Extrême-droite : ce n'est pas le racisme qui la définit

Une définition de l'extrême-droite et des camps qui la compose

Nous sommes en pleine montée en puissance de l’extrême-droite. Le problème c’est que l’extrême-droite ne se revendique jamais comme telle.

Déjà que la droite se revendique rarement comme telle, il est logique que personne ne s’assume d’extrême-droite. C’est une étiquette qui fait chuter en popularité.

Par conséquent, si on écoute les responsables politiques, l’extrême-droite n’existe plus.

Si tu as déjà joué au jeu du Loup-Garou : l’extrême-droite est exactement dans la position des joueurs qui ont tiré une carte de loup-garou. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien s’il existe un jeu qui reprend les codes du loup-garou mais en les remplaçant par “les fascistes”. Ce jeu c’est Secret Hitler.

Dédicace aux fans de ce jeu.

Nous sommes donc, nous, dans la position des joueurs qui tirent une carte de villageois. Pour survivre il nous faut comprendre comment reconnaître les loup-garous car, eux, ne nous diront pas qu’ils le sont.

Erreur la plus courante : les assimiler au racisme

L’extrême-droite n’a pas pour socle idéologique principal le racisme. On fait cette confusion parce qu’on confond extrême-droite et fascisme/nazisme. Or, si le fascisme est bel et bien un courant d’extrême-droite, tous les courants d’extrême-droite ne sont pas fascistes.

Il y a des personnes d’extrême-droite qui ne sont pas plus ouvertement racistes que des personnes d’autres camps politiques.

D’ailleurs, quand on a voulu me faire voter au second tour de 2017 on m’a dit “en tant que Noir, tu dois faire barrage au racisme”. J’ai répondu : “bah Macron, il fait plus de déclarations racistes que Marine Le Pen !”.

Entre, “l’expatriation en Guadeloupe” et la blague des “Kwasa-Kwasa” j’ai plus souvent éprouvé le racisme ordinaire via Macron que Marine Le Pen. Parce que, le racisme n’est pas l’apanage d’un camp politique. Le racisme infuse tous les camps politiques.

C’est important de le garder en tête car toujours pointer uniquement le racisme de l’extrême-droite mais jamais le sien propre est un obstacle à l’émancipation antiraciste. Mais c’est un autre sujet sur lequel on reviendra.

En revanche, je n’ai pas de doute sur le fait que Marine Le Pen est d’extrême-droite mais pas Emmanuel Macron. C’est à ça que j’aurai fait barrage si j’avais voté. Comment je le sais ? En définissant ce qu’est l’extrême-droite.

Définir la gauche et la droite

Il n’y a pas de définition officielle de l’extrême-droite. Celle qui me convainc le plus est celle du YouTubeur : Tzitzimitl - Esprit Critique.

Il commence par définir la gauche et la droite. Ça semble difficile. En effet, comment expliquer qu’Obama soit à gauche aux USA en mettant en place une sous-sécurité sociale sur la santé. Alors que Sarkozy est à droite en France et a conservé le système de sécurité sociale sur la santé ?

Ou encore, comment expliquer que les Républicains soient passés de l’extrême-gauche à la droite ?

C’est parce que la gauche et la droite ne sont pas des idéologies, ce sont des rapports au monde.

La gauche est composée des personnes qui veulent changer le monde vers un monde qu’elles estiment meilleur. On peut les appeler les progressistes.

Sans jugement de valeur : certains progrès étant néfastes. La gauche des années 60 a par exemple défendu la pédophilie au nom du progrès.

La droite est composée des personnes qui veulent conserver la société actuelle. On peut les appeler les conservateurs.

Là encore sans jugement : certaines choses valent d’être conservées, d’autres non.

C’est d’ailleurs pour ça qu’on appelle ça “la droite”, en référence au bras droit, celui qui est d’accord avec le pouvoir.

Le nom a émergé en 1789, à une époque où le symbole de “s’asseoir à la droite du pouvoir” était encore très fort. Un vote à l’assemblée avait été organisé. Il s’agissait de se prononcer pour ou contre le droit de véto du roi.

Les gens pour se sont assis à droite, les gens contre se sont assis à gauche.

Il est bon de noter qu’à ce moment quasiment tout le monde est royaliste. La droite veut garder la monarchie absolue, la gauche veut instaurer une monarchie parlementaire. Les gens qui veulent une République sont alors la minorité d’extrême-gauche.

Entre temps, les républicains ont gagné et ont imposé leurs idées. 100 ans plus tard, ils deviennent donc des conservateurs. Ce n’est pas une trahison, bien au contraire. Une fois qu’un courant de gauche a appliqué ses idées, il est normal qu’il passe à droite pour les conserver.

Mais, du coup, les gens qui étaient déjà à droite : les monarchistes… est-ce qu’ils sont de gauche parce qu’ils veulent changer la société ?

Non. Au contraire : ils sont encore plus de droite. Ils deviennent des réactionnaires : des gens qui veulent revenir au monde d’avant.

L’extrême-droite c’est le courant qui pense que c’était mieux avant

Ce qui constitue l’extrême-droite c’est donc la volonté de revenir à une société d’avant. Avant quoi ? Le plus souvent : avant la révolution de 1789. En d’autres termes : c’est les gens qui auraient déjà été classés à droite en 1789.

L’extrême-droite, par conséquent, est un courant politique convaincu que la société est en déclin. C’est un mot fondamental chez eux. Déclin ça veut dire que la société a, un jour, été glorieuse, au maximum. Mais, que depuis le pic, on ne fait que régresser.

Voilà ce qui fonde structurellement l’extrême-droite : cette idée du déclin.

Voilà pourquoi les personnes ouvertement racistes sont toujours d’extrême-droite. Ce n’est pas parce que j’ai dit que l’extrême-droite n’était pas forcément ouvertement raciste que l’inverse n’est pas vrai.

Pour être ouvertement raciste il faut être d’extrême-droite. Pour être ouvertement raciste il faut nécessairement avoir la nostalgie d’un monde d’avant.

C’est également pour cette raison que toutes les personnes qui veulent appliquer une religion monothéiste à la lettre sont d’extrême-droite.

Oui, Daesh est un mouvement d’extrême-droite. Même si c’est une extrême-droite qui ne désire pas le même monde d’avant que l’extrême-droite chrétienne.

Quelles sont les familles de l’extrême-droite ?

On l’a dit : c’est une erreur de confondre fascisme et extrême-droite. On peut, par exemple, être royaliste et ne pas être antisémite.

Voici les trois grandes familles classiques de l’extrême-droite.

Famille #1 : les réactionnaires

C’est l’extrême-droite originelle. Les réactionnaires s’appellent ainsi parce qu’ils sont la réaction à la révolution. Entre eux, ils se désignent aussi comme “droite légitimiste”. Ce sont initialement les personnes qui aimeraient un retour à une monarchie.

Mais, on utilise le terme pour désigner toute personne s’opposant violemment aux révolutions de la société. C’est un peu devenu le fourre-tout pour mettre les gens d’extrême-droite qui n’appartiennent pas aux autres familles.

Marion-Maréchal Le Pen et Patrick Buisson se revendiquent discrètement de cette branche.

Pourquoi discrètement ? Parce que, contrairement à la famille suivante dont l’étiquette jouit d’une bonne image, elle est dure à assumer en public.

Famille #2 : les bonapartistes

On peut également les appeler les Césaristes, puisque le bonapartisme est un remix du césarisme. Les bonapartistes sont plus subtils que les monarchistes.

En effet, ils ont compris qu’on ne peut plus imposer une monarchie sans le soutien du peuple. On ne peut pas se contenter de dire qu’on est légitime parce qu’on a du sang royal.

Sans compter que, Napoléon, ça l’arrangeait pas trop puisqu’il avait pas de sang royal. Il est donc un usurpateur du trône pour les réactionnaires légitimistes.

On va donc proposer une monarchie soutenue par le peuple. Napoléon comprend le concept de communication politique. Il comprend que l’opinion du peuple peut se fabriquer. Comme César, il organise des plébiscite. Le plébiscite c’est quand on demande à la plèbe son avis sur une idée du monarque. Nous on appelle ça un référendum.

Napoléon va donc faire des référendums pour justifier ses actions. Coup d’état ? On confirme avec un plébiscite. Une guerre ? On confirme avec un plébiscite.

Ça permet de contourner tous les contre-pouvoir, à condition d’avoir la majorité des gens derrière nous.

On pourrait croire que c’est démocratique, du coup ? Mais pas du tout puisque le monarque joue tout à chaque fois. Il dit “si vous votez non, je pars”. Donc chaque idée présentée devient “pour ou contre Napoléon”.

L’autre grande caractéristique du bonapartisme c’est d’instaurer en permanence la confusion.

À l’extrême-droite réactionnaire Bonaporte offre un régime monarchique, à la gauche il offre des symboles révolutionnaires : le drapeau, la nation, l’hostilité envers les monarchies européennes.

On instaure la confusion en se fondant sur un principe simple : les gens sont plus sensibles aux symboles qu’aux actions. Mais ce qui compte ce sont les actions. Donc on peut à la fois perpétuer les symboles de la révolution et devenir, dans les faits, un monarque absolu avec encore plus de pouvoirs concentrés que Louis XVI.

En ce sens, le bonapartisme est un des mouvements politiques qui comprend le mieux la psychologie. C’est ce qui le rend tristement efficace.

Marine Le Pen, Florian Philippot et Nicolas Dupont-Aignan se revendiquent de cette famille.

Famille #3 : les fascistes

Les fascistes reprennent les astuces du bonapartisme : se déclarer ni de gauche, ni de droite. Mais ils y rajoutent un fondement profondément raciste.

Voici les trois piliers du fascismes :

Pilier 1 : il existe une unité entre les gens d’ascendance européenne. Cette unité est politique, sociale et culturelle. On appelle cette unité la race blanche (ou la civilisation occidentale-.

Pilier 2 : il existe un complot organisé entre des ennemis de l’intérieur (les Juifs par exemple) et la gauche pour détruire cette unité. Ce complot utilise l’immigration de personnes non-blanches pour détruire la civilisation occidentale. C’est à cause de ce complot que la civilisation occidentale/la race blanche n’est plus triomphante.

Pilier 3 : il faut protéger la civilisation occidentale en instaurant un état ethniquement blanc. On va donc expurger les immigrés et les dégénérés. De gré ou de force.

Et, sachant qu’il y a toujours des réfractaires, ça finit souvent en “de force”.

Personne ne se revendique du fascisme à haute voix car cette famille a eu (relativement) récemment le pouvoir total dans deux pays : Allemagne et Italie, avec les résultats que l’on sait. Le choc en Europe est encore trop fort pour accepter que quelqu’un se dise ouvertement fasciste. Mais rien ne garantit que c’est définitif. L’Europe a été choquée et meurtrie par le bonapartisme. Mais ça fait suffisamment longtemps pour qu’on puisse s’en réclamer fièrement aujourd’hui.

C’est dans cette famille que je classe Eric Zemmour depuis qu’il a déclaré adhérer à la théorie du grand remplacement et à l’idée de la remigration (c’est-à-dire une politique de renvoi des personnes pas assez françaises “chez elles”).

Bien entendu, il ne dira jamais “oui je suis fasciste”. Il se contente de dire qu’il veut une remigration et la sortie de la cour européenne des droits de l’homme.

Ces familles sont rivales

Parfois j’entends dire que Zemmour est là pour adoucir Marine Le Pen et ainsi faire gagner Macron. Au moment où j’écris, cette théorie est déjà contredite par la réalité puisque Zemmour est plutôt en train de tuer Marine Le Pen. Mais surtout elle vient de personnes qui ne s’intéressent pas à l’extrême-droite. Elles n’ont donc rien suivi des feuilletons internes.

En effet, le Rassemblement National est le parti vitrine des extrême-droites. On y trouve les trois familles en son sein (publiquement ou discrètement). Mais, du coup, il y a aussi des luttes de pouvoir entre les familles.

Or, depuis 2017 il y a une contestation très forte de la stratégie bonapartiste de Marine Le Pen, accusée de ne pas être assez radicale et trop “de gauche”.

Sans compter que, par définition, il n’y a qu’un seul Bonaparte. Donc les bonapartismes sont aussi en rivalité entre eux. Il y a donc régulièrement des luttes pour faire tomber le chef et en nommer un autre. Par exemple, Phillipot a fait sécession avec Le Pen et veut désormais être le Bonaparte.

Ce débat interne est donc sincère : ce n’est pas un calcul. Il y a vraiment actuellement un fort mouvement que Zemmour ne fait que représenter et qui explique le froid entre Marine Le Pen d’un côté et Marion-Maréchal/Jean-Marie Le Pen de l’autre.

Ça n’arrive pas soudainement : ça couve depuis 2017. Le feuilleton s’est déroulé sous les yeux des personnes qui s’y intéressaient.

Voilà donc comment reconnaître l’extrême-droite

Tu l’auras compris : quand je dis que le racisme n’est pas la définition de l’extrême-droite je ne suis pas en train de la défendre. D’ailleurs je le redis : les personnes ouvertement racistes sont toujours d’extrême-droite. Mais, je le redis aussi : l’inverse n’est pas vrai. Toutes les personnes d’extrême-droite ne sont pas ouvertement racistes.

C’est important car sinon ça leur permet de nier trop facilement leur appartenance à l’extrême-droit. Marine Le Pen a beau jeu de surfer sur notre confusion et scander “trouvez une déclaration raciste de ma part ? C’est bien la preuve que je ne suis pas d’extrême-droite”. Alors qu’elle est bel et bien d’extrême-droite.

C’est important de ne pas confondre car le confusionnisme est précisément la stratégie favorite des bonapartistes et des fascistes. Ça leur permet de déclarer qu’il n’y a plus vraiment de gauche ou de droite. D’ailleurs, le parti nazi est la contraction de national-socialiste.

Sans confusion, il est désormais presque impossible pour un parti d’extrême-droite de prendre le pouvoir. Voilà pourquoi ils mettent tant d’énergie à dire que la droite et la gauche n’existent plus. Ils le présentent comme une idée nouvelle. Alors que Bonaparte disait déjà ça, le général Boulanger disait déjà ça, Hitler a dit ça. C’est simplement un classique pour conquérir le pouvoir.

Il est crucial pour nous d’apprendre à ne pas se laisser berner. Ce n’est pas parce que Marine Le Pen envoie des symboles de gauche (la retraite à 60 ans) que ça la sort de l’extrême-droite, bien au contraire : c’est simplement la stratégie bonapartiste de base.

Où ai-je volé ça ?

Une grande partie de cette analyse est la paraphrase de cette vidéo de Tzitzimitl - Esprit Critique :