La suprématie Aspie et Elon Musk
Hier je te disais que la présentation de Daniel Tammet, l’autiste qui a retenu des milliers de décimales de pi me donnait l’impression d’une bête de foire.
Je te disais que même si on le présentait comme capable d’effectuer des tours de force cognitifs, on prenait bien soin de lui faire faire des trucs principalement inutiles. Ou alors même si on parle de ses capacités en calcul mental, on insiste sur le côté savant idiot : très fort en calcul mais très nul dans un truc que la plupart des gens savent faire.
Exemple dans cet article de 2006 sur lui :
Il est capable de dominer, avec une facilité qui frise l’osmose, ces domaines qui posent problème à la plupart des gens, les maths et la syntaxe (il a maîtrisé l’islandais en une semaine). En revanche, il a dû lutter pour acquérir des compétences qui semblent évidentes aux autres : la communication, l’empathie, la capacité à avoir une vue d’ensemble sans se perdre dans les détails.
Et je te disais que ça illustrait l’impasse de se servir de “l’intelligence” pour chercher de la reconnaissance.
Les suprémacistes Aspies
Il y a une partie des autistes qui sont séduits (je garde au masculin car ce sont très souvent deshommes) par l’idée de la suprématie Aspie.
En résumé : je suis un être supérieur car je suis un autiste avec un haut QI. Je suis donc supérieur aux allistes peu importe leur QI, mais aussi aux autistes qui n’ont pas un haut QI.
Un des représentants les plus connus de cette idéologie est Elon Musk. Beaucoup de gens autour de moi essaient de nier qu’Elon Musk est autiste. De manière assez paradoxale puisque les mêmes personnes sont d’accord pour dire que c’est aux personnes de dire si elles sont autistes. Or, Elon Musk a lui-même affirmé qu’il était autiste. Il ne l’a dit qu’une fois, ce n’est pas un truc qu’il martèle, mais il l’a dit.
Et d’ailleurs, si on est de bonne foi, c’est dur de ne pas voir qu’il est autiste.
Je pense que ce qui pousse les gens à nier qu’il est autiste c’est que c’est un des pires humains possibles.
Sauf si tu es néonazi et dans ce cas c’est un des meilleurs humains possibles.
Donc on a pas trop envie de l’avoir dans notre équipe.
Sans surprise, Elon Musk n’a pas dit qu’il était “autiste”, il a dit qu’il était “Asperger”. Et, là encore, ce n’est pas un hasard si c’est ce mot qui attire Elon Musk, un mec qui fait des saluts nazis en public. Le concept même du syndrome d’Asperger est ancré dans une idéologie réactionnaire.
Une idéologie ancrée dans le bullying
La plupart des autistes qui se revendiquent de la suprématie Aspie sont des hommes qui ont vécu du bullying (du harcèlement scolaire). Pour ne pas s’effondrer, ils se sont réfugiés dans l’idée qu’ils étaient meilleurs que les harceleurs. Grâce à leur intelligence académique.
Fergus Murray le raconte bien dans son article : We Need to Talk About Aspie Supremacists
Les autistes, dans les sociétés modernes, ont toujours été harcelées, persécutés et discriminés — que les gens sachent ou non que nous sommes autistes. On nous voit comme bizarres, peu coopératifs et parfois lents. L’exclusion sociale et l’isolement sont fréquents.
Beaucoup d’autistes finissent avec une estime de soi chroniquement basse. Dans ce contexte, il est compréhensible que certains enfants autistes s’accrochent aux choses dans lesquelles ils sont bons, et décident que celles-ci sont les plus importantes — pas les absurdités dans lesquelles les autres enfants gaspillent leur temps. À l’école, j’étais férocement fier de mes capacités scolaires, et j’ai honte de dire que je croyais que mon intelligence me rendait supérieur aux harceleurs qui m’ont rendu la vie scolaire infernale : profs et élèves, sans distinction.
Je venais d’une famille intellectuelle et, franchement, plutôt bizarre ; c’était réconfortant de pouvoir me dire que, même si les harceleurs avaient manifestement raison en disant que j’étais un·e weirdo, je pouvais surpasser intellectuellement la plupart sans effort.
Je pense que c’est une expérience courante chez les enfants qui grandissent avec le type d’autisme qu’on appelait autrefois « autisme de haut niveau » ou « syndrome d’Asperger ». On est traités comme de la merde, et ça nous pousse à nous agripper à tout ce qui peut nous permettre de nous sentir à peu près OK avec nous-mêmes. La logique, les prouesses de mémoire, les « compétences en îlots » (“splinter skills”). Il y a sans doute pire comme stratégie d’adaptation, mais celle-ci a de gros problèmes.
D’abord, elle est souvent fragile. Par exemple, tu rencontres des gens au moins aussi forts que toi « intellectuellement », mais qui semblent avoir des compétences sociales « normales » ; ou bien tu finis par réaliser qu’une aptitude extraordinaire à résoudre des Rubik’s cubes ne suffit tout simplement pas à te faire traverser la vie.
Ou alors tu dépenses 44 milliards de dollars pour acheter une plateforme de réseau social au nom de la liberté d’expression, et tu découvres que tu es nul pour diriger une plateforme de réseau social, et que les gens continuent de s’en servir pour se moquer de toi — du coup, la liberté d’expression n’a plus l’air d’une si bonne idée du tout.1
Je comprends… j’aurais pu finir là-dedans aussi. Tout comme j’aurais pu finir Incel quand j’étais au plus bas du rejet social. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les milieux incels sont remplis de mecs autistes.
Qu’on soit parfaitement clair : ça n’est pas une excuse.
Souvent quand j’explique à quelqu’un d’où vient le mal, on me répond bah ça excuse pas ? Bah non, en effet.
Ou alors parfois c’est l’inverse, je décris un comportement que je juge maléfique et on me répond oui mais la personne a vécu telle chose. Bah encore heureux ? Y’a que dans les mauvais films que le méchant a pas de raison d’être méchant.
Toutes les personnes autistes harcelées ne deviennent pas des suprémacistes Aspie. Mais tous les suprémacistes Aspie ont vécu une forme de harcèlement.
La bonne nouvelle c’est que la solution n’est pas dure à trouver : mettre fin au harcèlement scolaire.
C’est un sujet tellement sous-estimé. Mais un jour on en parlera sérieusement.
Ce n’est pas pareil que la suprématie autistique
Attention, quand je te parle de suprématie Aspie, je ne te parle pas de suprématie autistique. Si tu crois que les autistes sont supérieur·es aux allistes, je pense que tu as tort mais en vrai fais toi plaisir.
Tu es plus proche des suprémacistes Aspie que ce que tu penses
Ce qui est profondément toxique dans la version Aspie c’est que tu acceptes la prémisse des allistes : les autistes sont inférieur·es. C’est juste que tu dis non, pas tous les autistes, moi je suis la version supérieure, y compris à vous.
Et… forcément là je te parle de la version extrême du truc mais énormément d’autistes que je connais ont une version light de ça : croire que l’intelligence académique dit la valeur d’une personne.
Souvent ce sont des personnes qui ont été arnaquées par le concept de HPI qui justement leur vendait cette forme de supériorité : en fait tes problèmes viennent du fait que t’es trop au-dessus des autres.
Je comprends : si on passe ta vie à te dire que tu es bête, tu peux avoir la tentation de dire que non tu es intelligent·e.
Mais c’est comme si des gens se moquaient de la taille de ta voiture et que tu revenais avec une énorme voiture. Ce n’est pas une réaction saine. Ce qui est sain c’est de rétorquer mais on s’en fiche de la taille de la voiture.
L’intelligence académique (ce que mesure le QI) ne fait pas la valeur d’une personne.
D’ailleurs… quand tu valorises l’intelligence ou que tu insistes pour dire moi je suis autiste sans déficience intellectuelle, tu penses que ça implique quoi pour les personnes qui ont une déficience intellectuelle ? Si les autres neurodivergent·es les jettent sous le bus (car je rappelle que HPI c’est littéralement le summum d’être neurotypique et que le retard intellectuel est la neurodivergence originelle, la première qui a été réprimée), qui ne le fera pas ?
C’est quand même très spécial de dire tous les cerveaux (système nerveux) méritent le respect…. SAUF CES GROS DÉBILES DE TDI (trouble de la déficience intellectuelle).
Je sais, tu t’inventes que tu penses pas ça. Mais c’est juste que tu te le caches à toi-même. Si tu tombes dans le piège de valoriser l’intelligence académique comme mesure de la valeur d’une personne, c’est forcément la conclusion.
Les médias véhiculent quasiment toujours cette idée
De Hooge estime que les médias contemporains véhiculent, pour certains, des idées compatibles avec le suprémacisme aspie. Elle cite à titre d’exemple la série télévisée Sherlock de la BBC, dans laquelle un syndrome d’Asperger non-officiel est évoqué pour le personnage principal, qui par ailleurs en manifeste des traits comportementaux caractéristiques et rappelle régulièrement sa supériorité sur les autres individus.
Elon Musk, propriétaire de Twitter / X, a qualifié d’« observation intéressante » une capture d’écran d’un post de 4chan affirmant que seules les « personnes neuroatypiques » sont capables de penser librement et d’être chargées de déterminer la vérité objective.
Le rédacteur Eric Garcia a décrit sa réponse comme une représentation de la description faite par Elon Musk de son propre syndrome d’Asperger, et de l’isolement social et des brimades qu’il a subis en grandissant.
Lors de la seconde investiture de Donald Trump, Elon Musk a été accusé d’instrumentaliser l’autisme à des fins de diffusion du suprémacisme Asperger2
Les idées d’Asperger ne sont pas mortes
On pourrait croire que j’essaie de lutter contre des idéologies du passé. Ou tenues par des gens comme Elon Musk. Mais quand Simon Baron-Cohen déclarait :
Qu’est-ce qu’on va perdre si on réduit le nombre d’enfants autistes ? Est-ce qu’on réduirait aussi le nombre de mathématiciens de génies, par exemple ?3
Il disait ça en discutant du fait qu’on pourrait bientôt proposé aux parents de tester l’autisme avant l’accouchement, afin de pouvoir décider d’avorter, comme on le fait déjà avec la trisomie 21.
Dans sa tête il essaie de défendre les autistes. Mais la défense est catastrophique ! On ne doit pas répondre à l’eugénisme par un eugénisme modéré. On doit répondre à l’eugénisme en contredisant ses prémisses :
Le concept de neurodiversité propose un contre-argument subtil et bien plus complet à l’eugénisme. Ce n’est pas seulement parce que certaines personnes autistes sont brillantes que l’autisme ne devrait pas être éliminé : c’est parce que la diversité a une valeur en soi, et que les gens aussi. Tous les gens.
Quand quelqu’un n’est pas en mesure de participer à la société, c’est le signe que la société fait quelque chose de travers, et qu’au final nous y perdons tous et toutes.
(…)
Valoriser la diversité est à l’opposé exact des idées de suprématie.4
