Y’a quelques mois, j’ai fait mené une étude de marché. Un grand mot pour dire que j’ai appelé 50 personnes parmi vous. Une des questions que je posais c’était :
Quels livres as-tu déjà lus pour essayer de te comprendre ?
Le livre le plus cité, de très loin, était : Trop intelligent pour être heureux ?
Et, à chaque fois, la personne m’expliquait comment ce livre leur a fait perdre un temps fou MAIS comment ça a aussi été la première marche de cette compréhension de soi.
Du coup… est-ce que ça serait pas un des meilleurs livres à lire quand on est autiste ?
Bon… non. Parce qu’il est dangereux. On l’a déjà vu mais le concept même du QI est profondément réactionnaire. Ce n’est pas un hasard si on voit régulièrement des gens qui postent des graphiques qui montrent que les femmes ont un plus petit QI que les hommes et que les noir·es ont un plus petit QI que les blancs. Ça a d’ailleurs été longtemps un des arguments pour dire que les cerveaux des hommes étaient substantiellement différents.
Ce n’est pas un hasard parce que l’outil a été conçu, en partie, pour que ça fasse ce résultat.
On en a déjà parlé donc je reviens pas dessus.
Ensuite, même si tu essaies de dire que tu es “HPI” sans condescendance bah les gens en face de toi sont pas bêtes : iels comprennent très bien ce que ça veut dire.
Le pire c’est quand une personne dit je suis HPI mais je suis pas particulièrement intelligente. Ok bah ça tue un peu le concept quoi. On dirait les politiques qui essaient de faire passer des réformes impopulaires.
Personne n’est dupe. Même si tu le crois sincèrement, tout le monde est capable de comprendre qu’on peut pas être sec et mouillé à la fois.
Mais surtout, il n’y a aucune solution proposée.
“HPI” est un mot qui enferme. Il ne libère personne. Il n’éclaire personne.
Mais pourquoi Trop intelligent pour être heureux ? a résonné si fort parmi vous ?
Avec le bon titre ça aurait été LE livre phare
Enfin… je veux dire un livre de qualité. Aujourd’hui c’est déjà un livre de référence mais c’est un succès commercial, ce n’est pas un succès de contenu.
Car, en réalité, l’autrice ne décrit pas des personnes avec un haut QI dans son livre. D’ailleurs, elle est accusée de donner des “diagnostics” de HPI à des gens qui n’atteignent pas la fameuse barre des 130. Mais une fois que tu lis le livre, tu comprends pourquoi : elle a redécouvert l’autisme sans lui donner le bon nom.
Je dirais même qu’elle a découvert le TDauH.
Pour un livre écrit en 2008 c’est une prouesse. On est 5 ans avant que le DSM (le manuel de psychiatrie) annonce qu’il est finalement possible d’être autiste et TDAH à la fois.
On est 14 ans avant la prise conscience mondiale de 2022.
En fait, ce livre, c’est le voyage de Christophe Colomb : arriver en Amérique et croire qu’on est en Inde.
Les traits autistiques décrits dans le livre
Quasiment tout ce que l’autrice cite se rattache à l’autisme et non à un haut QI.
Parfois c’est des traits clichés et correspondant au stéréotype de l’autisme, si bien qu’on se demande comment elle passe à côté :
Sentiment de décalage
Pensée visuelle exacerbée (pour le coup c’est un cliché depuis Temple Grandin même si ça concerne pas tous·tes les autistes)
Hyperlexie, le fait d’avoir appris à lire avant d’apprendre à l’école (là encore c’est cliché même si ça concerne peu d’autistes)
Allergie à l’injustice
Obsession du contrôle
Rigidité de pensée
Difficulté à comprendre le second degré
Parfois ce sont des traits qui étaient moins connus en 2008, surtout quand on regardait uniquement des hommes blancs cisgenres :
Hypersensibilité sensorielle
Hyper réactivité émotionnelle (shutdown/meltdown)
Hyper empathie
Bien sûr que ce qu’elle définit comme “hyper empathie” est en contradiction avec le stéréotype de l’autiste. Sauf que ce stéréotype a été bâti sur des hommes cis blancs (et même parmi eux c’est une population non représentative). Dans The Lost Girls of Autism Gina Rippon nous montre les dernières résultats des études qui montrent que les femmes autistes, par exemple, ont tendance à être extrêmement sensible au regard des autres.
Mais le plus impressionnant c’est d’avoir débusqué le phénomène de masking à une époque où on en parlait pas du tout dans le mainstream :
Le faux-self : une personnalité masquée
Le faux-self est un anglicisme couramment utilisé en psychologie pour désigner la personnalité déformée que se construisent certaines personnes pour protéger leur vrai moi. Le faux-self correspond souvent à ce que l’on pense que les autres attendent de nous. Notre personnalité devient conforme aux désirs des autres. Cela nous permet d’être aimé.
C’est quelquefois confortable. Mais ce n’est pas notre nature profonde qui, étouffée, ne parvient plus à s’exprimer. Qui gronde parfois et nous déstabilise. Car on ne sait pas d’où vient cette force soudaine et violente. Imprévisible. Alors, on utilise une grande énergie pour qu’elle reste, et cette énergie n’est plus utilisable pour autre chose.
On « pompe » notre énergie à maintenir notre personnalité d’« apparat ». C’est une construction épuisante et de tous les instants. Avec le diagnostic, avec ce nouvel éclairage, surgit la sensation, très forte, d’être, enfin, « rentré chez soi ». La sensation d’être « arrivé » après de longues années d’errance.
Bon bah… carrément elle utilise l’adjectif masquée.
Et, enfin, son concept le plus célèbre, la pensée en arborescence est en réalité une description du TDAH. Notamment parce qu’elle explique que ça crée une volatilité émotionnelle.
Bref.
Quel gâchis.
J’ai rarement vu une personne qui fait une description si précise d’un phénomène mais se trompe à ce point sur le phénomène décrit. Un peu comme si tu achetais un livre qui s’appelle 101 choses à faire à Paris et à l’intérieur c’est la carte de Marseille, des monuments marseillais, des restaurants marseillais…
Et c’est genre un EXCELLENT guide, hein ? Les adresses sont pépites… si tu vas à Marseille.
Le replay du live
Hier, j’ai fait un live où je décernais mes oscars de lecture. Bien sûr, ce livre n’en faisait pas partie. Mais c’est tellement dommage : un livre sur l’autisme en français, écrit en 2008, qui ne parle pas qu’aux hommes cis… auraient dû remporter la palme.
Si tu veux accéder au replay, c’est par ici : https://nicolasgalita.podia.com/replay-livres-autisme
