin secret : ça change toute la dynamique. Ça devient beaucoup plus facile pour les Soukougnan de gagner. Il vaut mieux être un Soukougnan qu’un Loup-Garou manifestement.

Qu’est-ce qu’un Soukougnan ? Aucune idée… je n’ai JAMAIS compris. J’ai encore demandé… on m’a dit que c’était quelqu’un qui nouait un pacte avec le diable. Ça je savais. Mais quand je demande pourquoi on veut les tuer… personne ne sait.

Voyons ce qu’en dit Wikipédia ?

Le soucougnan ou souklian ou volant, sorte de vampire qui peut prendre l'apparence d'une boule de feu ou d'un oiseau noir. Son arbre de prédilection est le fromager, appelé "arbre aux esclaves" aux Antilles.

Le fromager servait a punir les esclaves récalcitrants : ils étaient attachés par des liens en cuir que l’on mouillait, les rayons du soleil se chargeant de les rétrécir provoquant ainsi l’entrée des épines dans les chairs du supplicié, lacérant la peau.

La légende prétend que les soucougnans enlèvent leur enveloppe humaine (leur peau) à la nuit tombée, l’accrochent aux branches. Il est appelé aussi "jan gajé", signifie qu'une personne a passé un pacte avec le diable. On attribue souvent la transformation en soucougnan à des femmes qui partent boire le sang de leurs victimes.

Dont acte.

Qui meurt en premier ?

On fait une première partie. Devine qui meurt au premier tour ?

Bien sûr. J’ai l’habitude.

Mais au moins ça me permet d’observer le jeu des personnes en présence.

C’était vraiment drôle

Moi qui adore le Loup-Garou, j’ai vraiment aimé y jouer avec des créatures différentes. Mais surtout avec une mécanique différente : comme les bulletins sont à vote secret, les Soukougnan ne divisent jamais leur vote quand l’un d’entre eux est grillé. Pas besoin. Il suffit de nier son vote après.

Dans la voiture

J’écris. J’écris. J’écris. On a 17 minutes de trajet. J’ai réussi à écrire 500 mots : la moitié d’une chronique.

Le journal extime

Je repense à un email de l’une d’entre vous. Ça disait plein de choses mais je pense à un passage en particulier. Celui-ci :

Depuis quelques jours, je suis mal à l’aise… Mal à l’aise parce que tu nous a fait passer de consommateur·rices (actif·ves ou passif·ves n’est pas la question) de contenu à voyeur·ses. D’ailleurs ton intro d’aujourd’hui le confirme, tu nous plonges dans ton journal intime. Et bizarrement je m’y plonge avec une certaine délectation.

Je me dis que c’est fou comment on peut créer cette sensation. Alors que justement ça n’est PAS un journal intime. Dans l’intro qui est citée je ne parle absolument pas d’un journal intime. Je dis exactement l’inverse. Voici le passage :

Il paraît que le format des chroniques s’appelle journal extime. J’aime bien ce nom. Ça retranscrit bien comment je le vis.

Justement, ce que tu as lu ces 20 derniers jours est tout sauf un journal intime. C’est l’inverse d’un journal intime.

Si jamais je te faisais lire mon journal intime la lecture te serait insoutenable. Tu as probablement remarqué que j’aborde très peu de passages embarrassants pour les personnes décrites par exemple. Ou, plus simplement, tu remarques que le narrateur est totalement asexuel ?

D’ailleurs, je dis bien le narrateur et non pas Nicolas Galita. La personne qui te parle en ce moment même ce n’est pas Nicolas Galita mais bien un narrateur. Les rappeurs ont résolu ce problème en se dotant d’un blaze, c’est-à-dire d’un nom d’artiste. Peu de gens reconnaissent les noms de me rappeurs préférés : Elie Yaffa, Aurélien Cotentin et Jules Jomby.

Mais si je te dis Booba, Orelsan et Dinos, ça te parlera davantage. Pourtant, même avec ça, on parle à Aurélien de ce que dit Orelsan, comme si c’était la même personne.

J’écris en sachant que tu vas me lire. Donc j’écris ce que je peux accepter que tu lises. Et surtout, ce sur quoi je peux accepter que tu réagisses éventuellement. D’ailleurs… la seule fois où j’ai perdu un peu le contrôle c’était en parlant de racisme et d’extraversion. Parce que je découvrais vraiment en direct le lien entre le fait que je parle plus facilement aux inconnus en Guadeloupe et le l’absence de racisme pesant sur moi. Et bah… j’ai regretté. J’ai dû me taper l’épisode de l’espagnole d’origine venant me faire une tartine sur le fait qu’elle aussi elle a souffert du racisme donc qu’elle comprend ce que vit un Noir.

J’ai ouvert mon intimité… elle a mis ses pieds sales dessus.

Y’a encore la trace sur mon âme. Ça m’a servi de leçon. Mais au moins ça m’a poussé à enfin commencer le livre White Fragility qui est l’ouvrage d’une sociologue qui analyse précisément ce genre de réaction.

Tout ça pour dire…

Ne t’en fais pas : je suis un professionnel, je ne t’emmène pas vraiment dans mon intimité.