Cet été tu aurais pu me croiser dans un parc parisien avec ma compagne. Mais, tu aurais aussi pu te demander si on était ensemble. Car on faisait deux choses différentes : elle lisait un livre et j’écoutais un podcast.
On a adoré ce moment ensemble. Car oui, on l’a vécu comme un moment ensemble. Il est possible de retirer un plaisir de la simple présence de l’autre. Ce n’est pas parce qu’on s’ennuyait ou qu’on ne savait pas quoi faire. On a consciemment choisi de faire deux activités en parallèle.
Dans la culture autistique ça s’appelle le parallel play. Ça vient d’une description à l’origine réservée aux enfants : quand iels jouent chacun·e de leur côté sans intéragir entre elleux. Tous les enfants font ça. Mais les enfants autistes ont tendance à le faire davantage.
Alors les adultes autistes ont commencé à se demander si ça pouvait pas aussi s’étendre à l’âge adulte.
Qui a dit qu’on devait faire les mêmes choses en même temps ?
L’idée du parallel play c’est donc de faire quelque chose en la présence d’une personne qu’on aime, sans que cette personne participe à l’activité.
On sort de l’injonction qui veut qu’il n’existe qu’une forme de convivialité : celle où on fait pareil en même temps, celle du repas de famille qu’on impose à tout le monde même si y’a des membres qui veulent pas le faire.
Ce weekend, on a été dans un café créatif qui a ouvert récemment :
On a pris un kit en autonomie. J’ai pris celui du collage. Mais je n’ai pas fait le collage AVEC ma compagne, je l’ai fait de mon côté et elle faisait son kit de son côté.

Là encore, ce n’est pas parce qu’on s’ennuyait : on est volontairement allés dehors pour faire ça.
J’insiste parce que les gens ont tendance à associer les loisirs parallèles à une forme de désamour ou d’ennui.
J’ai plusieurs contre-arguments à ça. Le premier c’est qu’on le fait déjà avec nos smartphones : y’a très probablement des moments avec tes proches où vous êtes en même temps sur vos smartphones.
D’ailleurs, ce temps s’instaure souvent de manière informelle, y’a pas un top départ, d’un coup les gens le font. Et on voit bien que c’est pas une histoire d’ennui.
Même si… j’entends encore souvent des gens juger et dire regarde ce couple au restaurant qui sont sur leur smartphone au lieu de se parler, c’est triste.
Bah, pourquoi ? Si ça fait plaisir aux deux ?
Bon, évidemment, le souci du smartphone c’est que parfois il nous aspire et ce n’est pas un plaisir, plus une forme d’addiction.
Mon deuxième contre-argument c’est que y’a des loisirs très prisés qui ressemblent déjà à ça. Quand tu vas au cinéma avec quelqu’un, certes vous voyez le même film, mais ça changerait quoi de le faire chacun·e de votre côté ? On peut très peu communiquer PENDANT la séance de toute façon.
Et mon dernier contre-argument c’est qu’on fait ça alors même que nous n’habitons pas ensemble et qu’on se voit uniquement pour faire du temps de qualité.
Tout peut se désynchroniser
Comme dit mon amie Nina : mais pourquoi on veut à ce point synchroniser nos estomacs ?
C’est vrai que c’est étrange. Si j’ai faim très tôt dans la journée pourquoi je dois attendre les autres ? Mis à part dans les contextes où y’a pas le choix (par exemple quand je suis en formation, j’impose un créneau horaire pour manger car sinon ça serait compliqué en logistique).
C’est quelque chose qui a été très dur à déconstruire autour de moi tellement les gens tiennent à ce truc du repas en même temps.
Ne parlons mêmes pas des français·es alcooliques qui croient que parce qu’iels boivent avec d’autres gens ce n’est pas de l’alcoolisme. Je précise “français·es” car les britanniques se moquent de nous là-dessus.
Pourquoi faudrait-il attendre quelqu’un pour manger ? C’est très étrange. Par exemple, j’ai souvent faim vers 18h00, ma compagne a faim vers 20h30. Pourquoi devrais-je souffrir pendant 2h30 ?
Attention, je prépare une solution pour les deux personnes, si nécessaire. C’est pas tu te débrouilles pour manger.
Surtout qu’ensuite manger en même temps est une torture pour moi. J’entends les bruits de bouche, je n’arrive pas à parler tout en mangeant, etc.
Idem au restaurant avec des ami·es, pourquoi attendre que tous les plats arrivent ? Je me suis déjà retrouvé à attendre qu’un seul plat arrive (alors qu’on est genre 4-5 à déjà avoir le notre) jusqu’à ce que le mien refroidisse et ensuite comme je parle, je celui qui finit en dernier et qu’on attend pour passer au dessert.
C’est pareil quand on se déplace : pourquoi faudrait-il prendre le même moyen de transport ?
Ma compagne a proposé que, cette année, on se rende à l’aéroport chacun de notre côté. Et elle a raison : quel est l’intérêt de faire ça en même temps alors qu’on a des besoins si différents ? On se retrouve à stresser parce qu’on comprend pas comment l’autre va s’en sortir comme si l’autre n’était pas un adulte capable de gérer.
Je vais avoir envie de lui dire dans quel ordre se préparer,
elle va vouloir m’inciter à faire ma valise la veille alors que je veux pas,
je vais vouloir qu’elle marche vite dans la rue pour prendre de l’avance dans le trajet
elle va me dire que je vais jamais être prêt au rythme où je vais (bien sûr que je serai prêt)
je vais vouloir prendre le moyen de transport le plus rapide
elle va vouloir prendre le moyen de transport le moins cher
Et ainsi de suite. Bien sûr, on a appris à se connaître donc on essaie de se modérer. Mais même si je ne lui dis pas dans quel ordre se préparer ça “m’agace” de la voir et vice-versa de son point de vue.

