La théorie de l'élagage synaptique
Une citation sur l'autisme #3
On continue avec les extraits de livre. Là encore, un livre dont je ne parle pas beaucoup car il n’est pas renversant même si j’adore le titre :
But Everyone Feels This Way: How an Autism Diagnosis Saved My Life - Paige Layle
J’ai vraiment aimé ce passage car je l’ai trouvé très éclairant pour repenser mon rapport au monde.
En revanche, deux bémols/mise en garde :
Beaucoup de théories sur le cerveaux autistes sont fausses car elles n’ont été faites que sur des cerveaux d’hommes autistes. On l’avait vu quand on avait parlé de The lost girls of autism avec par exemple l’idée fausse que les cerveaux autistes ont un système social sous-développé alors que c’est l’inverse quand on observe la plupart des autistes qui ont été socialisées comme des femmes.
L’obsession pour le cerveau est malsaine. Déjà parce qu’on confond sytème nerveaux et cerveau. “Neuro” ne veut pas dire “cerveau”, ça veut dire “nerfs”. Ensuite parce que l’autisme est avant toute autre chose un rapport social au monde. Surinvestir le cerveau pour dire vous voyez, c’est un vrai truc est malsain, de la même manière que ça serait bizarre d’expliquer toute l’expérience féminine par la biologie (c’est souvent comme ça que la transphobie s’immisce).
Ceci étant dit, voici le passage :
Laisse-moi faire un infodump sur les neurosciences
(…)
Quand nous naissons, notre cerveau est rempli de neurones que nous n’utiliserons jamais. À mesure que nous apprenons, certains circuits dans notre cerveau se renforcent, tandis que d’autres ne sont jamais activés. Les systèmes simples deviennent plus complexes avec l’apprentissage, ce qui signifie que nous avançons avec le système complexe et que l’ancien devient inutile.
Les neurones qui ne sont pas utilisés passent par un processus appelé élagage synaptique.
Il est beaucoup plus efficace d’aller du point A au point B par l’autoroute que d’emprunter des chemins de terre cahoteux, si éloignés de la route principale que le GPS ne peut même pas indiquer où vous êtes. Le cerveau se débarrasse donc de ces directions confuses. Il élague ces synapses inutilisées et encombrantes.
Ce que tu pratiques enfant crée des circuits solides qui ne seront pas éliminés. S’il y a des neurones dans certaines zones qui ne sont pas utilisés dans un circuit — par exemple si tu n’as pas appris l’espagnol, la guitare ou le football — alors ces neurones deviennent non pertinents et sont retirés du “GPS”.
Choses que j’ai apprises à faire :
Chanter des comédies musicales entières
Cuisiner un repas de Noël
Faire de la danse contemporaine, ainsi que du hip-hop, du ballet, des pointes, du jazz et du lyrical, mais pas des claquettes
Parler plus ou moins bien français (en anglais dans le texte)
Mémoriser tous les éléments du tableau périodique
Que ce soit l’apprentissage d’une compétence comme celles-ci ou l’apprentissage de la gestion des émotions, comme la colère, le même processus d’élagage neuronal se produit. Il est plus facile d’apprendre une nouvelle compétence lorsque de nombreux neurones sont disponibles pour se spécialiser, comme dans le développement précoce, que plus tard.
Voici maintenant ce qui concerne l’autisme : chez nous, cet acte organique d’élagage synaptique ne se produit pas autant que chez les cerveaux allistes (non autistes). Les chercheurs et les scientifiques ne savent pas encore exactement pourquoi, si ce n’est qu’il s’agit probablement d’un facteur génétique. Même dans ce cas, ils ne savent pas si cela résulte du fait que nos circuits ne deviennent pas aussi forts, ou si c’est la raison pour laquelle ils ne deviennent pas aussi forts, ou même si ces deux éléments sont liés.
L’idée générale est la suivante : nous avons beaucoup plus de neurones. Je n’aime pas définir les gens ni les enfermer dans des cases, et je trouve les métaphores difficiles à cause de ma façon de penser, mais j’espère que poursuivre avec l’analogie de l’autoroute aide à visualiser l’élagage neuronal.
Quand tu es sur l’autoroute, tu peux généralement rouler longtemps avant de sortir. Souvent, je peux activer le régulateur de vitesse et rouler pendant des heures avant d’atteindre ma sortie. Les autoroutes sont excellentes pour relier des lieux éloignés de la manière la plus rapide possible. Elles permettent d’avancer sans s’arrêter pendant longtemps.
Les allistes — les personnes qui ne sont pas autistes — ont plus d’autoroutes dans leur cerveau. Les différentes parties de leur cerveau sont plus fortement connectées entre elles. Il est beaucoup plus facile pour leur lobe temporal de se connecter au lobe occipital, par exemple. Les voies électriques dans leur cerveau se connectent plus facilement, et ces autoroutes deviennent plus solides avec le temps, car les autres neurones ont été élagués, ce qui réduit les interférences dans le signal.
L’élagage neuronal montre sa force chez les personnes non autistes, car le signal est plus fort et l’autoroute est bien définie.
Les personnes autistes n’ont pas autant de connexions fortes à longue distance, ce que l’on appelle une sous-connectivité à longue portée.
Si tu connais une personne autiste, il y a de fortes chances que tu l’aies vue se souvenir d’événements apparemment insignifiants remontant à des années, expliquer tous les types de dinosaures étudiés, résoudre facilement des problèmes mathématiques complexes ou se rappeler ce qu’elle a mangé trois mois plus tôt un mardi quelconque. Cela vient du fait que la mémoire est gérée par une partie spécifique du cerveau. Comme nous avons beaucoup de neurones concentrés dans certaines zones, lorsque ces zones sont sollicitées, nous sommes particulièrement efficaces.
(Note : alors moi, j’ai surtout vu des autistes avec une mauvaise mémoire, beaucoup beaucoup plus, mais remplace l’exemple par n’importe quoi d’autre de monotâche)
On appelle cela une sur-connectivité à courte portée, ce qui signifie que sur de courtes distances, notre cerveau possède de nombreuses connexions. Nous sommes capables d’effectuer très efficacement des tâches impliquant une seule zone du cerveau, souvent même plus efficacement que les allistes.
La mémorisation, la reconnaissance de motifs, l’organisation, la détection des détails fins et l’hypersensibilité sensorielle font partie de ces domaines.
Comme mentionné plus tôt, différentes parties du cerveau sont spécialisées dans différentes fonctions. Les yeux envoient des informations au lobe occipital, situé à l’arrière du cerveau. Ces informations doivent ensuite être traitées ailleurs, par exemple dans les lobes frontaux, situés à l’avant du cerveau. C’est l’une des plus longues distances qu’un signal électrique doit parcourir dans le cerveau.
Que se passe-t-il donc lorsqu’une personne autiste a besoin que plusieurs parties de son cerveau fonctionnent ensemble ?
Cela concerne notamment des actions comme :
La communication sociale
L’identification du langage corporel
L’identification des expressions faciales
La compréhension des sous-entendus
La compréhension de concepts abstraits
La navigation dans les hiérarchies sociales
Tu peux reconnaître ces difficultés comme des choses pour lesquelles les personnes autistes sont réputées avoir du mal. Mais ce qui est important, c’est que toutes ces actions nécessitent la coopération de plusieurs zones du cerveau, ce qui demande des connexions efficaces à longue distance.
Il existe d’autres actions, et cette liste n’est pas exhaustive. Il s’agit d’une théorie générale qui ne couvre pas tout ce qui fait que les personnes autistes sont ce qu’elles sont. Il faut aussi se rappeler que les personnes autistes ne sont pas toutes identiques, et que nous n’avons pas les mêmes connexions aux mêmes endroits.
Je peux avoir plus de neurones liés au langage créatif, tandis que quelqu’un d’autre peut en avoir davantage dans les zones mathématiques. Je peux être hyposensible au goût, tandis qu’une autre personne peut y être hypersensible. Nos expériences de vie influencent également notre développement et notre manière d’être au monde.
Nous sommes des êtres complexes. L’une des nombreuses raisons pour lesquelles nos comportements diffèrent entre nous et par rapport aux personnes allistes réside dans les variations de ces connexions neuronales.
Encore une fois : il faut se méfier de ce type d’explication. Mais ça rejoint une autre théorie qui pour le coup est de l’ordre du psychologique : l’autisme comme étant un monotropisme. Grosso modo ça dit que beaucoup de choses dans l’autisme ont le monotropisme pour point commun. En d’autres termes, une faculté accrue de se concentrer sur une chose mais une difficulté à basculer sur d’autres.
Les intérêts intenses ? Monotropisme de concentration.
La difficulté à gérer le non-verbal et le verbal à la fois ? Monotropisme de communication.
Les hyper réactivités sensorielles qui se mélangent à des hypo réactivites ? Monotropisme sensoriel
Les comportements répétitifs ? Monotropisme comportemental.
Là encore ça reste une théorie mais ça m’a beaucoup aidé à me représenter mon fonctionnement.
