Le lien entre intelligence et autisme vient du nazisme
Quand j’étais petit y’avait un autiste qui avait retenu plus de 20 000 décimales du nombre pi. Il faisait aussi des calculs mentaux à toute vitesse. Il avait alors expliqué que c’était aussi facile pour lui de multiplier deux chiffres que pour nous de voir que le vert est le mélange du bleu et du jaune. Que pour lui c’était vraiment visuel.
J’ai retrouvé un article de 2016 qui parle de lui :
Daniel Tammet possède un cerveau exceptionnel. Atteint d’Asperger, ce syndrome des “autistes de génie”, Daniel Tammet est également synesthète, c’est-à-dire que les chiffres ou les lettres qu’il entend ou qu’il lit ont des couleurs et des formes dans l’espace.
On passera sur la très mauvaise définition de la synesthésie (puisque ça consiste à percevoir des mélanges sensoriels, quels qu’ils soient, pas juste un truc visuel… ça peut être que chaque son a un goût par exemple).
Ce qui m’intéresse ici c’est autiste de génie.
Parfaite illustration du syndrome du savant. Qu’on appelait avant les savants autistes. Et qu’on appelait encore avant ça… les savants idiots.
Aouch.
Même quand tu as l’air intelligent, si t’es autiste t’as l’air un peu con aux yeux des allistes.
Bon… je caricature un peu car en réalité ça s’appelait les savants idiots car ça concernait également des personnes avec une mémoire prodigieuse mais des facultés de raisonnement apparemment altérées.
Une chose est sûre : quand j’étais ado je comprenais très bien que Daniel était une bête de foire. On l’invite sur les plateaux tout en sachant bien que : ça ne sert absolument à rien de connaître les décimales de pi. Tout le concept c’est de montrer quelqu’un qui a une faculté incroyable mais quand même un peu inutile.
Garde ça en tête, car ça illustre toute l’impasse de la recherche de reconnaissance par l’intelligence.
L’obsession du lien entre intelligence et autisme
Cette obsession est extrêmement présente. Chaque semaine je dois expliquer à quelqu’un que commencer par un test de QI pour diagnostiquer l’autisme est une absurdité sans nom.
Chaque semaine je dois expliquer que si tu ne ressembles pas à un petit garçon autiste avec un retard intellectuel (au sens du QI) c’est parce que… tu n’as pas de retard intellectuel. Et non pas parce que tu n’es pas vraiment autiste.
Mais revenons sur cette histoire de test de QI pour détecter l’autisme. L’argument des neuropsys est le suivant : puisque les autistes font des scores hétérogènes au QI alors on va s’en servir comme signe d’autisme.
Sauf que… le concept même du QI c’est d’être homogène.
On a déjà vu que croire que le QI est l’intelligence est déjà une erreur. Mais admettons.
Le QI est censé mesurer l’intelligence générale. Une seule et unique dimension qu’on appelle aussi le facteur g. Par définition, les sous-échelles de la WAIS (le standard du test de QI) sont censées être relativement homogènes. Mais le fait est que la WAIS ne sait pas mesurer le QI général, elle mesure 10 “compétences”, qu’elle rassemble ensuite en 4 catégories :
Compréhension verbale
Raisonnement perceptif
Mémoire de travail
Vitesse de traitement
Si tu as une population où, systématiquement, les scores sont hétérogènes : tu as un problème.
Soit, cette population a effectivement une intelligence générale (⚠️ au sens du QI) hétérogène, soit… ton échelle est pétée.
J’ai tellement l’habitude de voir les autistes mal mesuré·es que je n’ai jamais eu de doutes : l’échelle est juste pétée pour nous. De la même manière qu’on dit que les autistes manquent d’empathie et se préoccupent trop des injustices dans le monde. Faut savoir ? Ou alors que les autistes sont trop naïfs et réfléchissent trop à la fois.
Mais, comme tu t’en doutes, ce n’est pas le chemin qu’a emprunté la science alliste. Y’a donc eu des décennies de recherches pour essayer de montrer que les autistes ont un truc particulier au niveau de l’intelligence générale (⚠️ au sens du QI).
Une des explications ce serait que les autistes ont une faculté spéciale à repérer les détails, au détriment du tableau d’ensemble et que ça explique l’hétérogénéité.
Surtout que y’a un truc que je t’ai pas dit : globalement, selon la WAIS, les autistes ont un QI inférieur à la moyenne.
Du coup… si on avait un test qui mesurait directement la capacité globale, plutôt qu’en déduisant des sous-dimensions on pourrait en avoir le coeur net.
L’étude de Dawson
En 2007, la chercheuse Michelle Dawson et ses collègues ont décidé de vérifier ça. Car un test de “QI” plus général que la WAIS existe : les matrices de Raven. Je te passe les détails mais en gros ça permet de mesurer plus directement “l’intelligence fluide”, la capacité générale plutôt que les sous-capacités.
Et donc, avant l’équipe de Dawson, on avait prédit que les autistes feraient des scores bas dans les matrices de Raven.
Il a été spécifiquement prédit que les personnes autistes devraient être disproportionnellement en difficulté en matière de raisonnement fluide (Blair, 2006 ; Pennington & Ozonoff, 1996), mais cette prédiction n’a jamais été soumise à un examen empirique. Notre objectif était d’examiner directement ces affirmations.
L’équipe de Dawson a donc sélectionné des enfants et des adultes autistes qu’on a comparé à des enfants et adultes allistes.
Au début on a utilisé l’échelle classique, la WAIS. Résultat ?
Les enfants autistes font un score moyen de 26ème percentile (ça veut dire qu’iels font moins bien que 74% des gens… donc bien en dessous de la moyenne).
Ils font en revanche un excellent score sur une des épreuves qui le mets dans le 60ème percentile (donc dans le top 40%)
C’est le résultat classique. Tu noteras qu’un tiers des enfants autistes de cette étude ont un retard intellectuel selon la WAIS.
Mais, la spécificité de l’étude c’est qu’on ne s’arrête pas là, on fait pareil avec les matrices de Raven. Normalement ça sert pas à grand chose. D’ailleurs sur les groupes non-autistes de l’étude les résultats ont été identiques entre la WAIS et les matrices de Raven. Voilà pourquoi quand on mesure le QI on te propose pas de faire les deux : ça donne globalement le même résultat.
Sauf que… ça ne va pas se passer comme prévu.
Les enfants autistes font un score moyen au 56ème percentile (donc globalement dans la moyenne)
Ça fait 30 percentiles de plus !
Concrètement ça veut dire que quand le test de QI classique dit cette personne autiste est dans les 20% de personnes les moins intelligentes… le test de Raven dit cette personne est pile dans la moyenne.
Aberrant. Plus spécifiquement, seul·es 5% des enfants autistes de l’étude ont un retard intellectuel selon le test de Raven (contre 33% avec le test classique).
En d’autres termes : la WAIS est cassée pour les autistes.
À la fois j’ai exulté devant ce résultat tellement ça met en mot ce que je me fatigue à répéter partout autour de moi… à la fois je suis épuisé… parce qu’on gaspille des ressources de la science pour dépolluer le mythe tenace du lien entre intelligence et autisme.
D’où vient ce mythe ?
Des Nazis.
L’obsession d’Asperger
Si, aujourd’hui, y’a une telle obsession sur le lien entre autisme et intelligence c’est en partie parce que Hans Asperger a forgé la moitié de la définition de l’autisme au XXème siècle.
L’autre moitié a été forgée par Léo Kanner.
On l’a déjà vu, les deux ont fait du travail de cochon pendant que Grounia Soukhareva définissait proprement l’autisme, dans l’indifférence générale.
Or, Hans Asperger était un collaborateur nazi. Pendant longtemps il nous a fait croire qu’il était une sorte de résistant passif qui aurait aidé à sauver une partie des autistes. Qu’en montrant que certains autistes étaient intelligents, il avait diminué les morts.
Mais c’est totalement faux. Asperger était adoré par sa hiérarchie nazie. Il avait adhéré à la ligue nazie des médecins. Mais surtout : il rendait un verdict en moyenne plus sévère que ses collègues nazis du parti nazi.
Ouais faut préciser les nuances de nazi, c’est dingue.
En d’autres termes : Asperger a recommandé d’envoyer plus d’autistes à la mort que ce que recommandaient les nazis.
C’est donc quelqu’un qui allait plus loin dans l’horreur que la moyenne des nazis. Il a notamment envoyé des filles autistes à la mort, en cachant qu’elles étaient autistes et en déclarant ensuite qu’il n’avait jamais vu de filles autistes.
D’une pierre deux coups dans l’ignoble : à la fois il nous a caché qu’il a envoyé à la mort deux filles sans leur faire passer de test d’intelligence (alors que c’était précisément son obsession), à la fois il renforce son hypothèse (ancrée dans sa misogynie) selon laquelle seuls les hommes peuvent être autistes.
C’est donc Asperger qui a développé toute cette obsession sur les autistes avec ou sans déficience intellectuelle. Cette fameuse image de l’autiste génie qui mérite d’être sauvé.
Même une fois que les nazis ont été vaincus, le concept est resté : l’autiste génie qui mérite d’être valorisé dans le monde du travail.
C’est exactement la même logique même si la conséquence est moins macabres pour celles et ceux qui n’ont pas le droit d’être dans le club “autiste de génie” ou “autiste sans déficience”.
Pourquoi on ne parle pas de dépression avec ou sans déficience intellectuelle
Beaucoup de gens croient bien faire en remplaçant “Autiste Asperger” par “Autiste sans déficience intellectuelle”. Mais ça ne change rien.
D’ailleurs Asperger lui-même n’a jamais écrit que le syndrome d’Asperger était un truc de génie, il le pensait précisément comme un truc de gens sans déficience intellectuelle. Or… changer le nom du concept nazi tout en gardant le contenu… j’espère que tu vois le problème ?
Parfois on me dit oui mais c’est vraiment pas pareil, l’autisme avec déficience intellectuelle.
SANS BLAGUE.
Et tu sais quoi ? Une dépression c’est pas pareil quand t’as une déficience intellectuelle (⚠️ au sens du QI). Pourtant personne ne parle de trouble dépressif caractérisé avec ou sans déficience intellectuelle.
La bipolarité c’est pas pareil si t’as une déficience intellectuelle (⚠️ au sens du QI). Pourtant personne ne parle de trouble bipolaire avec ou sans déficience intellectuelle.
Parce que, normalement, si tu rajoutes avec ou sans c’est que ça va ensemble. Genre par exemple le Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité.
Or… il n’y a pas de rapport entre intelligence et autisme. Contrairement à ce qu’on croyait avant où on se disait que les autistes étaient soient des génies, soient des idiots (et même les génies sont en réalités des idiots génies).
Et en réalité, quand tu lis les critères de l’autisme tu le vois bien. Quel lien entre intelligence (⚠️ au sens du QI) et :
Réactivité sensorielle
Intérêts intenses
Psychorigidités
Comportements répétitifs
Non-verbal atypique
Aucun.
Comme tous les autres humains, il y a des autistes à tous les niveaux de “l’intelligence”.
Encore une fois, c’est en acceptant l’idée même qu’il existe un truc qui s’appelle l’intelligence générale et qui aurait à peu près la forme de ce que mesure le QI, ce qui est en soi déjà un problème.
Source
J’ai découvert cette étude de Dawson dans la BD Autism, myths and Legends de Vera von de Greent.
Et l’étude est très facile à lire (en comparaison des autres études) tout en étant très courte donc je te recommande d’aller la voir par toi-même : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC4287210/pdf/nihms653064.pdf
