Le nouveau "hystérique"
De plus en plus de militantes s’insurgent sur le fait que borderline est en réalité une nouvelle manière de dire hystérique.
Avec la même idée de décrédibilisation :
Mais surtout l’idée que c’est un diagnostic fourre-tout où on met des autistes TDAH et des personnes avec un trauma complexe. Et bien sûr, toujours des femmes ou des minorités de genre :
Et en vrai je pourrais m’arrêter là.
Si le mot te va, tu as le droit
Cette semaine, j’ai exprimé tout mon désamour pour le mot borderline tel qu’utilisé par les psys. Ceci dit, si tu es une personne concernée, que tu te reconnais dans le mot… personne ne peut te l’enlever.
Tu as le droit de d’auto-déterminer.
Ce que je questionne ici c’est vraiment l’usage violent par l’institution.
L’une d’entre vous m’a raconté qu’on l’avait diagnostiquée borderline. Elle avait accepté le diagnostic puis avait été voir des vidéos de témoignages. Elle a alors entendu plusieurs personnes décrire qu’effectivement elles cherchaient l’attention et elle s’est immédiatement “déconnue”.
Comment on dit, l’inverse de reconnue ?
Quand j’entends ça je me demande à quel point ces personnes attirent bel et bien l’attention et à quel point ce sont les autres personnes qui ignorent leurs besoins et reformule leur détresse en besoin d’attention.
Un diag qu’on donne aux femmes
Les sources se contredisent mais ce sont globalement les deux mêmes versions différentes qui circulent :
Y’a autant d’hommes que de femmes borderlines dans la population mais 75% des borderlines diagnostiqué·es sont des femmes
Y’a beaucoup plus de femmes borderlines que d’hommes borderlines, tout court
Mais en tout cas y’a consensus sur le fait que y’a beaucoup plus de femmes borderlines diagnostiqué·es.
On a également une étude de 2020 : Is There a Bias in the Diagnosis of Borderline Personality Disorder Among Lesbian, Gay, and Bisexual Patients?
Dans cette étude on observe un surdiagnostic du borderline chez les personnes lesbiennes, gays et bisexuelles. Attention, c’est une seule étude avec un petit échantillon mais ça donne un signal.
En revanche ce qu’on voit moins quand on tape juste “borderline femme homme” dans Google c’est le lien avec les violences, la domination.
Alors que pourtant dans le DSM y’a bien un passage dessus :
On retrouve plus souvent dans l’enfance des sujets borderline des antécédents de mauvais traitements physiques et sexuels, de négligence parentale, de conflits parentaux ou de perte ou de séparation parentale précoce.
L’hystérie est VRAIMENT l’ancêtre du Borderline
Aujourd’hui, le grand public sait que le diagnostic d’hystérie est faux. Mais souvent quand on y pense, on pense comme de l’insulte. On pense pas au vrai diagnostic, qu’on ne connaît d’ailleurs pas.
Ce qui est fascinant c’est que quand on dit que borderline c’est le nouveau hystérie on arrive à cette conclusion car on voit que c’est un terme psy qui sert d’insulte contre les femmes.
Mais on ne voit pas le lien entre les deux diagnostics. Car, quand Freud définit l’hystérie, il donne immédiatement comme cause les violences sexuelles. Certes, il va rétropédaler très vite, pour protéger l’ordre social. Judit Herman le raconte très bien dans son livre Reconstruire après les traumatismes :
Ce que [Freud] entendit était épouvantable. Encore et encore, ses patientes lui parlaient d’agression sexuelle, de maltraitance et d’inceste. En remontant le fil de la mémoire, Freud et ses patientes découvraient des événements traumatisants majeurs de l’enfance dissimulés derrière des expériences plus récentes, et souvent relativement banales, qui avaient en fait été les déclencheurs de l’apparition de symptômes hystériques.
En 1896, Freud était convaincu d’avoir trouvé la source. Dans une relation de dix-huit cas intitulée Étiologie de l’hystérie, il lançait une affirmation spectaculaire : « J’avance par conséquent la thèse selon laquelle à la base de chaque cas d’hystérie il y a une ou plusieurs occurrences d’une expérience sexuelle prématurée, lesquelles occurrences remontent aux premières années de l’enfance, mais qui peuvent être reproduites par le travail de la psychanalyse malgré les dizaines d’années écoulées. Je crois que ceci est une découverte importante, la découverte d’un Caput Nili de la neuropathologie».
Un siècle plus tard, cette publication n’a rien à envier aux descriptions cliniques contemporaines des effets de la maltraitance sexuelle sur les enfants. C’est un document brillant, plein de compassion, argumenté avec éloquence, et d’une logique rigoureuse. Son titre triomphant et son ton exalté suggèrent que Freud considérait sa contribution comme un accomplissement suprême dans le domaine.
Au lieu de cela, la publication de l’Étiologie de l’hystérie marqua la fin de cette voie d’exploration. En moins d’un an, Freud avait répudié en privé la théorie de l’origine traumatique de l’hystérie. Sa correspondance indique clairement qu’il était de plus en plus troublé par les implications sociales radicales de son hypothèse.
L’hystérie était si répandue parmi les femmes que si les histoires que ses patientes racontaient étaient vraies, et si sa théorie était juste, il serait obligé d’en déduire que ce qu’il appelait « des actes pervers contre des enfants » était quelque chose d’endémique, non seulement dans le prolétariat de Paris, là où il avait démarré l’étude de l’hystérie, mais aussi parmi les familles respectables de la bourgeoisie de Vienne où il avait établi son cabinet. Cette idée était tout simplement inacceptable. On ne pouvait pas y croire. 1
Voilà. On peut pas faire meilleure synthèse. Judith Herman raconte d’ailleurs qu’à partir de là, le comportement de Freud va changer envers ces patientes : il passe de l’écoute à la joute verbale. L’une d’entre elle met fin à la thérapie et sera vue comme une rebelle. On a déjà les prémisses de ce qui se joue encore aujourd’hui.
Le victim blaming
Le victim blaming est un biais courant dont tu connais probablement l’exemple le plus typique : reprocher sa tenue vestimentaire à une femme agressée sexuellement.
C’est ancré dans la croyance en un monde juste, l’idée qu’on a ce qu’on mérite. C’est plus confortable psychologiquement que d’accepter qu’il arrive des choses injustes sur lequel notre volonté n’a pas de contrôle.
Si les pauvres sont pauvres c’est pas parce qu’on vit dans un système d’exploitation, c’est parce qu’ils ne font pas assez d’efforts.
Mais du coup, pour les victimes c’est la double peine : d’abord la blessure originelle, ensuite celle de se voir stimatisé·e par les gens à qui on raconte ce qui nous arrive. Surtout quand ces gens sont les figures d’autorité censées nous protéger : les psys, les policiers.
Les survivants à la maltraitance de l’enfance cumulent souvent différents diagnostics avant que le problème sous-jacent de syndrome post-traumatique complexe ne soit reconnu. Il y a de fortes chances que de fortes connotations négatives soient associées à leur diagnostic. Ces diagnostics particulièrement gênants ont souvent été appliqués aux survivants de maltraitance dans l’enfance : troubles somatiques, trouble de personnalité borderline et trouble multiple de la personnalité.
Ces trois diagnostics étaient autrefois confondus sous le nom désormais obsolète d’hystérie. Les patients, le plus souvent des femmes, qui recevaient ces diagnostics parlent de réactions inhabituellement violentes de leurs soignants. Leur crédibilité est souvent mise en cause. Elles sont fréquemment accusées de manipulation ou de simulation. Elles sont souvent l’objet de controverses partisanes acharnées. Parfois, elles sont carrément haïes.
Ces trois diagnostics sont chargés d’un sens péjoratif. Le plus notoire est le diagnostic de personnalité borderline. Ce terme est souvent utilisé dans les professions de la santé mentale comme à peine plus qu’une insulte sophistiquée. Comme le confesse avec candeur un psychiatre, « Quand j’étais interne, je me souviens avoir demandé à mon superviseur comment traiter les patients borderline et il m’a répondu, sarcastique, “Vous les envoyez à un confrère” ».2
La posture des psys envers les borderline est un scandale public
Une fois qu’on a dit tout ça, l’attitude des psys est encore plus révoltante. Transformer en trouble de la personnalité ce qui est en réalité l’état après des violences systémiques…
Ou alors, même si on est prudent, qu’on adhère pas à la théorie de Judith Herman et qu’on dit que c’est bel et bien un trouble de la personnalité il n’en reste pas moins qu’on sait que ce trouble est relié à la maltraitance et aux abus infantiles, notamment sexuels.
Alors pourquoi c’est le diagnostic qui déclenche l’hostilité ? Pourquoi la psy, quand elle a cru que j’étais borderline, n’a pas plutôt immédiatement conclu qu’il fallait avoir une posture douce. Pourquoi elle choisit : vous avez été viré par votre psy mais ça se passera de nouveau avec n’importe quel·le autre psy ?
Heureusement, il se trouve que je ne suis pas concerné : je ne coche quasiment aucune case et je n’ai pas, a priori, de trauma complexe. Mais elle, elle pensait que j’étais concerné. Donc pourquoi choisir autre chose que de la compassion ?
On peut choisir de mettre de la compassion dans notre regard
Puisque les psys ne sont pas prêt·es à le faire, ça devient notre responsabilité collective : on peut choisir d’être vigilant·es.
Si tu observes une personne qui ressemble à une personne borderline, déjà faire l’effort dans ta tête de basculer en compassion c’est un pas.
De la même manière que, depuis que j’ai compris ce qu’était l’adultisme, je suis passé de vouloir fusiller du regard (même en me retenant) les parents des enfants qui font du bruit dans les trains à leur sourire avec compassion. Parce que j’ai compris (par mes lectures) que le problème ici ce n’est pas le bruit des enfants, le scandale c’est d’avoir créé une société où on décrète qu’un enfant donné est la responsabilité de seulement deux personnes sur Terre, un peu comme si c’était leur animal domestique. Le scandale c’est d’avoir créé une société où les enfants n’ont pas d’espace. Comment une population aussi importante et massive en nombre peut ne pas avoir d’espace dédié dans le train ?
C’est pareil ici, tu n’as pas besoin de faire quelque chose pour la personne. Mais déjà la regarder avec cette compassion, ça fera une personne de moins qui la juge elle, qui n’y est pour rien.
Trauma and recovery - Judith Herman | Traduction française : Reconstruire après les traumatismes
Idem



