Les autistes ne manquent pas d'empathie
La fumisterie de la théorie de l'esprit
“Les autistes, les borderlines, les psychopathes et les narcissiques ont une chose en commun : un manque d’empathie”
Simon Baron-Cohen dans : The Science of Evil : on empathy and the origin of cruelty (2011).
Heureusement, il s’empresse de rajouter que si parfois ça débouche sur des tueries de masse, ça peut aussi être comme dans le film Rainman (oui, oui, il cite le film Rainman comme référence).
En 1985, Simon Baron Cohen va lancer une des idées les plus virales de la psychologie moderne : les autistes ont moins d’empathie et certains n’en ont pas du tout.
Comment ? Avec une expérience qui s’appelle le test de Sally et Anne1
On a posé la question à 20 enfants autistes, 27 enfants allistes et 14 enfants trisomiques. Résultat ?
Les enfants allistes et trisomiques ont réussi le test à plus de 85%, alors que 80% des enfants autistes se sont trompés.
Simon Baron-Cohen en déduit que les autistes n’ont pas d’empathie. Car ils sont incapables de deviner ce qu’une personne pense. Ou, pour le dire dans les termes d’un concept psychologique préexistant : ils manquent de théorie de l’esprit. C’est-à-dire le fait de comprendre le point de vue d’une autre personne. Ici, l’enfant échoue à comprendre que ce n’est pas parce que LUI a vu Anne changer la bille de place que Sally le sait.
Ce résultat a fait fureur. Cette semaine encore j’ai entendu que les autistes manquaient de théorie de l’esprit, dans la bouche de personnes autistes elles-mêmes. Et je te parle pas de gens problématiques par ailleurs. Mais c’est parce que c’est vraiment un des résultats les plus viraux de la psychologie.
On a même été jusqu’à dire que c’était le seul trait universel de l’autisme.
Le point fort de la théorie du déficit en théorie de l’esprit c’est qu’elle peut donner du sens aux difficultés sociales et de communication dans les CSA [conditions du spectre de l’autisme], et qu’elle est universelle à toutes les personnes sur le spectre autistique.
Simon Baron-Cohen, 2010
Remarque : quand je te dis que l’utilisation de “TSA” en France relève d’un retard consternant, tu peux le voir ici. Même quelqu’un d’aussi problématique de Baron-Cohen dit “Condition” à la place de “Trouble”.
À partir de ce constat on a même eu des philosophes (David Livingstone Smith) qui ont essayé de décrire la perspective d’une personne autiste :
Les autistes “vivent dans un monde où rien n’a d’esprit” et “perçoivent les [autres] personnes comme des masses de chair se déplaçant dans l’espace sans pensée.»
Ah bah oui : BIEN SÛR.
Encore mieux avec la description de la psychologue Alison Gopnik qui s’est aussi essayée à l’exercice :
Autour de moi, des sacs de peau sont drapés sur des chaises et bourrés dans des morceaux de tissu ; ils bougent et se déforment de manière inattendue… Deux taches sombres près de leur sommet pivotent sans cesse d’avant en arrière.
Un trou sous ces taches se remplit de nourriture et, de ce trou, sort un flot de bruits.
Imagine que ces sacs de peau bruyants se mettent soudain à se diriger vers toi, que leurs bruits deviennent plus forts, et que tu n’aies aucune idée de pourquoi — aucun moyen de les expliquer ni de prédire ce qu’ils feraient ensuite.
Je n’ai même plus les mots…
Apparemment, ça positionne les autistes en-dessous des robots et des chimpanzés. En effet, bien que Baron-Cohen ait déclaré que les autistes sont comme les robots et les chimpanzés à ce niveau, on a depuis refait l’expérience et on s’est rendus compte que les chimpanzés et les LLM (les IA type ChatGPT) réussissent ce test.
Car, ne nous trompons pas, il s’agit bien d’une vaste tentative de déshumanisation.
Mais avant d’arriver à là, vérifions la solidité de cette théorie scientifique.
Ça ne vaut même pas un demi clou
En 2019, les chercheuses Morton Ann Gernsbacher et Melanie Yergeau se sont penchées sur le sujet avec un article au titre explicite : Empirical Failures of the Claim That Autistic People Lack a Theory of Mind2
Et en vrai, tout est dans le titre : il n’y a aucune source expérimentale pour l’idée selon laquelle les autistes manquent de théorie de l’esprit.
Aucune.
Enfin si… la première expérience, puis les suivantes de Baron-Cohen. Sauf que, en science, on doit pouvoir reproduire les résultats.
Or, les résultats n’ont jamais été reproduits correctement par d’autres équipes.
Pire que ça, l’étude initiale porte sur un échantillon beaucoup trop petit :
Peut-être que l’échec de réplication de ces études fondatrices vient de la petitesse de leurs échantillons. Des échantillons deux à trois fois plus grands sont nécessaires pour tester de manière fiable l’hypothèse pourtant assez évidente selon laquelle les personnes qui aiment la nourriture épicée ont plus de chances de déclarer aimer la cuisine indienne, ou que les personnes qui aiment les œufs ont plus de chances de déclarer manger de la salade aux œufs (Simmons, Nelson, & Simonsohn, 2013).
Même tester de façon fiable l’hypothèse selon laquelle les hommes pèsent plus que les femmes exige des échantillons de plus de trois fois la taille de ceux recueillis dans nombre des études fondatrices de Baron-Cohen sur la théorie de l’esprit. »
En effet, les études de Baron-Cohen ne comportent jamais plus de 21 participant·es autistes. C’est ridiculement peu.
Pire encore, quand on se base sur la performance des gens dans les épreuves de théorie de l’esprit on se rend compte que ça n’est pas prédictif de tout ce que Baron-Cohen nous annonce.
En effet, pour Baron-Cohen, ça serait “la machinerie sociale basique”.
D’ailleurs, quand la communauté autistique a pu s’organiser en ligne et critiquer la théorie de Baron-Cohen, ce dernier a répondu :
Pourquoi des personnes autistes, dans les communautés en ligne, contestent-elles ce point de vue ? Une possibilité, c’est que, par nature, en matière d’empathie, les personnes qui en ont peu sont souvent les dernières à s’en rendre compte.
En effet, l’empathie va de pair avec la conscience de soi — c’est-à-dire la capacité d’imaginer comment les autres vous voient — et c’est précisément dans ce domaine que les personnes autistes ont des difficultés.
Une meilleure source d’information pour savoir si une personne autiste a un handicap d’empathie pourrait donc être un tiers, comme un·e enseignant·e, un parent, ou un·e observateur·ice indépendant·e.3
Ah ouais. Pratique, dis donc.
Mais est-ce que la théorie de l’esprit représente vraiment l’empathie ? Est-ce que les autistes en manquent ? Si c’est le cas on devrait pouvoir l’observer à partir des scores aux épreuves.
Sauf qu’on se rend compte que les scores ne sont pas prédictifs :
Des traits autistiques ou non (en gros les allistes ont pas des meilleurs scores en moyenne)
De l’empathie émotionnelle
Des compétences sociales quotidiennes
De la capacité à coopérer et à tricher4
Et… quand Baron-Cohen et ses collègues ont essayé d’analyser (enfin !) un échantillon plus grand (395 personnes) d’autistes ils ont trouvé… rien.
Enfin si… y’a un lien entre les performances aux épreuves de théorie de l’esprit et la dextérité du langage.
On marche sur la tête
Les chercheuses concluent avec un constat effrayant : alors même que cette hypothèse n’est pas corroborée expérimentalement, les scientifiques continuent de la citer comme un fait établi. Pire encore… quand la réalité les contredit et que les autistes montrent qu’iels ont de l’empathie… ils disent que y’a un souci dans l’échelle de mesure qui est pas assez précise.
L’affirmation selon laquelle les personnes autistes manqueraient de théorie de l’esprit est tellement ancrée que, lorsque les mesures existantes ne viennent pas l’étayer, les chercheurs créent de nouvelles mesures. Par exemple, Baron-Cohen et ses collègues ont justifié la nécessité d’une nouvelle tâche de théorie de l’esprit en affirmant que les adultes autistes doivent avoir un « déficit sélectif de théorie de l’esprit… », alors même que les tests de théorie de l’esprit existants « ne sont pas assez subtils pour détecter [ce] déficit » (Rutherford, Baron-Cohen, & Wheelwright, 2002, p. 189).
(…)Le fait de chercher à créer de plus en plus de tâches (tests) de théorie de l’esprit « semble reposer sur l’hypothèse » que les personnes autistes manquent de théorie de l’esprit ; par conséquent, « les tests qui ne révèlent pas ce déficit doivent être insensibles ou inadaptés ».
C’est le monde à l’envers. On commence à sortir de ce qu’on peut raisonnablement appeler une démarche scientifique.
Or, comme le dit Julie Dachez dans L’autisme autrement :
Cette idée selon laquelle les personnes autistes manqueraient de théorie de l'esprit n'est pas seulement inexacte, elle est dangereuse car
1°) encore une fois, le fonctionnement autistique est pensé en termes de manque. Les personnes autistes manquent de théorie de l’esprit;
2°) cette idée contribue à leur déshumanisation.
Dans la bouche de certain e-s chercheurs euses et clinicien-ne•s, la théorie de l’esprit est une des habiletés qui nous rendent humains.
Ainsi si on manque de théorie de l’esprit, on n’est plus tout à fait humain.
Cette rhétorique déshumanisante est dangereuse car elle justifie et renforce les violences, discriminations et préjugés à l’égard des personnes autistes
Le chercheur autiste Remi Yergeau, dans son article “Clinically Significant Disturbance” explique que cette hypothèse rejette les autistes en dehors des frontières de l’humanité, les réduisant à des êtres incapables d’empathie ou de compréhension sociale.
Qui plus est, ces discours légitiment la violence structurelle contre les autistes Heney souligne que la déshumanisation des personnes autistes n’est pas seulement le résultat de stéréotypes et de préjugés individuels, mais qu’elle est aussi profondément ancrée dans les structures et les institutions sociales, y compris les pratiques de recherche et les systèmes de santé mentale.
La vision déficitaire de la théorie de l’esprit (et plus largement, de l’autisme) contribue à perpétuer ces dynamiques en déshumanisant les personnes autistes au niveau le plus fondamental : celui de leur capacité à être considérées comme des êtres pensants et sentants, comme des sujets de droit, méritant d’être traités de façon égalitaire et respectueuse.5
Le problème de la double empathie
Mais surtout, grâce à Damian Milton on sait désormais que ça n’a JAMAIS été un souci d’empathie des autistes. C’est un souci de compréhension mutuelle. Car sinon… les allistes seraient capables de comprendre et avoir de l’empathie envers les autistes.
https://psycnet.apa.org/fulltext/2019-75285-001.html
Je paraphrase toujours la même étude


Les réponses éclatées de Baron-Cohen à des critiques raisonnables laissent à penser qu'il a une << faible capacité à comprendre et à ressentir les émotions, les pensées ou les expériences des personnes [neuroatypiques] en se mettant "à leur place", tout en conservant une distinction entre soi-même et les autres >> aka empathie.