Pendant longtemps j’ai répété à qui voulait l’entendre que je n’étais pas sociable. Alors, déjà à l’époque, ce que je disais c’est que j’aime bien voir des gens, mais ça m’épuise.
Sauf que, maintenant que j’ai l’habitude de travailler sur des profils autistiques (notamment le mien) pour chercher des aménagements, je me rends compte que je faisais 2 erreurs en disant ça.
Manque de précision et de hauteur
Les 2 erreurs sont un peu opposées. La première c’est qu’il fallait zoomer davantage et décrire plus en détail ce qui m’épuisait dans la sociabilité.
La seconde c’est qu’il fallait au contraire dézoomer et me rendre compte que y’a des choses qui m’épuisent mais qui sont extrêmement indirectes : ça n’est pas la sociabilité en soi.
La sociabilité, décomposée plus précisément
Typiquement, dans mon cas je me suis rendu compte que parmi les stresseurs connus de la sociabilité, mes principaux étaient les suivants :
Le ping-pong conversationnel
Je préfère largement quand les gens alternent des “monologues” plutôt que ce truc où il faut rebondir dans tous les sens, renvoyer des et toi, etc. En plus, j’ai beaucoup de mal à comprendre quand je peux prendre la parole.
Ça me rappelle le jour où j’ai compris comment danser. Aujourd’hui j’adore danser et on me dit souvent que je danse “bien” (au sens de ça va). Mais ça n’a pas toujours été le cas. Pendant longtemps les gens me regardaient et venaient me dire à quel point je ne savais pas danser.
Mais tu sais ce qui est le plus fou ? Je suis passé de très mauvais danseur à bon danseur durant la même soirée.
C’était l’anniversaire de ma soeur, à la maison. Comme j’avais aucun enjeu, je suis venu participer sans pression. J’ai regardé les gens danser et, d’un coup, j’ai compris : les gens suivaient le rythme de la basse et non pas les paroles.
Voilà.
J’avais brutalement compris la règle invisible que tout le monde suivait et qui faisait que tout le monde voyait mon décalage.
Et bah ma théorie c’est que c’est pareil dans les conversations : les allistes voient comme des pulsations invisibles qui leur disent quand parler.
Alors que moi, je parle sur le mauvais temps. Au point que je vais dire un truc… sans réaction. Puis, quelques secondes après une autre personne dit exactement le même truc et obtient une grande réaction (des rires par exemple). C’est toujours déstabilisant. Je ne m’y ferai jamais mais au moins maintenant je comprends pourquoi je n’y arrive pas.
Les gens qui veulent faire du small talk
Qu’est-ce que je déteste parler d’un sujet qui n’intéresse pas la personne qui a lancé le sujet ! C’est ça que j’appelle small talk. Ça n’a rien à voir avec le sujet : si tu me parles passionnément de la météo je vais kiffer. Je parle vraiment de toutes ces interactions qui sont là juste pour la vibe mais où on se fiche du contenu.
Les gens qui viennent casser mon petit groupe
Souvent je suis là à passer un excellent moment parce que je parle avec intensité avec une ou deux personnes puis t’as quelqu’un qui arrive et qui vient casser ça ! Soit en s’intégrant à la discussion (je peux pas lui en vouloir), soit en changeant le sujet (et je la déteste).
Ça demande des aménagements spécifiques
Y’a d’autres autistes pour qui les 3 principaux stresseurs dans ces configurations vont être :
Le poids du regard des autres
La difficulté à initier une interaction
Avoir du mal à faire semblant d’être intéressé·e par quelque chose
Bon bah tu comprends que ça va pas imposer les mêmes priorités d’aménagements.
Mais ça ne s’arrête pas là.
Et la suite a été une mini-révélation pour moi.
Les stresseurs indirectement générés par la sociabilité
Je ne me rendais pas compte à quel point une partie du problème est sensorielle. Ce qui me fatigue dans les événements sociaux c’est même d’abord le sensoriel. Chez moi y’a deux sens qui sont agressés.
Les bruits
Le premier c’est mon ouïe. Le brouhaha de fond m’épuise. Mais pas que : ce sont aussi les bruits simultanés qui m’épuisent.
Typiquement, même dans un environnement silencieux, une conversation à côté de la mienne va me fatiguer. Parce que je suis incapable de ne pas écouter l’autre conversation en même temps. Il paraît que les neurotypiques ont un filtre sensoriel qui fait qu’iels n’entendent plus les autres bruits : ce n’est pas mon cas.
Du coup je ne peux même pas le contrôler. Parfois les gens comprennent mal et croient que je suis content de le faire : mais non. Mon cerveau écoute tout seul la discussion d’à côté.
Ça a d’ailleurs toujours été un atout quand je donnais des formations car je suis capable, dans une salle, de savoir globalement de quoi parlent tous les élèves.
Éviter que mon corps ne percute pas les autres corps
L’autre sens qui est perturbé, c’est ma proprioception (enfin je crois, si ça se trouve c’est un autre sens). Mais en tout cas c’est le fait que j’ai du mal avec le fait de frôler d’autres personnes ou même d’être assis trop près. Ça me fatigue de m’empêcher de me cogner.
Le besoin envahissant d’autonomie
On arrive sur ma plus grande révélation. Normalement, une personne qui n’est pas sociable va avoir du mal avec les inconnu·es et/ou les grands groupes.
Sauf que, du coup, je ne devrais pas m’épuiser avec ma compagne !
Alors, certes, c’est l’humain qui m’épuise le moins vite. MAIS je ressens quand même l’épuisement au bout de 2 jours.
Un jour, j’ai découvert que quand on avait un fort besoin d’autonomie, on pouvait ressentir cette fatigue parce que les gens ne font pas comme on voudrait.
Et c’est EXACTEMENT ça, je perds des points de batterie à chaque fois que je la vois faire un truc que j’aurais pas fait comme ça. Ou quand elle me suggère de faire un truc d’une manière.
Or… je ne vais pas lui demander de faire ce que je veux, comme je veux (surtout que moi j’aime pas qu’on me le fasse). Donc c’est un peu un stresseur incompressible. Je n’ai pas trouvé d’autre aménagement que d’avoir mes pauses de solitude.
Donc, même sur un week-end de 2 jours, je vais déclarer des pauses d’une demi-heure où chaque personne est de son côté, pour recharger rapidement.
L’anxiété anticipatoire
Enfin, je me suis rendu compte que le fait de savoir qu’un événement social arrive dans ma semaine est en soi un stresseur. Parce que j’ai une myopie temporelle. Et ça j’ai réussi à le soulager en ayant un calendrier mural géant sur le mur de mon salon où y’a mon ordinateur. Dedans y’a que les événements sociaux et rien d’autre (j’ai mon calendrier numérique pour le reste), de sorte que ça diminue l’angoisse de mon cerveau de voir la frise temporelle sociale.
Cette précision ouvre des portes
On en arrive à ce que je voulais te partager : tant que je pensais que mon problème était « socialiser », je ne pouvais choisir qu’entre me forcer et éviter les gens. Quand j’ai commencé à nommer précisément ce qui me coûtait, des dizaines d’autres axes de travail sont apparus.
Et toi, est-ce qu’il y a des situations qui t’épuisent sans que tu comprennes encore précisément pourquoi ?
Pas besoin d’avoir déjà trouvé le « vrai » stresseur.
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