Les chroniques guadeloupéennes #17

Comment faire mieux que les Saintes ?

À la recherche de la cascade perdue

Mélissa nous propose une journée cascade-rivière.

Ce n’est pas ce que je préfère, mais je me dis que ça fait partie des incontournables à visiter pour mon amie. Même si, je sais qu’elle est comme moi : pas du genre à vouloir faire des randonnées.

Je l’avais emmenée dans un endroit qui s’appelle La Porte d’Enfer (pas aussi terrible que ce que le nom laisse présager). Elle m’avait dit “mais on fait de la randonnée ?”.

J’ai répondu que non. On a donc commencé à construire ensemble notre définition commune de la randonnée. La voici :

Une randonnée c’est quand on marche mais qu’on ne voit pas l’objectif. Ou alors qu’il n’y a pas d’autre objectif que d’arriver à un point qu’on ne voit pas, puis revenir.

Et là… c’était clairement une randonnée.

On était dans une pente hyper raide, touffue de végétation et on ne voyait pas la cascade.

À un moment j’ai même vu une liane. Je ne savais même pas qu’il y avait des lianes en Guadeloupe !

Rivière asséchée

Non seulement c’était une randonnée, mais quand on est arrivé, la rivière était presque entièrement à sec. J’ai dû regarder des photos de la cascade pour réussir à croire qu’il y a bien une cascade qui se tient là habituellement.

Mais, je crois que j’ai bien aimé… être surpris.

Quitte à faire quelque chose dont je n’ai pas l’habitude, autant que ça sorte vraiment de l’habitude.

À la recherche d’un moulin

On change de randonnée : on va chercher une roche gravée. Une roche gravée c’est un vestige des amérindiens de l’époque. J’allais dire les Arawaks parce qu’on me les a nommés comme ça à l’école, mais j’ai découvert récemment que ce nom n’a pas de réalité scientifique. Que c’est le nom que Colomb leur a donné.

En gros, il y avait le mythe des Caraïbes et des Arawaks. Les Caraïbes étant selon lui le peuple cannibale dominant les îles de la Guadeloupe après avoir exterminé les gentils Arawaks.

Voilà ce qu’en dit Wikipédia :

Il était jusqu'à très récemment, couramment admis que les Arawaks avaient été exterminés par les Caraïbes. Cependant il semble que cette affirmation ne soit plus aussi nettement acceptée.

Pourquoi je ne suis pas surpris par la suite ?

De nombreux travaux récents tendent à démontrer que ce schéma a souvent été évoqué dans l'histoire pour justifier l'extermination d'un peuple par un autre. Il s'agit en quelque sorte d'une auto-justification : certes, les Européens ont exterminé les « Caraïbes », mais ce n'est qu'un juste retour des choses, ces populations étant censées avoir fait de même avec leurs prédécesseurs.

D’ailleurs, le nom même de Caraïbe signifie “guerrier”, et surtout :

La déformation de leur nom a donné, dans la langue française, le terme « cannibale », car on a longtemps pensé que ce peuple se nourrissait de chair humaine bien qu'on n'en ait actuellement aucune preuve

Toujours selon Wikipédia, il y a 3 000 “Caraïbes” encore vivants en France (aux Antilles). Or, ils préfèrent l’appellation “Kalinagos”.

De ce fait, ce peuple préfère l’appellation Kalinagos plus proche de leur nom originel (Kali'nas)

Donc, je te disais : les roches gravées sont des vestiges de Kalinagos. Un peu comme les dessins de la grotte de Lascaux, mais en forme de gravure sur des grosses pierres.

Or, le musée des roches gravées est aujourd’hui fermé pour cause de commémoration de la naissance de Schœlcher.

J’ai appris que les administrations guadeloupéennes célébraient ce jour mais pas les organisations privée.

C’est dommage parce que, comme son nom l’indique, le musée des roches gravées est l’endroit où on en trouve le plus.

Mais au fait… pourquoi Schœlcher ?

Tu as déjà entendu parler de Victor Schœlcher ? Mais si : celui dont les militants martiniquais ont abattu la statue sous les yeux effarés d’Anne Hidalgo ?

Je voulais te retrouver le tweet et, surprise, je suis tombé sur ma réponse. J’avais oublié que je lui avais répondu.

Elle n’a rien compris. Ça arrive. Mais ce qui est grave c’est qu’elle ne s’excuse pas, le tweet est toujours fièrement affiché. Car, quelle était la revendication des militants ?

Qu’on parle davantage des révoltes des esclaves Noirs qui ont énormément pesé dans la décision d’abolition. L’abolition n’a pas été simplement offerte pas une République miséricordieuse, comme le prétend Macron dans un tweet qui pue le syndrome du sauveur blanc :

Voici quelques citations de Victor Schœlcher pour montrer à quel point c’est encore un syndrome du sauveur Blanc :

« les nègres, sortis des mains de leurs maîtres avec l’ignorance et tous les vices de l’esclavage, ne seraient bons à rien, ni pour la société ni pour eux-mêmes »

« je ne vois pas plus que personne la nécessité d’infecter la société active (déjà assez mauvaise) de plusieurs millions de brutes décorées du titre de citoyens, qui ne seraient en définitive qu’une vaste pépinière de mendiants et de prolétaires »

Ou encore :

« Le fouet est une partie intégrante du régime colonial, le fouet en est l’agent principal ; le fouet en est l’âme ; le fouet est la cloche des habitations, il annonce le moment du réveil et celui de la retraite ; il marque l’heure de la tâche ; le fouet encore marque l’heure du repos ; et c’est au son du fouet qui punit le coupable, qu’on rassemble soir et matin le peuple d’une habitation pour la prière ; le jour de la mort est le seul où le nègre goûte l’oubli de la vie sans le fouet. Le fouet en un mot est l’expression du travail aux Antilles. »

Un dernier pour la route :

la masse des nègres, tels qu’ils sont aujourd’hui, montre une intelligence au-dessous de celle de la masse des blancs »

Même s’il a progressivement changé d’avis, est-ce qu’on peut comprendre que les Antillais au fait de cette histoire ne veuillent pas le commémorer ?

Surtout quand on sait que l’autre grande figure (et méconnue) de l’abolition de l’esclavage est Cyrille Bissette.

Tu devines où je veux en venir ?

Mais si… cherche en toi la vérité, je sais que tu vas la trouver.

Qu’est-ce qui pourrait expliquer que la République française nous raconte l’abolition en nous parlant uniquement deVictor Schœlcher ?

Pourquoi on entend jamais parler de Cyrille Bissette ?

Pourquoi les statues sont celles de Schœlcher ?

Et bien… Schœlcher est Blanc, il est né à Paris. Cyrille Bissette est Noir, il est né en Martinique. Voilà. Quelle surprise.

À partir de 1852, Bissette entame sa retraite sur le plan politique et l'antagonisme entre le bissetisme et le schœlchérisme s'estompe. De cette rivalité entre les deux abolitionnistes, Victor Schœlcher sort gagnant, puisque c'est à lui qu'on attribue l'abolition de l'esclavage

Maintenant tu comprends (j’espère) pourquoi certains militants s’insurgent.

Toujours à la recherche du moulin…

Je me rends compte que je n’ai pas expliqué l’avant-dernier titre : on voulait également trouver un moulin.

On l’a trouvé. Au final j’ai préféré le moulin à la roche gravée car on avait du mal à voir ce qui était gravé sur la roche et qui était censé représenter un accouchement.

Au moins le moulin nous a permis de nous amuser à faire des photos.

La révélation du soir

Ce soir, en écrivant les chroniques, j’ai une révélation. Je n’ai pas la moindre envie d’écrire : je suis fatigué. En effet, demain on va dans un endroit qui s’appelle … tu sais quoi ? Je te dis pas : tu verras demain. Mais c’est un endroit sur lequel je mise autant d’espoir que les Saintes.

Je te disais donc : je dois écrire les chroniques mais je sais qu’on doit se réveiller demain à 06h30. Alors qu’on ne s’est jamais levé avant 09h30 depuis le début du séjour (à part pour aller aux Saintes mais on a rattrapé en allant s’affaisser dans l’hôtel jusqu’à 14h).

Pourtant, c’est dans ce contexte que j’ai une révélation.

Souvent, quand je t’écris, j’ai déjà pensé la chose. Je parle des formats habituels. Du coup, les chroniques me poussent à sortir quelque chose de plus profond de plus personnel.

C’est comme ça que j’ai ma révélation que tu as pu lire la semaine dernière. Je suis en train d’écrire que c’est bizarre que je sois à ce point extraverti en Guadeloupe par rapport à Paris. Je me sens beaucoup plus à l’aise de parler aux gens.

Et d’un coup j’ai la révélation : c’est parce que je ne sens plus la moindre suspicion dans les regards. Je ne fais plus peur à personne ! Les mamies guadeloupéennes n’ont pas peur de moi, les vigiles guadeloupéens ne me prêtent aucune attention…

Le racisme existe en Guadeloupe puisqu’il y a du colorisme : c’est-à-dire que les Noirs les plus clairs ont tendance à moins bien traiter les Noirs les plus foncés.

Et non pas cette ineptie de racisme antiblanc que j’entends parfois sur la Guadeloupe. De toutes façons à chaque fois que quelqu’un m’a prétendu qu’il avait vécu du racisme antiblanc en Guadeloupe… en fouillant l’histoire je découvre qu’il a juste fait un truc qui n’est pas accepté culturellement là-bas et qu’il pense que c’est à cause du racisme qu’on l’a mal pris. Non… bien évidemment, même chez les Noirs, le racisme principal est dans le sens antinoir.

Le colorisme existe : on dit même des enfants Noirs “clairs” qu’ils ont la peau “chapé” ce qui sous-entend en créole que leur peau leur permet d’échapper à la condition Noire. Mais ce racisme est moins pesant dans le quotidien que celui que je vis dans l’hexagone. Beaucoup moins pesant.

Je me rends compte que c’est ce fardeau que j’ai quitté. Je parle avec les gens parce que je n’ai plus peur de faire peur.

C’est vraiment une révélation pour moi, je l’écris dans l’email en espérant ne pas devoir gérer trop de retour pesants qui me ramèneraient à la réalité. Puisque l’écrire à une audience qui n’est pas en Guadeloupe c’est prendre le risque de subir en retour des réactions de racisme ordinaires.

Mais ça… on en parle au prochain épisode.

Ça va c’est pas vraiment une fin à suspense, puisque le lendemain je t’ai envoyé un email qui n’était pas une chronique, précisément sur ce sujet. Donc tu sais déjà une partie de ce qu’il s’est passé.