Cette année j’ai eu plusieurs personnes qui m’ont dit je ne pense pas être en dépression alors qu’on parlait de leur burnout autistique.
Je SAVAIS que le consensus dans la communauté tourne plutôt autour de deux axes :
La dépression est l’effet secondaire du burnout autistique
Ce sont deux phénomènes vraiment distincts
Mais le diagnostic de dépression a tellement été structurant dans ma vie que j’avais du mal à imaginer que ça puisse être distinct. Alors, même si je disais à haute voix à la personne : si tu penses que tu n’es pas en dépression, tu es la seule personne à pouvoir te définir, je ne comprenais pas pourquoi elle me disait ne pas être en dépression.
“Je crois que tu es déprimé”
Avril 2018, je discute de tout et de rien avec Charlotte Appietto, une entrepreneuse. À l’époque j’écrivais un livre de développement personnel (oui, j’ai eu ma phase développement personnel). Je lui explique qu’après avoir fini ce premier jet, je me sens un peu vide et que je ne sais pas pourquoi.
Elle finit par dire :
Je crois que tu es déprimé.
C’était la toute première fois de ma vie que j’envisageais la dépression comme pouvant me concerner. Surtout que j’ai fait une grande partie de ma jeunesse en Guadeloupe où la question de la santé mentale, à l’époque, était taboue.
Aujourd’hui je ne sais pas dire si c’était ma première dépression ou si c’est le fait que quelqu’un mette le mot sur l’état qui m’a permis de voir les suivantes alors que j’en faisais déjà.
“Et si on avait des cycles d’humeur ?”
La même année, je prenais des cours de théâtre d’improvisation. Je ne sais plus comment j’en arrive à parler dépression avec la prof. Je lui dis que j’ai l’impression d’avoir un cycle qui fait que je déprime en juillet, en décembre et parfois en avril.
Elle me demande si ça correspond à des événements anniversaires de ma vie. Or, mon anniversaire tombe en juillet (et j’ai toujours détesté mon anniversaire) et en décembre c’est plus précisément autour de Noël que ça se passe. Avril ? Aucune idée.
Elle m’explique alors que parfois on a des cycles anniversaires d’événements.
Je n’aurais pas dû y croire. Je suis totalement le genre de personne qui balaie ce genre de truc de la main. Sauf que… je n’ai pas de meilleure explication à l’époque. Alors j’y crois à moitié.
“La dysphorie n’est pas propre à la dépression”
04 août 2026.
J’écris à une personne qui s’y connaît particulièrement bien en la matière :
En fait ce qui a été trompeur c’est que le burn-out/dépression n’est pas du tout arrivé comme ce que j’ai connu avant. Et même là, même si je reconnais de manière désormais indubitable l’état, c’est perturbant. J’ai pas les pensées suicidaires et la voix auto dévalorisante alors que c’était avant LES signes que j’utilisais. Et j’ai désormais un nouveau truc : envie de pleurer. Alors qu’avant de savoir que j’étais autiste je pleurais JAMAIS.
Iel me suggère que je ne suis pas en dépression (je résume, c’était plus subtil) et qu’on a tendance à mélanger la dysphorie avec la dépression. Parce que, historiquement, c’était LE signe distinctif de la dépression mais qu’en fait y’a d’autres conditions qui génère de la dysphorie.
C’était la première fois que j’entendais ce mot sans complément. Je connaissais dysphorie de genre et dysphorie du rejet mais pas dysphorie tout court.
Je découvre sur Wikipédia que dysphorie c’est, à la base, l’inverse sémantique d’euphorie. Voici une définition :
La dysphorie (…) désigne une perturbation de l’humeur caractérisée par un sentiment déplaisant et dérangeant d’inconfort émotionnel ou mental, du symptôme de la tristesse, de l’anxiété, de l’insatisfaction, de la tension, de l’irritabilité, ou de l’indifférence.
D’un coup je comprends ce que les autres personnes avaient voulu me dire en me disant je me sens en burnout mais pas en dépression. Je n’arrivais pas à concevoir une dysphorie sans dépression. Pour moi c’était la signature de la dépression. Et je ne suis pas le seul : si tu vas voir un·e médecin et que tu lui décris une dysphorie, tu as toutes les chances qu’on te dise que tu es en dépression.
Parce que je n’avais jamais vraiment vécu la dysphorie sans les autres piliers de la dépression (perte ou gain d’appétit, hyper ou hyposomnie, pensées suicidaires, dévalorisation, etc).
Et aussi parce que le mot dépression m’a tellement aidé pendant toutes ces années… c’était quelque chose qui me paraissait si unique comme expérience humaine que je voyais pas comment ça pouvait se confondre avec autre chose.
Un burnout autistique ressemble énormément à un trouble dépressif majeur
Quand j’ai lu cette phrase, en 2024, dans Unmasking Autism, je l’ai entouré en gros au stylo. C’était la première fois que j’entendais parler de burnout autistique. Et en même temps j’étais surpris qu’un truc puisse ressembler à une dépression.
Tout ça pour dire que… j’avais beaucoup de mal à différencier dans ma chair, le burnout autistique et la dépression. Je savais le faire théoriquement, on en avait même fait une semaine d’emails. Mais y’a une différence entre savoir quelque chose en théorie et le comprendre émotionnellement, personnellement, charnellement.
Aujourd’hui, je pense que je vois très clairement la différence. Oui, pendant des années j’ai fait des burnout qui m’ont mis en dépression. Mais je crois que cette année…
Je n’ai pas vraiment fait de dépression
Maintenant que j’ai les billes pour comprendre, je me rends compte que mon burnout n’a pas engendré de dépression. À part la dysphorie, je n’avais pas vraiment de symptômes dépressifs persistants. En revanche j’avais tous les critères du burnout :
J’avais oublié cette fatigue intense qui fait qu’on se réveille déjà épuisé. Un truc vraiment physique : j’avais mal au dos de me lever quelques minutes. Et, les années précédentes, je ne m’étais pas rendu compte de la violence du besoin de retrait social. Puisque je passais toute la période globalement tout seul de toutes façons. Cette fois, j’ai demandé de l’aide. Mais j’ai aussi constaté que, même au contact d’amies proches, je me sentais comme brûler de juste interagir avec un autre humain.
Idem pour la capacité diminuée à masquer. C’était dur à pleinement percevoir quand je restais seul. Là, par exemple, je me suis rendu compte à quel point “l’infodump” est mon canal de communication préférentiel, même à l’écoute. Je ne supportais plus la communication en tour de parole. Je ne te parle même pas de small talk, hein ? On oppose souvent l’infodump autistique et le small talk. Ici je te parle vraiment juste du concept de se renvoyer la balle.
J’avais besoin d’écouter une personne parler longtemps, sans qu’elle me pose des questions pour me renvoyer la balle parce qu’il faut. Et je dis bien besoin. C’était pas une démarche militante comme en temps normal. Ce n’était plus que je considérais cette forme de communication comme supérieure, c’est carrément que je n’étais plus capable de faire autre chose.
D’ailleurs, un des trucs qui m’attriste le plus c’est le nombre d’autistes (souvent des femmes autistes) qui se culpabilisent de faire des tunnels et finissent par voir ça comme un truc très négatif.
Comprendre permet de diminuer le désespoir
Je ne peux pas te dire la composition exacte de ce qui m’a préservé des idées suicidaires, de l’autodévalorisation, de l’hypersomnie…
En revanche je crois pouvoir dire qu’un des ingrédients essentiels a été la compréhension du burnout autistique. Je savais que :
Ce n’était pas VRAIMENT l’épisode des punaises de lit qui a provoqué l’état
Ce n’est pas un phénomène mystérieux inexpliqué : c’est parce que je suis autiste
Les manifestations du burnout peuvent se classer en 5 catégories
Les années précédentes j’étais rongé par la colère. D’un événement que j’estimais comme étant déclencheur ET DONC entièrement responsable. Savoir que ça ne marche pas comme ça m’a épargné cette colère que j’aurais pu avoir contre mon agence locative qui n’a rien fait pour m’aider. Enfin, non… j’étais en colère. Mais une colère normale. Pas quelque chose qui m’a rongé parce que j’étais persuadé que mon état était de leur faute.
Idem… le fait de savoir comment ça se manifeste m’a permis d’observer plus finement les choses, d’avoir un vocabulaire pour les décrire.
Ça m’a pas donné vraiment de pouvoir pour sortir du burnout. En tout cas je n’ai pas eu cette impression. J’ai eu l’impression qu’il fallait que je laisse faire mon “corps” sans précipiter les choses. Mais ça m’a clairement donné une dose d’espoir protectrice de la dépression.
Bon… c’était pas agréable pour autant, hein ? C’était horrible. Mais moins horrible que d’habitude.

