Les chroniques guadeloupéennes #11

Elles se sont cotisées pour m’offrir le truc le plus saisissant que j’ai vu cette année.

Je pense que tu ne peux pas comprendre sans l’avoir vu de tes propres yeux. 

Mais replaçons d’abord le contexte.

J’ai habité pendant six ans dans un appartement de 22m2.

Une sorte de garçonnière dans un immeuble insalubre. Un immeuble avec des fils qui pendent du plafond, infestés de souris, parfois même de pigeons malades. Si on me disait que y’avait de l’amiante je pourrais y croire sans souci. 

J’ai fini par recevoir une fenêtre sur la tête. Ça aurait pu mal finir parce que j’aurais pu tomber à la renverse. 

Je ne sais pas quel réflexe m’a fait jeter mon téléphone par terre et attraper la fenêtre avec les deux bras. 

Puis, je l’ai reposée et j’ai fait cette photo :

Souvent les gens me demandent pourquoi je n’ai pas déménagé plus tôt. La principale réponse est simple : je déteste les déménagements. 

Déjà parce que ça demande une logistique. Mais surtout parce que…

…ça me ramène à ma condition noire. 

Je te parle souvent de racisme mais en vrai je suis rarement ramené à ma condition dans la vraie vie. Si je coupais les médias, je serais presque à l’abri. 

Parce que j’ai éduqué mes collègues. Ou alors ils ont été viré parce que j’ai la chance d’avoir été responsable de la culture dans mon entreprise. Ce qui veut dire que j’y ai immanquablement injecté de moi. Forcément ça aide. 

J’ai fait une réunion avec des recruteurs pour organiser une conférence qui s’appelle #TruParis, ils ont fait 3 ou 4 blagues racistes. Ma seule envie était de me barrer de là parce que je ne négocie pas mon humanité. J’ai serré les dents, j’ai arrêté d’écouter et de donner mon avis. 

Puis, je suis sorti et j’ai dit à mon patron :

je ne veux plus JAMAIS remettre les pieds dans les réunions d’organisation de cet événement. 

Comme dit, comme fait. 

J’ai eu le luxe de ne pas tolérer le racisme ordinaire dans ma vie professionnelle. C’est un luxe rarissime. Aussi rare que d’imposer une politique de congés payés illimités (ce que j’ai fait aussi). Je me suis créé une bulle quasiment désintoxiquée de racisme ordinaire. 

Si j’insiste sur le fait que c’est extraordinaire ce n’est pas pour me vanter. C’est pour que tu ne repartes pas avec l’idée que c’est rare. Le racisme est partout, tout le temps. Ça épuise la bande passante de chaque personne racisée. Par sa simple menace. 

J’ai refusé une première dose de vaccin parce que le secrétaire avait hurlé « dégage » à sa collègue noire puis m’avait parlé comme à un chien. Je ne sais pas si c’était du racisme ou juste un connard. Mais justement c’est le problème : j’ai toujours le doute. 

La seule occurrence de racisme ordinaire que je vis c’est les soirées avec des inconnus. En ce moment ça n’arrive plus. 

D’ailleurs, au passage, quand je dis que je n’aime pas parler avec des inconnus ou que je n’aime pas les gens il faut le garder en tête. Pour moi, une soirée appartement avec des inconnus est une situation dangereuse socialement. Je sais que je risque fortement d’être confronté à du racisme ordinaires, à des gens qui me demandent « tu viens d’où » et n’acceptent pas que je sois né à Reims. 

Ce n’est pas pour rien si en Guadeloupe mon amie est étonnée de me voir dix fois plus sociable. Tout simplement parce qu’en Guadeloupe je n’ai plus le doute.

J’interagis avec des inconnus sans jamais me demander s’ils me parleront mal par racisme. 

Je suis beaucoup moins sur mes gardes. Je rentre où je veux, habillé comme je veux, sans me dire qu’un vigile va me voir comme une menace. 

J’ai une dose naturelle d’introversion, mais elle est moins forte quand je suis dans un environnement safe. 

La dernière fois que j’ai fait une soirée avec des inconnus, l’un d’entre eux est venu dire à une amie « attention, il est pas vraiment breton ton ami », parce que je portais une marinière et qu’apparemment c’est drôle en soi un noir en marinière. C’est fatiguant. Juste fatiguant. 

En plus les gens qui comprennent le problème du racisme ordinaire sont rares. C’est pour ça qu’il s’appelle ordinaire. Je sais que parmi vous certains ne comprendront pas. 

Par pitié ne m’envoie pas un e-mail pour m’écrire « non mais moi je demande à tout le monde d’où il vient. C’est pas du racisme ». J’ai eu cette discussion 100 fois. Je l’ai gagnée à chaque fois. Parce que bon ... c’est quand même moi qui sait mieux que toi quand je vis le racisme... Mais là je suis en vacances. La flemme. 

Puisque les gens qui comprennent le problème sont rares c’est très dur de se défendre. Ne serait-ce que parce que la personne en face n’est pas malveillante. Au moins dans le cas de racisme hostile, tout le monde me défend. C’est plus simple à gérer. 

Bon... j’ai grave dérivé. Je ne savais pas moi-même que j’allais te parler de ça. C’est ça d’écrire sans plan. 

Je te disais que le déménagement me ramenait à ma condition de Noir. Car j’ai réussi à quasiment m’en échapper dans le monde professionnel et dans la sphère privée. 

L’argent ça aide. On répète souvent qu’un Noir riche reste un Noir. C’est vrai. Mais ça aide quand même. Quand je m’habille bien, j’ai moins de problèmes. 

Sans compter que je n’ai pas vécu en banlieue. Mon père est prof. Je n’ai jamais manqué de rien. Je n’ai même pas d’accent. 

Mais dans le déménagement... ça ne suffit pas.

Sur un appartement je gagnais 3,5 fois le loyer avec mes revenus CDI et 6 fois quand on rajoute les revenus de l’Atelier. Et pourtant on m’a demandé de changer mon garant. Parce que mon père habite en Guadeloupe. 

On connaît le code ... j’ai des amies blanches qui ont un garant en Guadeloupe et ça ne pose pas problème. C’est un problème parce qu’on est Noirs. 

J’ai demandé s’il préférait que je demande à ma collègue d’être ma garante alors qu’elle n’avait pas de lien de sang avec moi... il a répété que c’était mieux. 

Voilà pourquoi j’ai repoussé si longtemps. J’aime pas être Noir en vrai. C’était pas le projet quand je suis né. Le projet c’était d’être un humain comme les autres. Du coup je fuis les occasions où on me l’impose. 

Je dis « j’aime pas être Noir » mais c’est même pas la bonne formulation. Ce que je n’aime pas c’est être racisé. Se faire raciser est pénible. 

J’ai tellement dérivé... on est déjà à 1130 mots...

Donc je te disais que j’ai repoussé mon déménagement. Mais je savais que ce logement n’était pas durable. Alors je ne le décorais pas. Je vivais en camping dans mon propre appartement. 

Du coup, en déménageant dans un vrai appartement je me suis pris de passion pour la décoration. J’ai appris à vitesse grand V. 

Et ... j’ai fini par me poser la question de quel art mettre sur le mur.

J’avais la voix de Jessica Soueidi que j’avais interviewée pour mon podcast Le Syndrome de La Page Noire. Elle m’avait dit « achète de l’art à afficher, ça a de vraies vertus de relaxation. Comme la musique ». J’avais dit que je le ferai. 

Par total hasard je suis tombé au BHV sur une horloge qui dit l’heure en lettres. J’ai trouvé ça tellement poétique, tellement beau. 

Cette horloge m’a hanté. Malgré son prix hors de portée. 

Alors que normalement je ne suis pas touché par l’art graphique. 

Mais là c’est au carrefour de tout ce que j’aime. Le temps est une de mes grandes obsessions. J’adore les objets qui ne font pas comme on croit. À chaque fois je me dis que dans Toy Story ils sont un peu les rebelles, les marginaux. 

Bref. C’est inexplicable. J’ai rêvé qu’on m’offre cette horloge. Mais comme ça me paraissait impossible j’étais en train d’économiser pour la payer. 

Et... c’est ce qu’elles m’ont offert. 

Un cadeau incroyable. 

Merci à vous.