De la même manière que toute une génération a découvert le plaisir de la non-mixité de genre, je pense qu’on gagnerait à expérimenter la non-mixité de neurotype.
Aujourd’hui encore, l’autisme est défini comme un déficit social dans le DSM. Heureusement, il y a toute un bataillon de scientifiques qui travaillent à désintoxiquer ce truc.
Ça a commencé avec Damian Milton en 2012 qui a théorisé ce qu’il a appelé le problème de la double empathie. C’est une idée qu’il a trouvé hors du champ scientifique puisqu’il existait déjà des militants autistes comme Jim Sinclair qui le clamait déjà dans les années 90.
L’idée du problème de la double empathie est simple : on n’a jamais prouvé que les allistes comprenaient les autistes, on l’a juste décrété. Or, pour dire que les autistes ont un déficit social il faut prouver que c’est unilatéral.
Damian Milton postule alors qu’on ne le prouvera pas. Au contraire, on va se rendre compte que c’est bilatéral : les allistes ont du mal à comprendre les autistes autant que l’inverse.
Tu as probablement déjà entendu parler de Milton. J’en ai déjà parlé plusieurs fois. Mais est-ce que tu savais que ce n’était pas un docteur en psychologie ? Il a un doctorat en philosophie. Il s’est ensuite intéressé à la sociologie, puis la psychologie sociale.
Ce n’est pas anodin. Souvent je vois des discussions sur l’autisme où on se comporte comme si la science se résumait à la psychologie et la médecine.
On rappelle que les médecins qui pratiquent ne sont PAS des scientifiques.
Mais d’autres champs de la science ont leur mot à dire. Typiquement, la sociologie est là pour avoir un regard critique et se demander si les autistes n’ont pas été, avant tout, victime d’un regard validiste.
Tout ça pour dire que l’article original de Milton a pas vraiment de preuve comme les gens normaux l’entendent : c’est son avis étayé par des pensées philosophiques.
Mais, du coup, ça a ouvert la porte aux gens qui travaillent dans les autres champs.
Notamment Catherine Crompton qui, elle, est docteure en psychologie. Elle a donc lancé une série d’études pour corroborer la thèse de Milton avec des preuves psycho.
Le jeu du téléphone avec des autistes et des allistes
Une de ses études1 publiée en 2020 est simple : organiser un jeu du téléphone. Tu sais… ce truc auquel on donnait un nom raciste quand on était jeune ? Une personne chuchote un truc à l’oreille d’une autre, qui re-chuchote à l’oreille d’une autre, et ainsi de suite. À la fin on demande à la dernière personne de dire ce qu’elle a compris et on voit à quel point l’information de base a été déformée.
L’idée de Crompton et ses collègues est donc de faire ça avec des groupes de :
8 autistes
8 allistes
4 autistes et 4 allistes
Et voici ce que ça a donné :
Nous avons observé une dégradation significativement plus rapide de la rétention des détails dans les chaînes mixtes, tandis que les chaînes autistes ne différaient pas significativement des chaînes non autistes.
Les évaluations de la connivence par les participant·es faisaient apparaître des scores significativement plus faibles pour les chaînes mixtes.
Ces résultats remettent en question le critère diagnostique selon lequel les personnes autistes manqueraient des compétences nécessaires à une interaction réussie. Au contraire, les personnes autistes se transmettent efficacement l'information entre elles. La transmission de l'information se dégrade sélectivement plus vite dans les paires mixtes, parallèlement à une diminution de la connivence
Note : j’ai traduit “rapport” par “connivence” mais c’est très dur à traduire. Le “rapport” c’est un peu le fluide relationnel en anglais. L’alchimie ressentie.
Ce résultat est important, car il montre que les personnes autistes ont les compétences nécessaires pour bien se transmettre l'information entre elles et pour ressentir une bonne alchimie, et que des problèmes n'apparaissent que de manière sélective, lorsque des personnes autistes et non autistes interagissent.
On a donc bien une étude qui corrobore la théorie de Milton. Comme d’habitude, une seule étude n’est jamais suffisante. Cette théorie est encore en cours d’exploration, mais on commence à avoir pas mal de résultats qui convergent.
Pourquoi je n’ai que des autistes autour d moi ?
Pour ça.
Je ne compte plus le nombre de fois où on m’a dit : je comprends pas, j’ai l’impression de voir des autistes partout, y’a un problème.
Non, tu vois des autistes partout autour de toi. C’est très différent. Y’a plein de raisons à ça. Premièrement l’autisme est héréditaire donc tu as souvent plein d’autistes dans ta famille. Ensuite, tu as l’effet du validisme : les allistes te rejettent.
En voici encore une autre : communiquer avec des allistes c’est perdre en qualité de communication.
Et ça va dans les deux sens.
Autour de moi j’ai des autistes convaincu·es que les allistes savent pas communiquer, qu’iels mentent tout le temps, qu’iels ne peuvent pas communiquer efficacement au premier degré. Et c’est vrai d’un point de vue autiste. Mais c’est parce qu’iels ont d’autres moyens de communication. Iels communiquent comme ça parce que ça marche entre elleux.
Sinon on aurait trouvé que les groupes pleinement autistes communiquent plus efficacement que les groupes pleinement allistes.
Mais surtout, ça veut aussi dire qu’il faut qu’on arrête de se laisser dire qu’on manque d’empathie ou qu’on ne sait pas communiquer.
Ce serait aussi absurde que de dire à un italien qu’il ne sait pas communiquer parce qu’il parle pas en français.
Autistic peer-to-peer information transfer is highly effective - Crompton, Catherine J., et ses collègues - https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/1362361320919286

