Borderline et Trauma complexe
Za m’a interviewé pour discuter de mon expérience dans les premières prises de “ritaline”. On a continué à parler après l’interview et je ne sais plus comment on est arrivé sur le sujet du borderline. Je lui disais qu’une psychologue m’avait affirmé que j’étais borderline et que c’est fou le nombre d’autistes qui reçoivent ce “diagnostic” au lieu de celui d’autisme.
Il m’a redit à quel point le diagnostic en lui-même est foireux. Ce à quoi j’ai répondu que, oui, je voyais bien que c’était pas ouf MAIS que ce qui m’empêchait de définitivement l’archiver dans ma tête c’était que je connais deux personnes qui correspondent exactement à l’intégralité des 9 critères. C’est d’autant plus troublant qu’avant de rencontrer la deuxième je pensais que la première était “unique”.
Mais surtout… ces deux personnes n’ont selon moi absolument rien en commun, à part ça. Par conséquent, même si c’est pas une observation scientifique (je me base sur deux exemples), j’ai du mal à me dire que Borderline est seulement une insulte de psy.
Est-ce que c’est juste un profil autistique particulier ?
Il m’a alors demandé si ces deux personnes avaient vécu des traumas dans leur enfance.
Oh… je n’avais jamais pensé à ce point commun évident, effectivement. Mais à l’époque je ne savais pas qu’il y avait un lien. Je l’apprends ce jour là.
Le trouble du stress post traumatique
Tu le connais probablement mieux sous le nom anglais de PTSD (pots traumatic stress disorder), que tu entends dans les séries américaines avec un mec qui revient de la guerre. D’ailleurs, quand j’étais jeune, l’intégralité des personnages de fiction qui vivaient un PTSD étaient des soldats.
Tu sais le mec qui revient de la guerre mais qui a des flashbacks, des cauchemars, qui ne comprend pas pourquoi il n’arrive pas à relationner comme avant avec sa famille et qui sursaute quand y’a un bruit de pétard qui ressemble à un bruit de fusil.
C’est plutôt une bonne représentation… si on oublie le fait que ça se concentre sur juste un scénario de PTSD (en plus un qui concerne quasiment que des hommes).
En réalité, on observe un PTSD sur des adultes qui ont vécu des événements de gros danger. La guerre, certes, mais aussi les viols, les catastrophes naturelles…
Toutes les personnes exposées à un événement traumatique ne développent pas de PTSD. Il est normal d’aller mal pendant plusieurs jours après un événement. On commence à parler de PTSD quand ça s’ancre dans l’ordre de grandeur de 3 semaines.
Dans la CIM-11 (la version la plus récente de la classification de l’OMS), le PTSD se caractérise par 3 piliers :
Revivre un événement sous forme de cauchemars ou de flashbacks ou de souvenirs intrusifs ou de forte détresse face à un élément qui lui rappelle l’événement
Éviter activement les pensées/souvenirs/sentiments ou les activités/lieux/personnes associées à l’événement
Des perceptions persistantes de danger imminent (ex : hypervigilance, réaction de sursaut accrue à certains stimuli sensoriels comme les bruits inattendus)
Mais ce concept va se heurter à un problème d’exhaustivité.
Le PTSD complexe
Rapidement, des psychiatres et praticien·nes vont alerter sur le fait que le diagnostic de PTSD est incomplet. En effet, on observe des enfants qui ont des traits similaires sans avoir vécu UN gros événement traumatique. C’est plutôt une successions de traumas à un âge où on est bien trop jeunes pour encaisser qui va déclencher ce truc qui ressemble à un PTSD. Par exemple :
Maltraitance familiale
Harcèlement scolaire
Un parent qui les ignore
etc
En 1992, Judith Herman sort un livre Trauma and Recovery1, qui va poser les bases du concept de PTSD complexe. L’idée c’est que certaines personnes ne vivent pas “un” trauma : elles sont plongées dans un environnement traumatique dont elles ne peuvent fuir. C’est pour ça qu’on l’observe chez les enfants, mais ça n’est pas exclusif aux enfants (par exemple une personne qui vit de la violence conjugale de manière répétée).
Le PTSD complexe c’est donc ce qui arrive quand une personne est soumise à une multitude de traumas qui s’accumulent.
Ce PTSD complexe va donc être composé des mêmes piliers que le PTSD simple auxquels on va rajouter :
dérégulation émotionnelle
dissociation
honte, culpabilité, sentiment d’être “cassé·e”
difficultés relationnelles profondes
somatisations
altération du sens, perte de foi dans le monde, désespoir
rapport complexe à l’agresseur
Dans la CIM-11, ça va donner (je mets en italique ce qui est déjà dans le PTSD et en gras les critères additionnels) :
Revivre un événement sous forme de cauchemars ou de flashbacks ou de souvenirs intrusifs ou de forte détresse face à un élément qui lui rappelle l’événement
Éviter activement les pensées/souvenirs/sentiments ou les activités/lieux/personnes associées à l’événement
Des perceptions persistantes de danger imminent (ex : hypervigilance, réaction de sursaut accrue à certains stimuli sensoriels comme les bruits inattendus)
Problèmes de régulation émotionnelle
Estime de soi diminuée ou sensation d’avoir été défait·e, le tout avec un sentiment de honte, culpabilité ou échec concernant les événements traumatiques
Difficulté à entretenir des relations durables et à ressentir de la proximité avec les autres
Et là, normalement, vu le thème de la semaine et ce que tu as déjà lu, tu devrais avoir un truc qui te saute aux yeux.
Ces trois critères supplémentaires… ça ressemble quand même vachement aux critères du trouble borderline. Surtout quand tu rajoutes les traits hors critères : dissociation et altération du sens, perte de foi dans le monde, désespoir.
Rappel des critères du trouble borderline (version abrégée)
Peur de l’abandon
Relations intenses instables qui alternent entre idéalisation et dévalorisation de l’autre
Une image et un sens de soi instables
Impulsivité dangereuse physiquement
Un comportement, des gestes et/ou des menaces suicidaires ou d’auto-mutilation répétés
Des sautes rapides d’humeur
Sentiments persistants de vide
Des difficultés à contrôler la colère
Paranoïa temporaire ou dissociation grave
La théorie du borderline comme étant un autre nom du trauma complexe
Et c’est précisément ce constat que va faire Judith Herman dans son livre et que Za résume ainsi :
Ce qu’elle propose, c’est que ce qu’on appelle le trouble de la personnalité borderline, et ben c’est pas un trouble de la personnalité. Selon elle, c’est plutôt une réponse à un trauma chronique et en particulier à des traumas relationnels précoces qu’on aurait juste mal identifié.
Bon bah parfait alors, tout est bien qui finit bien ?
Non. Car si tu n’as jamais entendu le diagnostic de trouble du stress post traumatique complexe c’est parce qu’il ne fait pas du tout consensus dans la psychiatrie. Par exemple, tu t’es peut-être demandé pourquoi je te donnais les critères de la CIM-11 alors que d’habitude je te donne les critères du DSM 5.
La raison est simple : le PTSD complexe n’est pas un diagnostic du DSM 5. Le DSM a fait le choix de faire un truc hybride : ils ont étoffé un tout petit peu le diagnostic de PTSD (donc 4 piliers au lieu de 3) et basta.
Politiquement ce n’est pas neutre… parce que comme tu t’en doutes : le terme PTSD complexe il fait immédiatement penser à ce qui ne va pas, aux rapports de domination. C’est un concept avec une énorme portée politique. Il est la reconnaissance d’une souffrance infligée par la société à une personne.
Mais c’est même pire que ça parce que si, en plus de nier la réalité du trauma complexe, on appelle ça un trouble de la personnalité borderline… on accable des personnes. Au lieu de les appeler survivantes on les appelle hystériques.
On pourrait se réjouir du fait, qu’au moins, le trauma complexe est rentré dans la CIM-11. Mais le souci c’est que le trouble borderline y est aussi. Alors que pourtant il y a eu des efforts pour l’abolir lors du passage au DSM 5. De gros efforts même, mais les partisans du maitien du diagnostic borderline ont gagné.
Ce que ça dit politiquement de nos institutions
D’un coup, si tu es d’accord avec Judith Herman pour regarder le trouble de la personnalité borderline comme un trauma complexe, tu es subitement horrifié·e par les mots qu’on pose sur les borderlines. Tu te rappelles ?
Menteuses
Colériques
Ingérables
Dangereuses
Acharnées
Incompréhensibles
Quand tu dis que tu décris un trouble de la personnalité c’est violent mais on peut se dire okay mais c’est comme le trouble de la personnalité antisociale (ce que les gens appellent généralement “psychopathe”)… c’est juste la réalité de ce que ces gens sont profondément. Mais si tu dis que tu décris un trauma complexe alors d’un coup ces mots deviennent inacceptables. On te dirait mais ça va pas de parler comme ça de gens qui ont survécu à des enfances effroyables ?
Ou alors, comme le dit Za :
Et ce déplacement, il est pas du tout anodin parce que ce qu’il dit, c’est que la question du borderline ne soulève pas un problème dans la personne.
Mais ce qu’elle fait d’abord, c’est de révéler une incompétence de la psychiatrie. Parce que si les psychiatres n’avaient commis qu’une erreur épistémologique à la limite ça irait presque. Mais leur erreur, selon Herman, elle est aussi politique parce qu’une fois qu’on a posé l’hypothèse d’une origine traumatique au diagnostic de borderline, alors les mots qu’on va poser dessus changent radicalement de saveur. Écrire le mot personnalité sur des gens qui ont été négligé·es, maltraité·es ou abusé·es pendant des années, c’est leur faire porter à eux une fois de plus le poids de ce qu’on leur a fait.
L’expression trouble de la personnalité va venir inscrire dans leur être ce qui devrait être inscrit dans le récit de ce qu’on leur a infligé.
Disponible en traduction française sous le titre Reconstruire après les traumatismes
