L’autisme n’est pas un superpouvoir
Parfois, quand une personne découvre qu’elle est autiste, elle clame que l’autisme est un superpouvoir.
Et c’est une réaction totalement normale. J’ai des proches qui ont commencé par cette phase. C’est une tentative de contrecarrer le validisme : puisqu’on me dit que l’autisme est une lacune, je réponds que c’est l’inverse.
Mais c’est un piège similaire à puisqu’on me dit que je suis bête alors je vais affirmer que je suis intelligent·e.
En faisant ça : on valide la hiérarchie. Battre quelqu’un à son jeu c’est accepter le jeu.
Si quelqu’un te dit : je te propose qu’on se tape dessus et celui qui finit debout aura le droit de récupérer les enfants de l’autre… la solution n’est pas de t’entraîner pendant plusieurs mois pour devenir suffisamment fort·e pour gagner à ce jeu. La solution c’est de refuser le jeu.
Ou comme le disait Audre, poétesse noire et militante féministe, lesbienne et antiraciste :
Les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître.
Bon… c’est toujours dur de traduire la poésie. En version originale c’est :
For the master’s tools will never dismantle the master’s house.
La notion de superpouvoir empêche l’identification
On peut se dire que ce n’est pas important. Si des personnes arrivent à trouver de la fierté en se disant que l’autisme est un superpouvoir, quel est le mal ?
Et bah en fait ça va poser exactement tous les problèmes que la neuronorme validiste pose.
De la même manière qu’affirmer sa valeur par son intelligence académique (celle du QI) jette sous le bus les personnes qui sont au bas de cette échelle, affirmer son superpouvoir autistique jette sous les bus les autistes qui n’ont pas de superpouvoir.
Parce que, tu te doutes bien que ce qui est reconnu comme superpouvoir c’est toujours un truc qui sert au capitalisme. Comme par exemple le génie mathématique. Si l’autisme te permet de faire super bien la cuisine chez toi on fera pas de série sur toi.
Traduction : pourquoi certains autistes sont des génies et moi je suis juste moi ? Pourquoi je suis pas une génie ? Pourquoi je ne suis pas douée à faire quelque chose ? Oh mais attends…
Beaucoup de femmes autistes racontent qu’elles ne se reconnaissaient pas autistes à cause de ça.
D’ailleurs ça concerne aussi les hommes. Je me reconnaissais partiellement dans Sheldon. Mais je trouvais ça un peu prétentieux de dire ah oui je suis Asperger (on était en 2013) comme Sheldon.
Je voyais bien que je n’étais pas un génie des mathématiques.
L’erreur qu’on fait sur l’intérêt intense
Souvent, la notion de superpouvoir provient de celle de l’intérêt intense. Tu sais, ce que les allistes appellent intérêt spécifique. Ce n’est pas un hasard si ce qu’ils considèrent comme intérêt spécifique c’est : les trains, les mathématiques, les dinosaures, etc.
C’est jamais : je collectionne les Barbies.
Mais surtout, comme le rappelle Vera Von de Greent dans Autism myths and legends :
Beaucoup d’autistes ont des intérêts spéciaux, ce qui les amène a avoir beaucoup de connaissances sur des sujets spécifiques. Mais la plupart n’y sont pas EXCEPTIONNELLEMENT DOUÉ·ES pour autant
L’intersection avec le privilège
Toujours selon Vera Von de Greent :
Pour que certain·es autistes développent une compétence spéciale dans un domaine correspondant à leurs intérêts préférentiels, certaines conditions sont requises :
Ne pas avoir été découragé·e d’explorer cet intérêt à l’enfance (exemple : une petite fille a beau être autiste, si elle s’intéresse aux maths on va la dissuader)
Avoir été progressivement exposé·e à des ressources de plus en plus complexes sur le sujet
Ne pas être totalement épuisé·e par les exigences de la vie quotidienne
Par conséquent, puisque les adultes passent leur temps à essayer de faire rentrer les enfants autistes dans la norme, rendant ainsi très difficile pour elleux de développer la moindre compétence spéciale, pourquoi on s’attend à ce qu’iels en aient ?
Voilà pourquoi, l’autiste avec superpouvoir est quasiment toujours un homme blanc. Même si on commence à avoir le même avec des femmes autistes. Dans la série Extraordinary Attorney Woo, on nous présente une femme autiste dont le superpouvoir est sa connaissance parfaite du droit et qui est avocate.
On n’a pas besoin de superpouvoir pour avoir de la valeur
On ne contre pas le validisme en affirmant être valide. On le contre en affirmant que la notion même de qui est valide ou pas est toxique.
Ça me rappelle quand les gens disent une entreprise avec de la diversité est plus rentable.
Ok… mais si on avait trouvé le résultat inverse ça voudrait dire quoi ? On recrute que des hommes blancs parce que ça marche mieux ?
Le sujet n’est pas un sujet de si c’est rentable mais de si c’est juste.
D’ailleurs on voit fleurir les mêmes genre de discours qui montrent que les salarié·es autistes sont rentables.
Encore une fois, je comprends la démarche. Mais c’est dangereux.
Car on arrive au truc le plus insidieux :
Le superpouvoir est vu comme une compensation des lacunes autistiques
Je continue de citer Vera Von de Greent :
Ce truc du superpouvoir est aussi une manière de performer une altérité acceptable pour l’audience neurotypique.
Plus la compétence spéciale est vue comme valable et plus elle va contrebalancer les vulnérabilités autistique comme l’inconfort social et les besoins spécifiques.
De la même manière que les européens blancs ont façonné l’altérité des autres peuples à travers l’EXOTISME (notamment avec les zoos humains)
On retrouve encore la notion de zoo, de bête de foire.
Et encore une fois… le vrai problème c’est bel et bien le regard des allistes et non pas, en soi, les autistes qui déclarent avoir un superpouvoir :
Ces stéréotypes soi-disant “positifs” sur l’autisme, même s’ils partent d’une bonne intention, ont un véritable impact sur les personnes autistes. Ils peuvent minimiser leur vécu et leurs difficultés, tout en les cantonnant à une position où demander du changement ou du soutien reste compliqué.
Même si c’est OK que certain·es autistes aient le sentiment d’avoir un superpouvoir et le décrivent ainsi, attendre de toutes les personnes autistes qu’elles le fassent n’a rien d’émancipateur.
Les personnes autistes devraient pouvoir se sentir en sécurité en étant spéciales et/ou ordinaires, en ayant besoin de beaucoup ou de peu de soutien, selon leur propre expérience unique en tant qu’individus.
Source
Comme tout le reste de la semaine on est toujours dans l’excellente BD de Vera Von de Greent :


