L'épisode final des chroniques guadeloupéennes

Dernier épisode de la série

Au revoir Guadeloupe.

Y’a maintenant onze ans je t’ai écrit :

Et moi, Guadeloupe, je t’aime. Non je te hais. A vrai dire je n’ai jamais su. En tout cas je porte ton sang.

Une décennie après, je peux t’écrire sans sourcilller :

Guadeloupe, je t’ai aimée pour ton maquillage, je t’ai détestée pour des choses que je comprenais pas. Dans les deux cas pour les mauvaises raisons. Aujourd’hui je peux t’écrire je t’aime. Au delà du maquillage et malgré les incompréhensions. Je porte ton sang, mais pas que : je porte aussi une partie de ton éducation. Fièrement. Gravée.

Ça n’efface pas tout. Je sens toujours que “déraciné, ma Terre est sous mes baskets”… mais je ne peux pas nier que c’est agréable quand la Terre qui est sous mes sneakers s’appelle Basse-Terre. Je ne peux pas nier non plus qu’un endroit sans racisme c’est pas mal.

Enfin… on s’entend… j’ai quand même croisé un Blanc qui ne voulait pas que sa fille sorte avec un Noir… Ce que je veux dire c’est que y’en a beaucoup beaucoup beaucoup moins. Surtout en ce qui concerne le racisme ordinaire.

Mais je suis content de te quitter

Je me fais vieux : je sens le poids de ne pas avoir dormi chez moi pendant une si longue période.

Avoir un chez soi c’est quand même pas mal. Une bulle d’intimité. Un endroit où des gens ne me parlent pas si je ne l’ai pas choisi.

Accessoirement, un endroit où je sais que je suis à l’abri des regards.

Je suis donc impatient de repartir.

L’autre chose qui me brûle c’est l’envie de retrouver un espace d’écriture agréable. J’ai passé trop de temps à écrire sur mon téléphone. Le confort d’un clavier professionnel me manque.

De plus, je sens que ma jauge de sociabilité n’est pas à zéro : elle est en-dessous de ça. J’ai envie de crier sur chaque personne qui me parle.

Dire que je suis à cran serait une litote.

Enfin, j’ai aussi l’envie de retrouver ma liberté de mouvement. Ici, je suis dépendant des personnes qui ont le permis de conduire. C’est une sensation assez infantilisante. D’ailleurs, une des disputes que j’ai évoquées a émané, en partie, de cette sensation.

Chez moi, j’ai une station de vélos devant ma porte, j’ai 14 stations de métro à moins de 15 minutes à pied… je suis libre de me déplacer.

Mais tu vas me manquer…

Vraiment.

Même si c’est toujours plus facile de n’avoir que des problèmes de touriste. Par exemple c’est bien moins dur d’accepter les coupures d’eau quand on sait qu’on va rentrer chez soi à la fin du monde.

Mais la nature est si belle.

Je ne le dirais jamais assez : ce qui me marque ce n’est pas l’eau turquoise. C’est anecdotique. Ce qui me marque c’est ce vert. Du vert partout. Du vert qui n’a pas perdu la bataille contre le gris du béton. Du vert qui s’impose.

Bon… les insectes ne me manqueront pas, par contre. Hier encore, on a eu une invasion de fourmis volantes dans le salon de mes parents. Elles sortent quand il pleut et viennent voler autour des ampoules. Je ne sais pas pourquoi.

Je sonne aux portiques de l’aéroport

Pour éviter de me détruire à nouveau le genou à cause de mes bagages, je décide de mettre ma genouillère.

Forcément, quand je passe le portique détecteur de métaux, il sonne. J’explique à la dame de la sécurité. Je lui dis que la seule solution c’est que j’enlève mon pantalon si je veux l’enlever. Elle active une sorte de procédure. Elle dit à mon amie de récupérer toutes mes affaires et à moi de rejoindre une salle spéciale.

Si ça m’arrivait en Pologne, aux USA, à Roissy, je serais en train de paniquer intérieurement. Je ne cite pas ces endroits au hasard, j’ai été soumis à des pressions racistes dans chacun de ces trois endroits.

Mais là, je suis détendu. Je suis étonnamment détendu. Je me rends compte encore une fois du poids que je porte en permanence. Là, je suis léger.

Les deux agents de sécurité sont Noirs, mais ce n’est pas que ça. Les agents de sécurité à Paris sont souvent Noirs aussi, mais ils ont des consignes. Là je sais simplement que je ne suis pas une personne spéciale. Je suis un humain comme les autres qui va être contrôlé.

Ça se passe super bien. Aussi bien que puisse se passer une scène où on enlève son pantalon devant deux personnes qui procèdent ensuite à une palpation.

J’en ressors avec le sourire. Je me dis que vraiment… ça va me manquer. La liberté d’être un humain comme les autres.

L’avion

L’une d’entre vous m’a suggéré que si je n’avais pas réussi à me connecter au Wifi de l’avion à l’aller c’est parce qu’il fallait payer avant de décoller. Parce que, pendant le décollage, il n’y a plus de réseau téléphonique pour que ma banque valide la transaction avec un sms. La première chose que je fais est donc d’essayer.

Echec.

Ça me dit que je dois attendre d’arriver en altitude, à vitesse de croisière pour pouvoir bénéficier du service.

Tu vois la suite arriver…

Quelques minutes plus tard, en altitude, j’essaie… et rebelote : comme la dernière fois je ne peux pas payer parce que j’ai besoin du réseau téléphonique. Je ne comprends pas qui a créé cette interface ? Qui arrive à se connecter au wifi du coup ?

Plus que 8 heures pour survivre avec ma jauge de sociabilité à zéro. J’en suis au point où même parler aux hôtesses de l’air m’oppresse.

Comme si ça ne suffisait pas… le ciel m’envoie une rage de dents.

Parfait. LE truc qui met de bonne humeur.

Heureusement, je finis par me dire qu’il y a forcément du paracétamol gratuit dans un avion transatlantique. Je me lève et je trouve comment m’en procurer. Ouf. Y’a pas de wifi même quand on paie mais y’a du doliprane même si on a pas d’argent.

Au passage… le plan “lire le livre dans l’avion” est une réussite cette fois, contrairement à l’aller. Le livre est génial. Je t’en reparlerai.

L’arrivée

Je n’ai pas réussi à dormir dans l’avion. On arrive à 07h du matin, heure de Paris. C’est-à-dire 01h du matin, heure de Guadeloupe.

Le décalage horaire est très dur à rattraper quand on vole dans ce sens. Parce qu’il est plus facile de lutter contre le sommeil que contre l’insomnie. À l’aller, il suffit de lutter un peu contre le sommeil.

Par exemple, on arrive à 19h, heure de Guadeloupe et donc 01h du matin heure de Paris.

Oh… j’avais jamais remarqué que c’était symétrique. Si on écrit les heures comme les anglais : quand il est 07h matin à Paris il est 01h matin en Guadeloupe et quand il est 01h matin à Paris il est 07h après-midi en Guadeloupe. Quand il est 01h après-midi en Guadeloupe, il est 07h après-midi à Paris.

Il suffit donc de résister le plus possible au sommeil. Par exemple si je résiste jusqu’à 22h (04h du matin)… c’est parfait… je suis déjà quasiment recalé à une heure locale. Si je résiste jusqu’à 20h30, j’essaierai de résister jusqu’à 22h le lendemain, et ainsi de suite.

Alors qu’en arrivant à 07h du matin heure de Paris (01h du matin Guadeloupe) j’ai deux choix :

Soit je résiste pendant toute une journée au sommeil et donc je fais une énorme nuit blanche.

Soit je m’endors dans la journée… puis ensuite… insomnie.

Le premier choix est meilleur, mais ça reste une grande claque sur l’organisme.

Chez moi, à nouveau

Je pousse la porte. Je me sens comme dans un rêve. Parce que le décalage horaire m’a plongé dans un état très étrange.

Je retrouve mon bureau. C’est chelou. Surtout que je viens de déménager donc j’ai passé autant de temps en Guadeloupe que dans mon nouvel appartement.

Enfin… je veux dire dans mon appartement aménagé : je ne compte pas quand il était vide et que je faisais du camping. Je me sentais pas chez moi.

Je me sens à la fois mieux et moins bien que ce que j’imaginais.

J’imagine que c’est toujours un peu comme ça quand on s’imagine un truc.

C’est à la fois bien mieux et bien moins bien.