La ritaline est une injonction capitaliste
2 précisions par rapport à ce que j’ai écrit précédemment :
Une autre personne m’a remonté que son psychiatre lui avait prescrit volontairement 2 x 10 mg de Medikinet au lieu 1 x 20, donc la pharmacie lui donne deux boîtes tous les mois. Ça lui permet beaucoup plus de souplesse car parfois il a besoin d’une demi-dose (10), parfois d’une dose à 20. Et du coup ça lui dure plus que 28 jours.
Je connais une personne qui a obtenu une ordonnance de “ritaline” en France à partir d’un diagnostic fait dans un autre pays européen. Ce n’était pas une stratégie consciente, il habitait dans le pays en question au moment de faire son diagnostic. Mais je me dis que ça peut être une piste à explorer. Surtout si tu habites près d’une frontière
Quand le capitalisme nous propose une pilule
Selon l’OMS, la santé mentale c’est :
un état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté
Attends ? QUOI ?
Oui, oui. La santé mentale, pour l’organisation mondiale de la santé c’est quand tu peux être un pion du capitalisme.
Bon… ok je suis un peu de mauvaise foi car on peut s’épanouir au travail en dehors du capitalisme. Les gens travaillaient avant le capitalisme. Mais le fait est qu’à notre époque la plupart des personnes qui travaillent le font dans un cadre capitaliste.
Il faut toujours l’avoir en tête quand on te parle de santé mentale et de ce qui en découle.
Voilà pourquoi j’aime dire, comme Emma Schütz que : la ritaline est la pilule du capitalisme.
C’est évidemment semi-humoristique, mais aussi semi-vrai. J’adore cette formulation car elle permet à la fois de comprendre les bienfaits de la ritaline, mais aussi le danger idéologique derrière.
Mention spéciale : ça fait aussi penser à l’expression machin m’a mis une pilule qui veut dire se faire battre largement ou encore faire passer la pilule.
Je sensibilise à la “ritaline” mais…
Avant toutes choses, si tu me vois promouvoir la “ritaline” c’est parce qu’aujourd’hui y’a une méconnaissance. La plupart des gens :
ne savent même pas que ça existe
ne comprennent pas ce que ça fait
ont des idées reçues qui leur font peur (comme le fait que ça serait une amphétamine)
Ce n’est donc pas parce que je pense que c’est sans danger. Y’a bel et bien des dangers comme tout médicament. À ce titre tu as donc tout à fait le droit de ne pas vouloir prendre le risque.
Tu as même le droit de ne pas vouloir tout court parce que c’est une énième injonction capitaliste.
Du coup je voulais rajouter que :
La ritaline a aussi une vertu indépendante du capitalisme
Par exemple, j’ai une amie qui prend de la “ritaline” dès qu’elle veut s’immerger dans un loisir. Et non pas que pour travailler.
Dans mon cas, j’en parlais à une amie et je lui ai précisé un truc qui ne lui semblait pas évident :
Je me sens mieux, pour le moment sous Concerta. C’est indépendant du besoin de travailler ou quoi, juste je me sens mieux. J’ai moins de brouillard mental, moins de somnolence diurne, je n’éprouve plus cette douleur constante quand je parle et j’écoute plus facilement ce qu’on me dit sans m’ennuyer.
Et c’est vrai que cette question est souvent passée sous silence.
Ça me rappelle ce que Za avait dit quand il m’a interviewé (on parlait déjà de “ritaline” mais c’était après mon premier essai où ça m’avait mis dans un profond état de léthargie euphorique :
Nos représentations culturelles, le modèle selon lequel est perçu le médicament psychiatrique, c’est en gros :
soit ça marche et on fonctionne mieux,
soit ça marche pas et on fonctionne comme avant,
soit c’est pire, c’est-à-dire que non seulement on fonctionne moins bien, mais en plus on souffre de nouveaux trucs qui étaient pas là avant.
Et Nicolas Galita, ici, nous décrit une quatrième option à laquelle personne ne pense. C’est-à-dire qu’il fonctionne moins bien, son agentivité s’effondre, il peut plus initier la moindre action, il reste 8 heures sur son siège, mais en même temps il est dans un état qu’il appelle lui-même un état de plaisir. Il rigole, il trouve tout absurde et drôle, il a envie de faire coucou aux gens derrière les fenêtres.
Donc, en fait, il est dysfonctionnel, mais il ne souffre pas d’être dysfonctionnel. Et ça, c’est une case mentale qu’on n’a pas.
La psychiatrie, quand elle évalue un traitement, elle regarde principalement deux choses : est-ce que le symptôme a diminué, et est-ce que la personne souffre moins ? Et là, la réponse est hybride. Le symptôme, il a pas diminué, il a empiré ; la souffrance, elle a pas augmenté, elle a disparu.
Et donc, la question presque philosophique derrière ça, c’est : mais comment on qualifie ce genre d’expérience ?
Depuis, j’ai réussi à trouver le dosage de “ritaline” où ça me rend davantage “fonctionnel” ET ça diminue mes souffrances mais je trouve intéressant de ne pas perdre de vue cet objectif de moins souffrir.
Mon « mauvais réflexe »
Quand on me dit qu’une personne TDAH n’arrive pas du tout à garder un emploi, j’ai le réflexe de demander si cette personne a déjà essayé la ritaline. Mais en faisant ça je tombe un peu dans le piège…
Au final… est-ce qu’un·e TDAH dans une société où iel peut passer la journée dehors à cueillir des trucs pour manger et les ramener au village serait vraiment handicapé·e ?
Y’a une expérience de pensée (je ne dis pas “théorie” car ça ne repose sur rien) qui dit qu’en fait les TDAH c’était les meilleur·es chasseurs-cueilleurs. Que le TDAH leur permettait de chercher de nouveaux coins, d’avoir envie de courir pour les explorer… qu’avoir un cycle circadien (un rythme de sommeil) différent était super pratique pour que quelqu’un veille sur la caverne pendant que tout le monde dort…
Quand je me précipite pour demander si les personnes ont essayé la ritaline je suis dans un dilemme : ne pas le mentionner c’est laisser potentiellement la personne souffrir, le mentionner c’est un peu mettre sous silence la culpabilité principal.
La personne souffre de sa situation, non pas à cause du TDAH, mais à cause du capitalisme. Or, la ritaline ne va pas atténuer le capitalisme (si seulement), elle va atténuer les traits TDAH.
On apporte une réponse individuelle à un problème systémique.
Je n’ai pas de conclusion satisfaisante à apporter à ce constat. Mais le simple fait de le faire est déjà un pas.
Parce que :
L’empouvoirement c’est important
Savoir que c’est la faute du capitalisme si t’as “besoin” de Ritaline pour aménager ta vie… c’est déjà une manière de reprendre le contrôle. De savoir pourquoi tu fais ce choix mais aussi pourquoi tu ne le fais pas.
