Les chroniques guadeloupéennes #12

Nous voici repartis pour les chroniques. N’oublie pas : j’écris au présent mais je te décris des faits qui ont quelques jours de retard. Avec la pause d’hier, il y a désormais un décalage de six jours entre la chronique et le jour où elle se déroule.


Ce soir, je remets les habits de guerre. On est le premier jour de mes 32 ans et je commence cette année par une colère noire. Mais je ne vais pas te raconter ce qu’il s’est passé. Je ne me sens pas prêt à partager ce genre de chose.

Alors on va parler de météo et d’astrologie.

Oui, oui d’astrologie. Même moi je dois relire pour être sûr que j’ai bien écrit ça.

Aller à la plage sous la pluie... en Guadeloupe

Ma mère veut nous montrer un endroit qu’elle adore. En plus c’est sur ma plage préférée : Grande Anse.

Enfin... si t’as retenu, tu sais que c’est un poil plus complexe. Je maintiens que ma plage préférée est la Perle, la plage cousine.

C’est fou que je ne connaisse pas. Je ne vois même pas où c’est sur la plage.

Ma mère part en première. Elle nous dit que mon père part avec mon amie et moi.

On part 20 minutes plus tard. On cherche mon père partout : aucune trace. Mes grands-parents sont dehors, ils savent peut-être quelque chose. Mais toujours hors de question de leur parler. Alors je décide qu’on part sans mon père. Je me dis que s’il n’est pas visible c’est qu’il n’a pas vraiment envie de venir mais qu’il n’ose pas le dire.

De toutes façons on n’a pas de réseau téléphonique... chez mes parents c’est vraiment dans le fond du fond de la Guadeloupe. Je sais pas si je t’ai déjà raconté ? Ils habitent dans une commune qui s’appelle le Lamentin.

Ça te rappelle l’animal ? Sauf que l’animal c’est le Lamantin. Mais tu sais quoi ? C’est bel et bien en lien avec l’animal. Personne n’a jamais su m’expliquer pourquoi et comment le “a” s’était transformé en “e”.

Wikipédia n’a pas la réponse non plus.

“Fondée en 1720 dans une zone marécageuse, la commune tire son nom, comme son homonyme martiniquais du Lamentin, du lamantin, un mammifère marin aquatique herbivore historiquement présent dans le Grand Cul-de-sac marin et qui a depuis disparu des Petites Antilles.”

Ils écrivent ça, sans pression. Y’a que moi que ça rend fou ? Personne se demande ?

Attends, je reviens, je vais demander sérieusement à Google.

Ok, j’abandonne.

Je te disais donc que mes parents habitent le Lamentin. Une commune plutôt centrale. Sauf qu’ils habitent dans les bas-fonds du Lamentin. Pour te donner une idée, si tu rentres l’adresse dans Google Maps ou Waze, tu arrives sur la route où les boîtes aux lettres sont situées.

Il n’y a pas de numéro de rue (ça pour le coup c’est assez fréquent en Guadeloupe) et surtout... on ne peut pas accéder à la maison par la route : il faut prendre un chemin en herbe ou un chemin en tuf.

Pendant mon anniversaire, hier, une des invitées a dit “tu es la personne que je connais qui habite le plus dans les bois”.

Je me suis égaré. Je te disais : mon père n’est pas là et je ne peux pas l’appeler. Je décide de partir sans lui.

Quelques minutes plus tard, je l’appelle :

Tu es où ?

On est partis avant toi, pourquoi ?

Non pour rien...

Je... je... manifestement y’a eu un couac de communication quelque part. Y’a pas que le réseau téléphonique qui fonctionne mal.

On continue donc notre route. Un peu plus de 30 minutes selon Waze.

Et là... une pluie torrentielle s’abat sur nous. Mais quand je te dis torrentielle, c’est torrentielle. Il pleut tellement qu’on s’arrête sur un parking en attendant.

Je me demande si on fait demi-tour. Mais, je me rappelle de ce que je t’ai écrit il y a quelques jours : la Guadeloupe est remplie de micro-climats. Ce n’est pas parce qu’il pleut à mi-chemin qu’il pleut sur la plage, même si c’est à côté. Et ce n’est pas parce qu’il pleut maintenant qu’il pleuvra tout à l’heure.

Alors on insiste.

On arrive sur la plage.

Plus de pluie.

Victoire.

Mais, sans surprise, je ne sais pas où est l’endroit. Je ne vois toujours pas où ça peut être. Je demande à une passante qui me dit qu’elle ne sait pas. Bien évidemment je n’ai pas de réseau.

On finit par trouver grâce à ma mère qui est venue nous chercher sur la plage. C’était dans un coin.

Effectivement c’est magnifique. Un bar sur la plage. Je ne sais pas trop comment te décrire. La photo lui rend pas hommage.

Quand on arrive il fait plein jour. 30 minutes plus tard il fait quasiment nuit noire. J’avais oublié comment le soleil tombe vite en Guadeloupe.

Astrologie au premier degré

Ma sœur propose de faire une session astrologie avec mon amie. Je ne sais pas comment t’expliquer le problème de cette phrase ? Ma sœur elle est littérale, elle travaille dans l’informatique, elle fait des trucs comme la frugalité (ne consommer qu’une fraction de son salaire pour économiser tout le reste et partir à la retraite à 30 ans)...

C’est la dernière personne que j’imagine faire de l’astrologie. Mais, en même temps, ma sœur je ne la connais plus. Je ne l’avais pas vue aussi longtemps depuis environ 12 ans. En 12 ans les gens changent. Parfois on dit que les gens ne changent pas. Je comprends ce qu’on veut dire : la personnalité ne bouge pas beaucoup à moyen-terme. C’est d’ailleurs la définition du concept scientifique de personnalité. Quand les sciences humaines parlent de personnalité elles cherchent le truc en nous qui persiste.

Mais, la personnalité, change quand on prend des périodes aussi longues. Par exemple, on a tendance à être moins ouvert·e aux nouvelles expériences quand on vieillit.

Alors... au fond... je ne sais pas vraiment qui est ma sœur. Si j’en doutais, je suis obligé de le reconnaître quand je la vois, non seulement proposer une session astrologie mais en plus sortir un livre intitulé Astrology for real relationships : understanding You, Me, and How We All Get Along.

Je n’écoute pas. Non pas par dédain, mais parce qu’elles avaient dit plus tôt que c’était un exercice intime. Je leur laisse de l’espace. Quand je reviens elles sont en train de discuter de si c’est éthique de faire une analyse de la correspondance entre elle et moi.

J’attrape le livre, je vais à mon signe, pour voir ce qu’il en dit.

Voilà ce qui était écrit :

Dirigés par la Lune, les Cancer sont plutôt émotionnels. Ils ont le cœur tendre; une fois que tu fais partie de leur cercle d’amis, tu fais aussi partie de leur famille. Les Cancer ne sont pas toujours doués à exprimer leurs sentiments et ont tendance à trop détailler ou sous-exprimer ce qu’il se passe dans leur vie (après tout, le crabe marche sur le côté).

Ils sont loyaux et d’un grand soutien et ils peuvent être sur la défensive quand ils sont blessés ou qu’ils se sentent abandonnés. Quand un Cancer t’invite dans sa maison ça veut dire que tu es dans le cercle. Leur aptitude à faire les autres se sentir aimés et une chose précieuse et leur sensibilité peut en faire des amis adorables.

Je ne te cache pas que j’avais lu ça pour encore me prouver que c’était un effet Barnum, c’est-à-dire un biais qui fait qu’on a tendance à s’identifier à n’importe quel texte décrivant suffisamment vaguement une personnalité.

Quand je lis un horoscope, ça me fait rire tellement parce que ce n’est pas moi ou tellement c’est contradictoire. Force est de constater que là, je me reconnais assez bien.

Réflexe de base de la méthode scientifique : je ne peux pas dire que ça me ressemble sans regarder les autres signes. Je lis donc tous les autres pour voir s’il y en a un dont je me sens le plus proche. Toujours à ma grande surprise : non.

Vraiment, je me sens bien décrit par ce texte, à part la dernière phrase :

Leur aptitude à faire les autres se sentir aimés et une chose précieuse et leur sensibilité peut en faire des amis adorables.

Je n’ai pas du tout cette aptitude. Au contraire. Les personnes qui m’entourent ont tendance à me dire que je ne dis jamais les choses positives.

C’est parce que j’ai tendance à me dire que si je te parle fréquemment c’est que je t’aime. Si je te parle et que je n’ai pas d’intérêt direct c’est que je t’aime. Effectivement, si tu es mon boulanger, je ne t’aime pas parce que je te parle régulièrement : j’ai un intérêt direct.

Mais sinon c’est simple : je ne te parle pas régulièrement.

J’ai des attitudes très tribales. D’ailleurs, les gens qui ne m’aiment pas disent souvent que je monte une secte dans mon école. Je crois que c’est ça qu’ils soulignent.

D’ailleurs, je l’ai fait écrire dans les valeurs de l’entreprise où je travaille :

On n’hésite jamais à dire la vérité à l’extérieur. Même quand on n’est pas d’accord. On peut même afficher nos désaccords en public, se contredire en public. MAIS tout ceci s’arrête quand un acteur nous menace.

Face à l’adversité on fait bloc, tous ensemble. Et on se soutient les uns les autres. Si une personne fait une bêtise et que ça déclenche l’hostilité d’un interlocuteur externe, tu dois la soutenir. Même si tu sais que c’était une bêtise à l’origine. Dis-toi qu’elle avait ses raisons et que tu lui fais confiance.

Tous les débats s’arrêtent à partir du moment où quelqu’un d’extérieur devient hostile. Et on devient une armée.

Je n’arrive pas à fonctionner autrement : tu es dans la famille où tu ne l’es pas. Je ne suis pas doué à DIRE je t’aime. Je sais protéger, je sais pas parler.

Pour revenir au sujet : c’était une lecture divertissante, de manière inattendue. Ça change rien au fait que l’astrologie en tant qu’outil a déjà été réfuté scientifiquement MAIS je n’ai pas pu m’empêcher d’être intrigué.

Une chanson sur le retour

Sur le retour, je cherche une chanson qui peut plaire à tout le monde. Quand je suis avec mon amie c’est beaucoup plus simple : je mets Glaive de Booba et c’est sûr qu’on va passer deux bonnes minutes.

“Y’a ceux qui ont sorti le glaive, y’a ceux qu’ont pas gé-bou” : notre vers préféré, préfigure la teneur de ma soirée.

Je ne connais plus ma sœur. Mais je sais qu’elle aimait Balavoine et qu’elle l’aime toujours puisqu’elle m’a montré la vidéo de son processus créatif avec un ordinateur.

Alors je mets... Le Chanteur.

Puis quand j'en aurai assez de rester leur idole je remonterai sur scène comme dans les années folles. Je ferai pleurer mes yeux, je ferai mes adieux. Et puis l'année d'après je recommencerai et puis l'année d'après je recommencerai, je me prostituerai pour la postérité.

Les nouvelles de l'école diront que j'suis pédé, que mes yeux puent l'alcool que j'fais bien d'arrêter, brûleront mon auréole, saliront mon passé...

Alors je serai vieux et je pourrai crever, je me chercherai un Dieu pour tout me pardonner. J'veux mourir malheureux pour ne rien regretter. J'veux mourir malheureux.

Des années de christianisme n’ont pas réussi à apaiser ma terreur de la mort, des années de philosophie non plus. Mais cette chanson, l’espace d’une demi-seconde, m’apaise. C’est chelou... parce qu’en vrai j’ai plutôt une personnalité heureuse.

Mais, effectivement, les rares fois où je me suis dit profondément que ça serait mieux que je meurs, c’était sous d’intenses douleurs physiques ou psychologiques. Alors je me dis que c’est peut-être la seule manière pour que j’accepte la mort. Si je suis suffisamment malheureux avant.

On enchaîne avec la chanson cousine. Mourir sur scène de Dalila.

Viens mais ne viens pas quand je serais seule. Quand le rideau un jour tombera, je veux qu'il tombe derrière moi.

Viens mais ne viens pas quand je serai seule.

Moi qui ai tout choisi dans ma vie, je veux choisir ma mort aussi.

Il y a ceux qui veulent mourir un jour de pluie et d'autres en plein soleil. Il y a ceux qui veulent mourir seuls dans un lit tranquilles dans leur sommeil. Moi je veux mourir sur scène devant les projecteurs.

Et... on arrive à la maison. Je n’ai pas le temps d’enchaîner avec Booba :

J’ai grandi suis mort en silence, crucifié sur une caravelle sous l’œil éternel d’une étoile filante. Dans ce capharnaüm derniers seront les vainqueurs ; mes rimes te touchent au cœur ou en plein sternum.

La vie d’un homme : la mort d’un enfant. Du sang royal dans les veines premier en sport et en chant. Bras levé, tête haute, j’ai rêvé qu’j’mourais au combat, j’veux pas mourir sur scène. Le ciel sait que l’on saigne sous nos cagoules.

Ce que j’ai appris d’une énième guerre

Je n’ai pas vu les mots passer. Pour la première fois depuis longtemps, j’écris cet email depuis une tablette avec un clavier et non depuis mon téléphone. On est donc arrivés à 2183 mots mais en autant de temps qu’il me fallait en moyenne pour faire 1000 mots (deux heures). Ça fait vraiment long pour un email. Mais en même temps y’a pas eu de chronique hier, alors on va dire que c’était double dose.

Du coup... bah je vais pas te parler de cette colère du jour. Mais en même temps... c’est ce que j’avais annoncé. Même si en vrai je voulais te faire la surprise en t’en parlant un peu...

Je me suis auto-surpris.