Le cirque de l'entretien de recrutement
La plupart des entretiens en France sont faits au feeling. C’est donc ni plus ni moins de la drague.
Ce n’est pas normal, ce n’est pas juste et c’est dû à la fainéantise générale du monde du recrutement. Mais toi, en tant que candidat·e, tu n’y peux pas grand chose.
Tu ne peux pas expliquer au recruteur qu’il ne sait pas recruter, même si c’est vrai.
Il va donc falloir apprendre à jouer un minimum à ce jeu.
Sauf si tu trouves une méthode pour le contourner. C’est faisable mais on en parle une prochaine fois.
Quelles sont les grandes règles du jeu ?
Pense genre idéal / belle-fille idéale
Tu me crois si je te dis que y’a des recruteurs qui font exprès de te proposer un café, pour voir si à la fin de l’entretien tu proposes de nettoyer la tasse ? Et si tu le fais pas, tu perds des points.
On dirait une blague mais non. D’ailleurs, la fois où j’ai expliqué à l’un d’entre eux que c’était une pratique honteuse, il a chouiné auprès de ma boss de l’époque que j’étais un mec violent.
Ça n’a aucun rapport avec le job, bien sûr, mais si tu réfléchis gendre idéal/belle-fille idéale, c’est déjà plus logique.
Pense à l’interaction sociale qu’on attend de toi quand tu rencontres ton beau-père ou ta belle-mère.
Pense Di Caprio dans Arrête-moi si tu peux. On veut quelqu’un qui charme. Qui sait raconter des anecdotes, des histoires. Qui sait différencier captiver et monologuer.
Ironie de l’histoire : en privé les recruteurs se plaignent énormément d’avoir été dupés en entretien par des candidats charmeurs, alors que c’est eux-mêmes qui favorisent ce genre de profils en entretien.
Rappelle-toi : ce sont des videurs
La méthode de la tasse de café nous choque, à raison. Mais c’est ce qu’il se passe quand des gens ont un métier du filtre et qu’ils n’ont pas de méthode pour filtrer. Ça se passe également comme ça quand tu cherches un appartement à Paris par exemple.
Donc leur but c’est pas vraiment de te choisir (ils n’ont de toute façon pas ce pouvoir et on leur demandera à peine leur avis), leur but c’est d’éliminer, de filtrer. Ça serait pas problématique si le filtre était sur les compétences. Mais ce n’est pas le cas : le filtre il est sur ta personnalité.
On va filtrer les gens qui ont des personnalités trop éloignées de la personnalité socialement désirable.
Revenons donc aux composantes de la personnalité socialement désirable.
Booste ton extraversion si tu y arrives
L’extraversion c’est pas juste être sociable. C’est aussi ton enthousiasme et ton assertivité (la capacité à affirmer tes idées). Quand on recherche quelqu’un de dynamique c’est ça qu’on cherche.
Là encore, ça n’a aucun rapport avec la compétence. Même pour le métier de commercial, y’a des études qui montrent qu’une personne très extravertie aura une moins bonne performance. Idem pour une personne très introvertie. Et donc l’idéal dans ce métier serait quelqu’un en intermédiaire.
Mais ce qui me faisait halluciner c’est les métiers où y’a vraiment rien à voir. Je me rappelle en formation d’une recruteuse qui me disait qu’elle avait eu un candidat qui n’était pas assez dynamique en entretien et donc elle n’allait pas le faire passer à l’étape d’après.
Le poste ? Comptable. Je lui ai donc demandé mais c’est quoi le rapport avec le poste ?
Et elle s’est rendue compte de l’absurdité.
Mais ça te montre à quel point c’est ancré : les recruteurs cherchent quelqu’un avec qui passer un bon moment en entretien.
D’ailleurs certains le disent comme ça. J’ai croisé plusieurs DRH qui disaient à qui voulaient l’entendre : recrutez des gens avec qui vous auriez aimé prendre un café.
Pire conseil du monde.
Évite de projeter le manque de conscienciosité
Pour le coup, c’est le trait de personnalité qui est le plus corrélé à la performance : sur tous les postes. Même si, attention, en matière de personnalité on a pas un trait qui soit fortement corrélé de manière universelle.
Pour autant, on peut comprendre qu’une personnalité qui a davantage : d’autodiscipline, d’envie de réussir, de fiabilité… a des chances d’avoir une meilleure performance.
Mais ce truc est largement surestimé en entretien. J’ai vu des recruteurs s’énerver sincèrement contre ces générations qui sont incapables d’arriver pile à l’heure en entretien. Ne reparlons même pas du test de la tasse de café.
Y’a un truc très “valeur de droite”, très tu dois t’incliner devant moi.
Ce truc de la docilité est si fort que j’ai même croisé des recruteurs qui me disaient qu’ils ne lisaient aucune lettre de motivation mais qu’ils éliminaient les candidats qui n’en ajoutaient pas à leur CV.
Ce qui leur importe ce n’est donc pas la motivation mais bien la docilité de respecter cette règle.
Il en va de même des fautes d’orthographes. Les recruteurs en font tout un plat parce que c’est un truc facile à vérifier et qui permet de faire des déductions sur ta conconscienciosité.
Ne montre pas de signe de stress
Alors ça c’est vraiment LE grand truc : on veut des gens qui résistent au stress. Bien sûr, il n’existe aucun lien avéré entre la résistance au stress en contexte d’entretien et la résistance au stress sur le job. Mais peu importe.
Heureusement, la pratique consistant à faire stresser volontairement les candidat·es pendant l’entretien est passée de mode (même si ça existe encore), cependant l’envie de tester le stress demeure.
Apprends les questions de merde les plus récurrentes
Une fois que tu as réussi à projeter la bonne personnalité, il faut réussir à répondre aux questions nulles et bateaux.
Parlez-moi de vous ?
Que savez-vous de nous ?
Vous vous voyez-où dans 5 ans
Quels sont vos défauts ? (ou une variante du type si on demandait à quelqu’un d’autre)
Quelles sont vos qualités ?
Comment vous travaillez en équipe ? (ou une variante)
Vous faites quoi quand vous ne travaillez pas ? (ou une variante)
Avez-vous une question (oui tu as toujours une question, ne réponds pas non).
Aucune de ces questions n’apporte le moindre indice sur ta compétence. Mais on l’a dit : les entretiens ne sont pas centrés autour de la compétence.
De manière générale, le contenu va se centrer autour de trois thèmes que les anglo-saxons appellent le big 3 :
Pourquoi tu es la personne idéale pour le poste
Pourquoi tu travailles/veux travailler dans ce secteur/métier
Pourquoi tu veux rejoindre cette entreprise en particulier
J’insiste sur la dernière question : ne te fais pas éliminer bêtement parce que tu es incapable de montrer que tu t’es renseigné·e sur la boîte. Si tu dois faire un seul truc, fais ça : révise avant sur le site internet pour trouver un truc qui te parle vaguement.
Rappelle-toi : tu essaies de charmer ton beau-père ou ta belle-mère. Donc tu peux pas répondre je ne sais pas à pourquoi vous voulez épouser ma fille/mon fils.
Tu vas vexer le recruteur si tu lui fais comprendre que tu postules au hasard chez lui.
Mens sur tout ce qui est délicat
Les trous dans le CV, ton envie d’avoir bientôt un enfant, le fait que tu votes à gauche, tes hobbies situés socialement (football, rap, couture…)…
Le but est de mentir.
Tu n’es pas obligé·e de faire des mensonges frontaux. Mais au moins par omission.
Rappelle-toi : le recruteur est là pour t’éliminer.
C’est un videur, un flic.
Est-ce que quand un videur te demande : mais madame, vous avez bu avant de venir ?
Tu réponds : oui, je me suis totalement torché la gueule ?
Non, parce que même si tu n’as pas conscience que les boîtes de nuit n’ont légalement pas le droit d’accepter des client·es qui sont manifestement ivres sur la voie publique (je le savais pas avant récemment), tu as intégré que les videurs tendent à rejeter les personnes ivres.
Y’a ce podcast qui le raconte bien :
Il met en lumière une des vérités les plus cruelles : les gens qui te disent que y’a pas besoin de mentir sont des profils privilégiés. Bien sûr que quand t’es un mec blanc qui a fait une école de commerce dont les parents l’ont inscrit au rugby et aux échecs et dont les mêmes parents lui ont filé un stage chez tatie Bénecdite qui est directrice dans un grand groupe, la question du mensonge ne te traverse même pas l’esprit.
Rappelle-toi : ce n’est qu’une étape. Tu auras le temps de parler de la vérité avec le ou la manager une fois que ton embauche sera sécurisée.
Et en même temps je t’ai donné les pires conseils
Je n’ai quasiment jamais rien fait de tout ce que je viens de te dire. Parce que j’ai toujours eu le luxe d’améliorer mon rapport de force.
Donc en réalité y’a deux sports différents :
La recherche quand tu as le rapport de force en ta faveur
La recherche quand le rapport est en ta défaveur
Quand le rapport de force est en ta faveur, il faut faire quasiment l’inverse de ce que je viens de dire : tu as le luxe de dire la vérité d’emblée, fixer tes conditions, vérifier que c’est la bonne boîte pour toi.
Or, en réalité, c’est plus accessible que ce que l’on pense.
Demain je te parle de comment retourner le rapport de force en ta faveur quand tu postules pour un métier de cadre. Mais le souci c’est que ça prend plusieurs mois et que souvent tu n’as pas le luxe d’attendre si longtemps.
