Du danger de faire des story Insta

Hier, j’ai publié le dernier épisode de mon format d’été : les chroniques guadeloupéennes. Aujourd’hui, j’aimerais revenir sur les enseignements que j’en tire.

Pourquoi ne pas faire de pause d’écriture ?

J’aurais pu faire une pause dans l’écriture. Certains soirs je me suis maudit de ne pas l’avoir fait. Mais, en réalité, c’est souvent la fatigue qui m’a fait dire ça. Jamais le vrai besoin de pause.

Ce n’est pas le cas du podcast : je suis bien content de faire une pause estivale. Parce que je n’aime pas autant ça. Ou plutôt, j’adore l’enregistrer mais je n’aime pas faire le montage un dimanche.

Alors que je suis content d’écrire, même le dimanche. Même en vacances.

L’autre raison de ne pas faire de pause c’est la notion de série. Ou plutôt de streak. Je ne trouve pas de bonne traduction. Je dirais que streak c’est le substantif de d’affilée. Aujourd’hui c’est la 574ème fois d’affilée que je publie un email pour l’Atelier.

Les séries d’affilée sont puissantes. Elles changent tout. Déjà parce qu’elles ancrent une habitude et rendent tout plus simple. Ensuite parce qu’elles permettent aussi de se mettre une pression par superstition. C’est ça qui m’empêche de faire une pause : une sorte de superstition. Pourquoi arrêter un truc qui m’a fait tellement de bien ?

D’ailleurs, un jour il faudrait que j’écrive sur le sujet. J’avais vu le conseil dans Show your work et je peux confirmer que c’est un des meilleurs conseils possibles : fais un truc d’affilée et ça finira par être puissant.

Le carnet a aidé

L’autre leçon que j’en tire c’est l’importance de se faire plaisir dans son environnement, ses outils. Je ne cesse de dire que ce ne sont pas les outils qui font l’ouvrier, que ce ne sont pas les chaussures d’Usain Bolt qui le font courir vite. Mais on ne peut pas non plus négliger l’impact que peut avoir un outil agréable.

Avant de partir, j’ai été à la chasse aux carnets. Je ne savais pas quoi choisir. Alors j’en ai pris 4.


Je me disais que le petit jaune serait plus pratique à emmener sur la plage. Mais en même temps, j’étais séduit par le concept du Two-Go : une page blanche puis une page lignée, pour alterner entre deux états d’esprit. Par exemple une partie pour écrire les choses directement liées à l’organisation du séjour et l’autre pour écrire les chroniques.

Mais en même temps… j’aimais bien la couverture en tissu, toute douce, du bleu clair.

Mais en même temps… j’étais intrigué par le carnet rouge avec une couverture en cuir. Pourquoi était-il quatre fois plus cher que les autres ? Juste pour cette couverture ? C’est vrai que c’est plus beau et solide. Plus résistant à l’eau aussi.

Finalement, j’en ai mis deux dans ma valise : le cuir et le jaune.

Finalement, j’en ai utilisé un seul : le cuir.

Alors que j’aurais cru que la nouveauté du concept Two-go m’aurait plus branché.

Je n’ai pas regretté : c’était un plaisir de pouvoir écrire dans un carnet à l’épreuve du sable, de l’eau et d’un sac où il est malmené. Je le jetais dans mon sac géant le matin et je n’avais plus à m’en occuper.

Des souvenirs gravés

Ce dont je suis le plus content avec ce format ce sont les souvenirs. Je me dis que je serai content dans 10 ans. Parce que j’ai regardé les photos de mon séjour de 2011 et je regrette de ne plus avoir les émotions associées.

Avoir immortalisé ce séjour avec autre chose que des photos. Avoir immortalisé le mariage de ma soeur avec autre chose que des photos. D’ailleurs elle m’a envoyé une photo écho à l’épisode 4. Dedans j’écrivais :

Je la vois. Je pleure. Sans préavis. 

Ma sœur se marie et je ne pensais pas que ça me ferait cet effet.`


Et quelques jours après elle m’a envoyé :

Votre épisode préféré

En parlant de ça, l’épisode 4 a été votre préféré et de loin. Certains m’ont même dit que c’était le meilleur email de l’histoire de l’Atelier.

J’ai été surpris. Et, je dois le reconnaître, un peu jaloux de moi-même. Mes autres emails étaient jaloux de ce format qui remportait autant d’adhésion avec beaucoup moins de travail.

Je me sentais vraiment comme un chanteur qui explose avec sa chanson la moins travaillée. Ou la plus éloignée de son style. Un peu comme Dizis (La Peste). Tu as déjà écouté autre chose de lui que J’pète les plombs ? En vrai son art est très éloigné de ce hit. Pareil pour Kamini dont le propos est en réalité plus profond que dans Marly-Gomont.

Sans la moindre blague, j’encourage tout le monde à essayer le premier album de Kamini au moins une fois. Ça décrit avec humour (et bizarrerie) son quotidien. Or, son quotidien c’était l’hôpital psychiatrique. J’ai adoré avoir une loupe dans cet univers dont on ne parle pas assez. Des chroniques de l’hôpital psy, justement. Un jour je l’ai recommandé à quelqu’un qui était en séjour à l’hôpital : elle a adoré. Mention spéciale pour ma punchline préférée :

C'est pas les gangsters à 2 balles de ta cité, c'est pas 14 mec qu'ont buté une personne… en psy c'est un mec qui a buté 14 personnes

Que faire après un épisode qui marche mieux ?

C’est dur de se remettre d’une oeuvre qui fonctionne. Même à une si petite échelle. Quand c’est un email ou un article ça va, car c’est indépendant. Mais là, au sein d’une série, on a envie de reprendre la recette. Sauf que reprendre la recette ce n’est pas drôle.

As-tu repéré le tic d’écriture que j’ai contracté en écrivant les chroniques ? Avant je n’utilisais pas aussi souvent ce groupe de mots. As-tu vu lequel ?

Là où c’était dur c’est que, par définition, la réalité ne se plie pas docilement aux exigences de la narration. On aurait aimé que ça aille crescendo. Sauf que ça ne se commande pas : les derniers jours avaient moins d’événements.

Du coup, c’était dur de terminer. Déjà que c’est dur tout court de faire une fin de série. Et, comme tous les scénaristes, j’ai été essoufflé dans les avant-derniers mais j’ai retrouvé un nouveau souffle sur le dernier.

Le danger des story Insta

Venons-en au titre de cet email : j’ai vite compris que j’étais dans une position similaire à quelqu’un qui fait des story sur Instagram.

Ça a des conséquences sur la réception par le public. On en a déjà parlé : Instagram est le réseau qui provoque le plus de dépression chez les personnes qui l’utilisent. Parce qu’il crée un décalage trop grand avec la réalité, tout en prétendant décrire le vrai.

Sur Instagram, tout le monde a l’air de kiffer sa life. Or, pour les gens qui ont des émotions comparatives (ce n’est pas mon cas), ça peut porter atteinte à leur estime d’eux-mêmes.

Si, quand tu vois quelqu’un sur une plage tu te dis “oh la chance” ou “ah le bâtard”, c’est probablement que tu as des émotions comparatives.

Le pire c’est que ça vient directement du format. Ce n’est pas une volonté des personnes qui créent du contenu. Si j’avais le doute, il est désormais levé maintenant que j’ai essayé un format similaire.

J’ai une amie à qui je disais que ses story Insta sont vraiment en total décalage avec sa vie. Qu’on a l’impression qu’elle est tout le temps heureuse dessus, même dans les pires moments. Je crois qu’elle ne me croit pas quand je lui dis ça.

L’ironie du sort ? Elle est venue me dire “t’avais l’air trop heureux pendant ses vacances en Guadeloupe, c’est ouf”.

Ce à quoi j’ai répondu : oui c’était super cool, mais attention j’ai eu des moments de tristesse comme toujours. C’est juste que je ne les ai pas chroniqués.

Pourquoi ? Alors que moi-même je fustige l’effet Instagram ? Pourquoi n’ai-je pas chroniqué le moment où j’ai crié à mon père que j’espérais que son père à lui mourrait le plus vite possible ?

Pourquoi n’ai-je pas chroniqué le moment où j’ai dit à ma soeur qu’elle faisait du chantage émotionnel et que ça ne fonctionnerait pas sur moi ?

Pourquoi n’ai-je pas chroniqué la dispute où j’ai peur pour ma sécurité physique, parce que je suis seul dans un appartement que je ne peux plus fermer à clé (l’autre personne étant partie de rage avec cette clé) ?

Pourquoi n’ai-je pas détaillé tous les moments où j’ai déçu des gens que j’aime ?

Je pense qu’il y a trois raisons.

Raison #1 : la pudeur

Je sais que je vais être lu. Donc c’est dur d’offrir une telle vulnérabilité en public. Surtout quand je sais que les personnes en question vont lire. En plus, les chroniques sont positionnées dans le temps, donc il est facile de retrouver le jour. Même si j’écris “un ami”, cette personne peut se reconnaître sans souci et vérifier la date.

Cette personne pourrait être blessée par ce que j’écris. Voire sentir que je dévoile son intimité. Puisque l’événement s’est passé entre nous deux, il lui appartient autant qu’à moi.

C’est le cas, même quand j’écris des choses positives. Parfois j’ai écrit “Mélissa” et je me suis dit non, je préfère ne pas la relier nommément à l’histoire. Parfois je l’ai écrit et je l’ai laissé mais j’ai hésité.

Voilà également pourquoi je ne nomme pas le personnage qui s’appelle Mon amie. Elle exerce un métier qui implique de ne pas avoir trop de traces sur le web.

Raison #2 : le manque de recul

Je sais… on n’en peut plus de cette expression. J’allais écrire “le délai de digestion versus le temps de rédaction” mais c’était quand même beaucoup moins compréhensible.

Je sais raconter mes tristesses. D’ailleurs, je le fais souvent le weekend dans le format qui s’appelle les nano-pensées. La différence ? Ça demande beaucoup plus de travail et de temps de digestion.

D’ailleurs, parfois après un épisode des nano-pensées j’ai des proches qui me demandent si tout va bien car c’était super sombre. Alors que je vais super bien. Je n’ai pas besoin d’être dans l’état dépressif pour écrire dessus. Parfois c’est le cas, bien sûr, mais d’autres fois j’écris la tristesse pendant 2000 mots, puis je retourne à mon humeur joyeuse.

Pourquoi ? Parce que ça me permet d’avoir le temps de digérer la tristesse pour la métamorphoser en art, en quelque chose de lisible et d’universel.

Raison #3 : le format

Puisque je chronique le même sujet (mon séjour) tous les jours, je n’ai pas beaucoup de temps pour travailler l’email. Ça rejoint le point précédent : non seulement je n’ai pas digéré mais en plus j’ai un temps très limité pour écrire. Le format est un instantané.

Contrairement aux Story Insta, il ne disparaît pas, mais c’est tout comme : je sais que y’aura la chronique suivante le lendemain qui éclipsera l’actuelle.

Je n’ai donc pas le temps de fouiller dans mon émotion.

Sans compter que la contrainte chronologique, je trouve, se prête beaucoup moins bien à la description d’une émotion négative.

Par exemple, chaque chronique décrivait un jour : on accordait donc le même poids à tout. Sauf le mariage de ma soeur et mon anniversaire que j’ai développé sur deux épisodes. Mais, du coup, cet égalité déséquilibre le récit. Pour décrire certaines disputes, j’aurais eu besoin de 3 épisodes minimum. À l’inverse, certains jours étaient moins mouvementés, mais je devais quand même écrire un épisode.

D’ailleurs, quand j’ai voulu vous raconter pleinement une émotion négative, je suis sorti du format des chroniques. J’ai fait l’email qui s’appelle Pourquoi vous faites ça ?

Je ne l’ai pas prémédité, c’était spontané : j’ai eu besoin de sortir du format pour m’exprimer.

Attention, les chroniques sont donc fausses

Pourquoi je parle de danger ? Déjà parce que ce genre de format donne l’impression que tout va bien. Ensuite, parce que ça peut créer une fausse impression d’intimité. Un peu injuste puisque vous nouez une relation avec un personnage. Ce n’est pas égalitaire. Cette asymétrie est bien décrite dans la vidéo Ces youtubeurs ne sont pas vos amis.

Autant il y a quelque chose de profondément viscéral dans un format comme les nano-pensées, autant les chroniques restent superficielles, comme on l’a vu.

L’une d’entre vous (que je remercie par ailleurs) m’a envoyé un email à ce sujet. Sur la sensation de rentrer dans mon intimité. Je t’en ai déjà parlé hier. Je réitère : je ne vous ai pas vraiment présenté mon intimité. Un journal extime n’est PAS un journal intime. Une suite de story insta n’est PAS une description de la vie.

Petit détail marrant de cet email : il finissait par une question. Que voici :

Pourquoi diable n’y es tu plus retourné [en Guadeloupe] depuis 11 ans ?

Je ne sais pas ce qui l’a poussée à croire ça… mais je suis retourné en Guadeloupe 5 fois sur les dix dernières années.

C’est un exemple de comment le récit peut déformer la compréhension. J’ai dû faire une phrase à un moment sur le fait que j’avais adoré mon séjour de 2011…

Tu deviens un influenceur

Ce séjour je l’ai fait avec un ami qui a le même prénom que moi. Il habite en Californie depuis 3-4 ans, alors je le vois beaucoup moins souvent. On s’est vu ce weekend. Il m’a demandé si je comptais me transformer en influenceur.

Il avait raison : le modèle des chroniques c’est totalement le modèle influenceur.

J’ai profité de la pause des formations pour essayer ce format. Format qui serait impossible si mon objectif était de vendre des formations. Pour vous vendre des formations il faut à un moment que je vous offre de la valeur gratuitement sur le sujet en question. C’est à ça que servent les semaines de lancement.

On en a déjà parlé mais je déteste le modèle de l’influenceur : faire du contenu sans but éducatif et se rémunérer avec la publicité.

Pour deux raisons : la première c’est que j’aime enseigner. Je prends la parole pour enseigner. Je suis heureux quand j’enseigne à une classe de 10, bien plus que quand j’ai un article qui est lu par 50 000 personnes. Bien sûr c’est cool, mais c’est beaucoup moins cool.

En plus, on oublie de dire que l’exposition arrive avec son lot de désagréments. Un de mes articles les plus lus a été également lu par l’extrême-droite, qui m’a agoni d’insultes racistes.

La deuxième c’est que j’aime l’argent. On a déjà parlé aussi : je pense que l’argent est un outil formidable pour organiser la vie humaine. Je pense que le capitalisme est un poison. Mais l’argent existait avant le capitalisme et existera probablement après lui. Ce sont deux choses très distinctes.

Or, le modèle influenceur insiste d’abord sur les likes avant les euros. Ça vient du modèle économique de la pub. Ça pousse à être consensuel. Ça ne m’intéresse pas.

Une fois on m’a dit “tu n’as pas peur d’avoir beaucoup de désabonnements si tu vends une formation toutes les trois semaines ?”

J’ai répondu : “aucune idée. Mais de toutes façons si quelqu’un se désabonne pour ça, ça veut dire qu’il n’aurait pas acheté… je préfère les euros au likes. Je préfère avoir 100 clients qui me rapportent 1000€ que 1 millions de followers qui ne me rapportent pas 10€.”

Donc non, je maintiens mon opposition philosophique au modèle de l’influenceur : c’était juste pour les vacances. En septembre on revient aux formations et aux emails didactiques.

Une surprise demain

Demain tu vas recevoir un email spécial. Si tu veux conserver toute la surprise, c’est le moment de quitter l’email.

Je.

Te.

Laisse.

30.

Secondes.

C’est bon ?

Vraiment ?

Je disais donc : demain une des personnes qui est apparue dans les chroniques a souhaité proposer sa version de l’histoire.

Demain, ce sera donc une chronique guadeloupéenne mais pas par moi.

Un peu comme si, dans la dernière saison de How I Met Your Mother il y avait un épisode où la Mother racontait toute sa version de l’histoire, en accéléré.