Le biais sexiste de mon email d'hier

Hier je vous ai écrit pour m’étonner du phénomène suivant :

Les métiers qui font rêver en école de commerce sont les plus mal payés.

L’un d’entre vous (Aymeric) m’a répondu en me dévoilant un point mort du raisonnement. Maintenant qu’il m’a fait la remarque ça me paraît évident. Mais ça fait bientôt 10 ans que je passe à côté de l’explication.

Voici la vraie explication :

Les métiers qui font rêver et qui sont vus comme féminins en école de commerce sont les plus mal payés.

3 ingrédients dans un même cocktail

Avant toutes, choses, je remets l’email d’Aymeric, que j’ai allégé et légèrement modifié pour garder l’essentiel :

Bonjour Nicolas,

Je crois que la loi "on est mal payé dans les secteurs qui font rêver" n'est pas la règle, mais l'exception.

(…)

Comment expliquer le cas des secteurs de la mode, des médias et du luxe dans lesquels on observe des salaires faibles et des contrats précaires, y compris pour des personnes qui ont des hauts niveaux de diplômes ?

J'ai plusieurs hypothèses :

1- Ce n'est pas vrai pour l'ensemble des postes dans ces secteurs. Il y a sans doute une question de répartition des richesses à l'intérieur de ces secteurs, avec des rémunérations très élevées au sommet, et très faibles à la base ; plus inégalitaire que dans d'autres secteurs (Peut-être pour des raisons structurelles (?) du type effet de réseau, de réputation, "winner takes all", etc.).

2- Il semble que ce sont des métiers où l'on accepte d'être "payé en prestige", en pouvant bénéficier socialement d'une partie du prestige du secteur, de l'entreprise, des personnes côtoyées, etc. La sociologue Giulia Mensitieri a particulièrement travaillé sur les travailleurs précaires du milieu de la haute couture, et elle parle de "précarité glamour".

3- Ce sont des métiers vus comme féminins

Cela ne répond pas à la question "Pourquoi (est-ce que dans ces professions on accepte d'être payé en prestige) ?".

Je crois que tu mets le doigt sur l'essentiel en parlant de rapport de force, mais que tu tombes dans un piège en essayant de le justifier par "la loi de l'offre et de la demande". Le diplôme est une institution dont l'une des fonctions est de justifier des inégalités, notamment de revenu.

Est-ce qu'à niveau de diplôme égal par rapport aux ingénieurs ou aux DAF de Google et Amazon les salaires inférieurs et conditions de travail dans les secteurs de la mode, de la communication ou du luxe n'ont pas à voir avec le fait que symboliquement ils sont considérés comme plus... féminins ?

Cela s'opère notamment à travers le phénomène que décrit par exemple ici la sociologue Marie Duru-Bellat :

"Dans de nombreuses professions « féminines », les femmes sont censées mobiliser les qualités qu’elles mettent en œuvre dans l’espace privé de la famille (dévouement, attention aux autres, « travail émotionnel »…). De fait, ce sont ces qualités « féminines » qui constituent alors, pour les employeurs, la qualification professionnelle. [...]

Toujours est-il que l’invocation de qualités dites spécifiquement féminines, censées découler plus d’une « nature » que d’une formation, permet de ne pas les considérer comme une véritable qualification et de ne pas les rémunérer en conséquence."

D'ailleurs, les "rêves" des adolescents et jeunes adultes restent très influencés par ces représentations stéréotypées associées aux sexes, même quand ils en sont conscients. Les choix d'orientation des collégiens et lycéens en témoignent statistiquement à un niveau très élevé. À "les métiers qui font rêver sont mal payés", on pourrait sans beaucoup tordre la réalité répondre "Non, ce sont les métiers qui font rêver les filles qui sont mal payés".

“C’est fou comment toutes les meufs veulent aller dans le marketing et le luxe”

J’ai dit cette phrase. Y’a environ 9 ans. J’ai aussi dit “c’est dingue comment la mode, les médias et le luxe paient mal”. Plein de fois.

Pourtant… je n’ai JAMAIS fait le lien.

D’ailleurs, hier encore, je n’ai pas fait le lien. Alors que c’était juste devant mes yeux.

Mais Aymeric a raison. Ou, du moins, mon expérience en école de commerce valide sa théorie. En effet, les secteurs de prestige vus comme masculins sont bien payés. Je pense notamment aux secteurs du trading ou de l’aéronautique.

Il en va de même pour les métiers : le marketing paie mal mais la finance paie bien.

Le privilège révèle le problème

Faire une école de commerce vous propulse dans les privilégiés. C’est un diplôme qui protège du chômage. Comme me l’a rappelé Aymeric dans son email :

Le taux de chômage des cadres et professions intellectuelles supérieures ou celui des diplômés de bac+5 et plus est quasi-nul, c'est-à-dire 3-4%, et n'a presque pas bougé depuis des décennies, pendant que celui du reste des actifs s'envolait.

Pourtant… même au sein d’une classe privilégiée s’opère cette injustice.

Pire encore… j’ai été capable de ne pas le voir.

Je me demande si c’est parce que je ne suis pas directement concerné. Mais, pendant l’épisode du podcast, Élise n’a pas semblé faire le lien non plus, il faudrait que je lui demande.

Je ne sais pas comment finir cet email

Merci à vous de continuer à me faire des retours riches par email. Parfois, j’en rate : ne le prenez pas contre vous.

J’ai récemment eu le cas de quelqu’un qui pensait que je l’avais snobée.

J’essaie de gérer au mieux mais j’en rate toujours. Pardon pour ça.

En tout cas, ce sujet me fait réaliser à quel point c’est facile de passer à côté d’un système quand on en fait partie. Je fait le parallèle avec mon expérience du racisme… parfois la surprise des gens autour de moi m’agace légèrement.

Mais… je me rappelle toujours à quel point moi, j’ai exactement les mêmes réactions quand je suis de l’autre côté de la barrière.

Voici encore une piqûre de rappel.