LCDA#1 : plus on a du goût plus c'est dur de dire "j'aime" ou "j'aime pas"

J’ai toujours voulu essayer de faire un format le courrier des abonné·e·s. C’est-à-dire un format où je partage à tout le monde certains emails que vous m’envoyez. En effet, comme tu le sais, j’ai fait le choix d’écrire sur une plateforme où les commentaires sont fermés (ou plutôt payants) la plupart du temps.

Je ne regrette pas : les discussions que ça génère sont tellement plus saines, à l’abri du regard d’un public qui donne envie de gagner le débat.

Mais parfois je me dis “mince, j’aurais aimé que tout le monde le voit”.

Alors je profite de cet avant-dernier jour d’août pour tester la formule.

Voici un email qu’on m’a envoyé suite à mon email intitulé “Art : on simule comme pour le vin”

Si tu ne t’en rappelles plus, tu peux le relire ici, avant :

L'Atelier Galita
Art : on simule comme pour le vin
Avant le covid j’ai été voir un spectacle qui s’appelle de La Fontaine à Booba. Ça a été une révélation car ils mettaient les mots sur quelque chose qui m’a toujours dérangé. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi certains propos déclenchaient une allergie si forte chez moi. Voici quelques exemples …
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Voici l’email en réponse

C’est intéressant ce que tu dis sur les moyens de reconnaître que notre goût se développe sur un domaine. Après avoir lu ton mail, j’avais envie de rajouter un troisième indice :

Quand on devient expert.e d’un sujet, on en parle beaucoup moins en termes de « j’aime/ j’aime pas », ou « c’est top/ c’est nul ». En effet, notre perception est beaucoup plus fine et notre avis est plus nuancé. Du coup, on se détache bien plus du sujet et c’est moins « émotionnel » puisque ça fait prendre en compte bien plus de paramètres. 

Par exemple, si tu t’y connais un peu en peinture, tu vas observer plein d’aspects d’un tableau en lui-même :

  • composition

  • sujet

  • contexte

  • couleurs

  • technique

  • signification

Tu vas également t’intéresser aux aspects du tableau dans l’histoire de la peinture :

  • est-ce qu’il s’inscrit dans un mouvement ou il se met en opposition ?

  • est-ce que c’est novateur par rapport à l’époque ?

  • quelle est la démarche du/de la peintre ?

Alors que si tu n’y connais rien en art, tu vas dire « c’est beau/pas beau », et attendre des autres qu’ils donnent un avis simple, qui va dans ton sens ou l’inverse.

À ce titre, quand je me balade dans une expo de peinture ou de photo, je suis souvent surprise des réactions des gens qui donnent tout de suite leur avis, souvent tranché.

Je ne sais pas si c’est parce que ce sont des sujets qui m’intéressent depuis longtemps, et donc que j’en connais un peu plus que la moyenne, mais j’ai beaucoup plus de mal à dire tout de suite mon avis sur le truc (puisque pour moi c’est clairement pas le plus intéressant).

Donc pour moi si t’es capable de parler du sujet en lui-même sans donner ton avis et dire si t’aime/t’aime pas (et sans vouloir forcément le donner), c’est que tu commences à devenir assez expert.e

Ça marche aussi avec les objets : par exemple si tu demandes l’avis de quelqu’un qui s’y connait un peu en informatique pour acheter un ordinateur, il ne te dira pas « tel ordi / telle marque est bien, tout le monde devrait l’acheter ».

Il va plutôt te demander :

  • ton usage (navigation internet, traitement de photos, de musique, jeux en ligne, traitement de texte… ?)

  • ton budget

  • les critères importants pour toi (la puissance, le poids, la taille, l’autonomie, la qualité de l’écran, la mémoire, la rapidité, la durabilité, l’entretien…)

Et il te dira pas qu’il n’y a un « meilleur ordi » ou une meilleure marque, mais plutôt qu’il y a un ordi qui te conviendra le mieux, qui sera le meilleur pour toi et qui n’est pas forcément celui qui lui fait plaisir à lui, parce qu’il trouve tel type d’ordi beau, pratique et puissant. 

Voilà, c’était la réflexion que je me suis faite en lisant ton mail

Mon commentaire

J’ai trouvé cette réflexion super pertinente. Je la réutilise très souvent maintenant. Je suis entièrement d’accord. C’est paradoxal : plus on développe de goût et plus il est dur d’avoir un avis tranché. Alors qu’on penserait l’inverse.

Effectivement, la première fois que j’ai entendu Koba la D rapper je me suis dit “mais non mais c’est une blague”. Mais c’était dur de dire “c’est nul”. Pareil quand Vald a proposé le déconcertant Bonjour.

En fait c’est exactement le phénomène qu’elle décrit : plus on a de goût et plus on élargit les aspects que l’on regarde. Ça devient donc de plus en plus dur d’avoir un avis tranché car les oeuvres qui sont nulles sur tous les aspects ou géniales sur tous les aspects sont rares.

Souvent c’est juste qu’on ne voit pas tous les aspects.