Le revenu garanti selon Martin Luther King
Tu te rappelles quand je te disais que Martin Luther King était une figure détestée de son époque ? Une des raisons c’est qu’il a vu le lien entre racisme et capitalisme. Il a donc très vite eu des positions qui lui ont valu d’être taxé de communiste. Ce qui, dans les USA des années 60 est une grave accusation.
Voici un exemple de ça : le revenu universel.
Tu te rappelles quand en France Benoît Hamon a mis l’idée sur le devant de la scène en 2017 ?
Et bah en 1967, donc pile 50 ans avant, Martin Luther King l’évoque dans son livre Where Do We Go from Here: Chaos or Community?
Il commence par expliquer que la pauvreté ne touche pas que les Noirs et qu’en valeur absolu il y a deux fois plus de blancs pauvres que de Noirs pauvres aux USA (pas en valeur relative, évidemment, le pourcentage de pauvreté chez les Noir·es est beaucoup plus élevé mais y’a aussi beaucoup moins de Noir·es).
Le revenu garanti
Je suis désormais convaincu que l’approche la plus simple se révélera être la plus efficace — la solution à la pauvreté consiste à l’abolir directement par une mesure aujourd’hui largement discutée : le revenu garanti.
Plus tôt dans ce siècle, une telle proposition aurait été accueillie avec moquerie et dénoncée comme destructrice de l’initiative et du sens des responsabilités. À cette époque, le statut économique était considéré comme la mesure des capacités et des talents d’un individu.
Dans la pensée simpliste de l’époque, l’absence de biens matériels était perçue comme le signe d’un manque de discipline et de valeur morale.
Je n’ai pas pu m’empêcher de grimacer en relisant ça : plus tôt dans ce siècle, une telle proposition aurait été accueillie avec moquerie
On est 50 ans plus tard et c’est toujours le cas. L’époque qu’il décrit comme révolue est bien encore la nôtre. Là-dessus il a pêché par optimisme.
Nous avons beaucoup progressé dans notre compréhension de la motivation humaine et du fonctionnement aveugle de notre système économique. Nous réalisons désormais que les dysfonctionnements du marché et la prévalence de la discrimination poussent les individus vers l’inactivité et les enferment dans un chômage constant ou fréquent contre leur volonté. Aujourd’hui, les pauvres sont moins souvent rejetés de notre conscience en étant étiquetés comme inférieurs et incompétents. Nous savons aussi que, quelle que soit la dynamique de croissance de l’économie, elle n’élimine pas toute la pauvreté.
Vraiment… là il est en pleine déconnexion de la puissance de l’idéologie capitaliste. Bien sûr que les pauvres sont encore étiqueté·es comme étant inférieur·es et incompétent·es. C’est limite pire, maintenant.
Nous en sommes arrivés à un point où nous devons faire du non-producteur un consommateur, faute de quoi nous risquons de nous noyer dans un océan de biens de consommation. Nous avons tellement développé notre capacité de production que nous devons désormais nous concentrer sur la distribution. Bien que le pouvoir d’achat ait augmenté, il a progressé moins vite que la production. Ceux qui se trouvent au niveau économique le plus bas — les pauvres blancs et noirs, les personnes âgées et les malades chroniques — sont traditionnellement désorganisés et ont donc peu de capacité à imposer une hausse de leurs revenus. Ils stagnent ou s’appauvrissent relativement au reste de la société.
Le problème indique que notre action doit être double : nous devons soit créer le plein emploi, soit créer des revenus. Les individus doivent devenir des consommateurs par un moyen ou par un autre. Une fois placés dans cette situation, nous devons veiller à ce que leur potentiel ne soit pas gaspillé. De nouvelles formes de travail, contribuant au bien commun, devront être inventées pour ceux pour qui les emplois traditionnels ne sont pas disponibles.
Une utopie mais une utopie réaliste
Il est peut-être encore un peu trop optimiste sur ce que serait le monde avec ce revenu garanti. Mais je pense qu’il a pas non plus totalement tort :
Au-delà de ces avantages, toute une série de transformations psychologiques positives découlera inévitablement d’une sécurité économique généralisée. La dignité de l’individu s’épanouira lorsque les décisions concernant sa vie seront entre ses propres mains, lorsqu’il aura la certitude que son revenu est stable et sûr, et lorsqu’il saura qu’il dispose des moyens de se développer. Les conflits personnels entre mari, femme et enfants diminueront lorsque la mesure injuste de la valeur humaine en dollars sera supprimée.
Deux conditions sont indispensables pour que le revenu garanti fonctionne comme une mesure véritablement progressive.
Premièrement, il doit être indexé sur le revenu médian de la société, et non sur les niveaux les plus bas. Garantir un revenu au niveau minimal ne ferait que perpétuer les standards de l’aide sociale et figer la pauvreté dans la société.
Deuxièmement, le revenu garanti doit être dynamique : il doit augmenter automatiquement à mesure que le revenu global de la société augmente. S’il restait statique en période de croissance, les bénéficiaires subiraient un déclin relatif. Si des révisions périodiques montrent que le revenu national a augmenté, alors le revenu garanti doit être relevé dans les mêmes proportions. Sans ces garde-fous, une régression progressive se produirait, annulant les gains en matière de sécurité et de stabilité.
Tu remarques que cette mesure est beaucoup plus radicale que celle de Hamon. Hamon, proposait précisément de faire une sorte de RSA amélioré, c’était indexé sur le revenu le plus bas.
Ici c’est plutôt un SMIC automatique qui est visé. Genre tu pars du SMIC sans avoir rien fait et ensuite on complète en bonus quand tu travailles.
Cette proposition n’est pas un programme de « droits civiques » au sens habituel du terme. Elle bénéficierait à tous les pauvres, y compris les deux tiers qui sont blancs. J’espère que Noirs et Blancs agiront ensemble pour provoquer ce changement, car leur force combinée sera nécessaire pour surmonter l’opposition farouche que nous devons raisonnablement anticiper.
L’adaptation de notre nation à une nouvelle manière de penser sera facilitée si nous reconnaissons que, depuis près de quarante ans, deux groupes de notre société bénéficient déjà d’un revenu garanti. En effet, c’est un symptôme de la confusion de nos valeurs sociales que ces deux groupes soient les plus riches et les plus pauvres. Les riches, qui possèdent des titres financiers, ont toujours bénéficié d’un revenu assuré ; et à l’opposé, les bénéficiaires de l’aide sociale ont également un revenu garanti, bien que très faible.
John Kenneth Galbraith a estimé qu’un revenu garanti coûterait 20 milliards de dollars par an — ce qu’il décrit comme « à peine plus que ce que nous dépenserons l’année prochaine pour défendre la liberté, la démocratie et la liberté religieuse telles que définies par des ‘experts’ au Vietnam ».
La tendance actuelle de notre société consiste à organiser la distribution sur la base de la rareté — qui a pourtant disparu — et à concentrer notre abondance dans les mains déjà pleines des classes moyennes et supérieures, jusqu’à ce qu’elles débordent de superflu. Si la démocratie doit avoir un sens réel, il est nécessaire de corriger cette inégalité. Ce n’est pas seulement moral, c’est aussi rationnel. Nous gaspillons et dégradons la vie humaine en nous accrochant à des modes de pensée archaïques.
Le fléau de la pauvreté n’a aucune justification à notre époque. Il est socialement aussi cruel et aveugle que le cannibalisme à l’aube de la civilisation, lorsque les hommes se dévoraient faute de savoir tirer leur nourriture de la terre ou exploiter l’abondance animale qui les entourait. Le moment est venu pour nous de nous civiliser pleinement en abolissant totalement, directement et immédiatement la pauvreté.
Et bah… oui. Mais on en est encore très très loin. Si on lisait ce texte à la télé sans dire l’auteur, la plupart des gens s’étoufferaient en criant que c’est un propos d’extrême-gauche.
