Le Trouble Borderline : un bordel diagnostique
Les critères du DSM 5 sont absurdes
Quand la psy m’a affirmé que j’étais Borderline, elle a aussi galéré à expliquer ce que c’était. À l’époque ça m’avait renforcé dans le mépris que j’éprouvais pour son incompétence manifeste. Parce que c’est aussi au moment où je venais de découvrir le DSM. Je trouvais le DSM génial parce que c’était des critères qui me semblaient presque mathématiques.
Je ne savais pas encore qu’une grosse partie du DSM consistait à donner un air scientifique à des conneries. Pourtant… je ne m’étais pas laissé prendre par les économistes. La première fois que j’ai lu un manuel d’économie classique où j’ai vu qu’ils se prenaient pour de la science physique j’ai éclaté de rire.
Mais le DSM, mon premier contact a été de m’y fier totalement. J’avais déjà un collègue qui me disait qu’il fallait s’en méfier mais je ne comprenais pas pourquoi il disait ça.
Or, le trouble borderline c’est précisément un exemple d’un truc très mal défini dans le DSM. Notamment parce que le DSM est encore infecté par la psychanalyse.
Examinons les problèmes.
Les 9 critères dans le DSM
Dans le DSM 5, voilà ce qu’on trouve dans la partie “diagnostic” du trouble Borderline :
Une tendance persistante à des relations, une image de soi, et des émotions instables (c’est-à-dire, une dysrégulation émotionnelle) et à une impulsivité prononcée
Cette tendance persistante est illustrée par ≥ 5 des éléments suivants:
Des efforts désespérés pour éviter l’abandon (réel ou imaginaire)
Des relations intenses instables qui alternent entre idéalisation et dévalorisation de l’autre
Une image et un sens de soi instables
Une impulsivité dans ≥ 2 domaines qui pourraient être autolésionnels (p. ex., rapports sexuels non protégés, frénésie alimentaire, conduite imprudente)
Un comportement, des gestes et/ou des menaces suicidaires ou d’auto-mutilation répétés
Des sautes rapides d’humeur, qui durent généralement quelques heures et rarement plus de quelques jours
Sentiments persistants de vide
Une colère intense inappropriée ou des difficultés à contrôler la colère
Des pensées paranoïdes temporaires ou des symptômes dissociatifs graves déclenchés par le stress
En outre, les symptômes doivent avoir débuté au début de l’âge adulte, mais ils peuvent survenir au cours de l’adolescence.
(Y’a pas vraiment de numérotation dans le DSM, je l’ai rajoutée par commodité)
Si tu as l’habitude de lire le DSM, tu vois peut-être le problème qui saute aux yeux ?
Enfin… moi je ne l’avais pas vu avant que Za le pointe dans cette vidéo :
Le problème c’est l’hétérogénéité.
En effet, vu qu’il faut 5 critères sur 9, ça veut dire que deux personnes peuvent être diagnostiquées borderline et ne rien partager à part un unique critère.
Une personne qui a les critères 1 à 5 est borderline. Une personne qui a les critères 5 à 9 est aussi borderline.
Marie est borderline si elle ces 5 critères :
Des efforts désespérés pour éviter l’abandon (réel ou imaginaire)
Des relations intenses instables qui alternent entre idéalisation et dévalorisation de l’autre
Une image et un sens de soi instables
Une impulsivité dans ≥ 2 domaines qui pourraient être autolésionnels (p. ex., rapports sexuels non protégés, frénésie alimentaire, conduite imprudente)
Un comportement, des gestes et/ou des menaces suicidaires ou d’auto-mutilation répétés
Mais Sarah aussi est borderline avec ces critères
Un comportement, des gestes et/ou des menaces suicidaires ou d’auto-mutilation répétés
Des sautes rapides d’humeur, qui durent généralement quelques heures et rarement plus de quelques jours
Sentiments persistants de vide
Une colère intense inappropriée ou des difficultés à contrôler la colère
Des pensées paranoïdes temporaires ou des symptômes dissociatifs graves déclenchés par le stress
Alors que bon, Marie, si tu relis bien, c’est pas du tout le même profil que Sarah.
Et en vrai, bah Nicolas Galita qui appelle la psy en mai 2023, c’est quasiment Sarah :
Un comportement, des gestes et/ou des menaces suicidaires ou d’auto-mutilation répétés (5)
Des sautes rapides d’humeur, qui durent généralement quelques heures et rarement plus de quelques jours (6)
Une colère intense inappropriée ou des difficultés à contrôler la colère (8)
Des pensées paranoïdes temporaires ou des symptômes dissociatifs graves déclenchés par le stress (9)
En effet, à ce moment on est quelques mois après le moment où j’ai été le plus proche du suicide. Le moment où je vais écrire un poème qui s’appelle : Me suicider sans tristesse.
Donc oui, je coche assez bien : un comportement, des gestes et/ou des menaces suicidaires ou d’auto-mutilation répétés
Ensuite : Des sautes rapides d’humeur, qui durent généralement quelques heures et rarement plus de quelques jours
Oui bah, le TDAH quoi.
Puis : Une colère intense inappropriée ou des difficultés à contrôler la colère
Évidemment. Bien sûr que je refuse le mot validiste et psychophobe d’inapproprié. Mais oui, quand l’autre psy m’a dit que j’avais pas d’émotion, j’ai trouvé ça raciste ET ça m’a mis en début de metldown autistique. Bien sûr que j’ai du mal à contrôler la “colère” (en réalité davantage l’anxiété) dans ces moments.
Enfin :
Des pensées paranoïdes temporaires ou des symptômes dissociatifs graves déclenchés par le stress (9)
Bon bah moi je sais que non. Même si le shutdown est une forme de dissociation (mais c’est pas la même qu’ici). Sauf que la psy, elle m’a appelé, je lui expliquait des histoires d’assassinat. En effet c’était totalement des pensées paranoïdes temporaires (même si ce n’était pas les miennes, mais ça elle peut pas le savoir à ce moment).
Bon bah il reste plus qu’à me faire rentrer dans un critère et c’est bon. Il lui suffit de dire que j’ai inventé que la première psy m’a abandonné et hop tu rajoutes :
Des efforts désespérés pour éviter l’abandon (réel ou imaginaire)
C’est plié.
Mais bon… tu vois bien que c’est pas très rigoureux, du coup.
Les gens adorent répéter que l’autisme est un spectre et que tous les autistes sont différents. Et pourtant dans le DSM, pour être diagnostiqué autiste il faut partager 60% de tes critères avec tout·e autre autiste.
Y’a 7 critères. Les 3 critères A et les 4 critères B. Les 3 critères A sont obligatoires donc forcément communs. Et ensuite il faut 2 des 4 critères B restants. Donc les deux personnes autistes les plus “éloignées” auront 3 critères A en commun et 1 paire de critère B différente.
Ça fait 3/5.
Ça fait 256 profils différents !
Mes cours de maths remontent à loin, je ne sais plus faire de calculs combinatoire. Tu sais les trucs du genre “5 parmi 9”, “6 parmi 9”, etc. Alors j’ai demandé à une IA de me dire rapidement combien de profils vont, comme Marie et Sarah, ne partager qu’un seul critère.
Il m’a répondu… 126.
J’étais sur le cul.
Je me suis dit que non c’était encore l’IA qui hallucine car elle est mauvaise en math. Je lui ai demandé de m’expliquer dans tous les sens et j’y croyais toujours pas. Même quand il m’a fait remarquer que ce que je cherche était la définition de l’opération “5 parmi 9”.
Et là j’ai fait… ah bah oui j’avoue… mais j’arrive toujours pas à l’appréhender. Alors déjà j’ai demandé à une bonne vieille calculatrice au lieu d’une IA. Implacable :
Et ensuite j’ai demandé à l’IA de me montrer les 126 combinaisons possibles.
Wow…
C’est pire que ce que je pensais. En plus ça ce sont uniquement les personnes borderline qui remplissent 5 critères. Mais si on les compte toutes ça donne 256 profils différents !
À ce niveau c’est un fourre-tout.
Par comparaison, les autistes qui remplissent 5 critères sur 7, ça fait que 6 combinaisons possibles (“2 parmi 4”, puisque les 3 premiers sont obligatoires) et le nombre de profils autistiques possibles ça fait que 11 combinaisons possibles.
Et pourtant personne ne dit jamais “le borderline est un spectre”.
Pire encore : les critères sont mal définis
Bon, déjà, on voit le souci de mettre 9 critères mais que 5 obligatoires. Mais ça ne s’arrête pas là.
Tout le concept du DSM c’est de mettre des critères “économiques”, c’est-à-dire la liste la plus petite qui permet de différencier trois cas :
La personne a le trouble
La personne n’a aucun trouble
La personne a un trouble qui ressemble mais c’est pas celui ci
C’est pour ça que les critères du TDAH et de l’autisme sont très différents, presque opposés, alors même que plein de traits sont les mêmes. On garde dans la liste les trucs les plus spécifiques à chaque.
C’est la critique que le psychiatre Nasssir Ghaemi apporte :
Seuls les critères #5 et #9 ont une validation empirique moderne pour un diagnostic de personnalité borderline.1
Selon Ghaemi2, 3 critères viennent purement de l’imagination des freudiens et sont donc à jeter :
Peur de l’abandon
Image de soi instable
Sentiment de vide
Puis, 4 critères sont également présents dans la bipolarité, la cyclothymie et l’hyperthymie et manquent donc de spécificité :
Relations interpersonnelles difficiles
Impulsivité autolésionnelle
Les sautes d’humeur
La difficulté à contrôler une colère intense
Il ne reste que 2 critères qui, selon lui, sont bien spécifiques au borderline :
Comportements suicidaires récurrents, gestes ou menaces
Idéation paranoïde transitoire liée au stress ou symptômes dissociatifs sévères (principalement suspicion et déconnexion, i.e. « symptômes psychotiques doux »)
Et il rajoute que :
Avant le DSM 3, le trauma était considéré par les psychanalystes comme la cause du trouble borderline. Mais, pour être « a-théorique » (= ne pas prendre parti pour la psychanalyse), il a été retiré, conduisant à un surdiagnostic du trouble borderline sur la base de critères non spécifiques.3
Demain on reviendra justement sur le lien profond entre psychanalyse et trouble borderline. On verra notamment pourquoi le mot même de Borderline n’a de sens que vis-à-vis de Freud. Comme d’habitude on verra les dégâts de la psychanalyse qui raconte n’importe quoi à partir de ses intuitions.
MAIS après-demain on verra aussi pourquoi les psychanalystes avait raison sur un point : le lien profond entre les personnes borderline et le trauma.
Source
Même si j’ai été lire le DSM, la page Wikipédia, des articles… la source phare qui m’a orienté vers ces sources, c’est la vidéo de Za :
Idem
Idem

