“Borderline” est une insulte de psy
Deux personnes ont réagi en disant que Laïla Jabbari, la psy qui a insisté pendant heure pour me faire avaler que j’étais borderline était une mauvaise psy.
Je vais te surprendre mais : je ne suis pas d’accord. Ou en tout cas je pense qu’on ne peut pas l’affirmer sur la base de cette histoire.
Dire que c’est une mauvaise psy, c’est comme dire qu’un policier qui dénonce pas ses collègues racistes est un mauvais policier. Ça part d’une bonne démarche, sans s’en rendre compte, ça diminue la responsabilité de l’institution. C’est la fameuse rhétorique de la brebis galeuse.
Or, elle a proposé l’expérience moyenne dans la situation.
Le pire c’est que les personnes qui vont voir des psys le savent toutes mais ne le disent jamais. Quand tu creuses, les mêmes personnes qui recommandent d’aller voir des psys (j’en fais partie) omettent de te rajouter que le niveau moyen des psys en France est catastrophique. Toutes les personnes que je connais qui voient des psys (hors TCC) ont subi des violences psys. Toutes.
J’ai vu 6 psychologues : 3 m’ont infligé des violences (dont 2 autour du thème du racisme). Ce n’est pas un ratio inhabituel.
Une autre psy a demandé si j’étais borderline
Quand j’ai raconté l’histoire à une de mes potes elle m’a répondu : ah mais oui, ma psy m’avait déjà dit que t’étais Borderline.
Autant te dire que sur le coup j’étais estomaqué. Mais elles ont toutes les deux conclu que, non, les traits ne me correspondaient absolument pas. Je te raconte ça parce que :
La psy en question est une psy TCC (donc qui croit en la science) vraiment compétente pour ce que j’en sais
Y’a un truc bien précis qui lui a fait dire ça : le fait que ma première psy m’ait viré
Et c’est fondamental de comprendre que ce n’est pas un hasard : c’est une des raisons d’être du diagnostic Borderline.
Raconter ç un·e psy qu’un·e psy t’a viré te rend immédiatement très suspect·e. Comme porter plainte dans un commissariat contre un autre policier.
Et quand on revient à la réaction de Jabbari ça devient flagrant : la première fois qu’elle m’appelle, j’ai des propos totalement incohérent. Par souci de confidentialité des personnes impliquées je t’ai dit, hier, qu’elle m’appelle au moment où je vis des choses rocambolesques. Je vais être un peu plus précis : à ce moment je viens d’avoir la confirmation qu’une personne ne va pas être assassinée. J’ai géré la situation pendant toute la journée et ça se dénoue à ce moment.
Bon… tu peux imaginer, t’es psy, t’appelle un mec qui a voulu réserver plus tôt et tu tombes sur quelqu’un qui te parle d’assassinat mais en fait non…
Et encore je ne te dis pas tout, mais fais moi confiance : si je m’étais moi-même entendu ce jour là ma seule conclusion possible ça aurait été “cette personne est en épisode d’hallucination, pas juste en crise d’angoisse”.
Puis, quelques temps après, tu as la version de ta collègue psy que tu aimes bien qui te dit que d’un coup le mec s’est mis en colère en suggérant qu’elle avait dit un truc raciste alors qu’elle avait dit un truc lambda !
Tu n’as aucune formation à l’antiracisme donc en effet tu trouves ça disproportionné.
Puis, ce patient t’explique que sa première psy l’a soudainement viré. Ça devient sacrément suspect. Autant je connais plein de gens ayant vécu des violences psys, autant je n’en connais qu’une seule qui a vécu l’arrêt unilatéral.
Enfin, rajoute que ce patient dit carrément que la psy a dit qu’il était passé à l’acte en disant des mots vexants. Ça n’a aucun sens puisque le principe du passage à l’acte c’est … qu’il faut un acte.
Bien sûr, moi, je sais pertinemment que c’est absurde, mais c’est bel et bien comme ça que la première psy (Line Foëzon) a voulu me faire gober la décision.
De son point de vue, Jabbari n’a pas de raison de croire que c’est moi qui suis cohérent : comme toute humaine elle a un énorme biais de la première impression. Or, sa première impression c’était moi balbutiant des propos incohérents.
Elle se range donc du côté des deux autres psys. Se faisant, elle détruit immédiatement ce qu’on appelle l’alliance thérapeutique. Y’a plusieurs définitions mais en voici une :
Un lien affectif positif (confiance mutuelle, connexion)
Un accord sur les objectifs de la thérapie
Un accord sur la méthode1
Or pour qu’une thérapie fonctionne il faut cette alliance thérapeutique. Par conséquent, en se rangeant du côté des deux autres psys, elle condamne immédiatement l’avenir de la thérapie. La confiance mutuelle n’existe pas.
D’ailleurs en ayant dissimulé son adhésion à la psychanalyse elle a aussi brisé l’accord sur la méthode. J’avais explicitement dit que je ne voulais pas de psychanalyse.
Enfin, elle a également brisé le troisième et dernier pilier en décidant que l’objectif c’est de traiter un trouble borderline alors que je demandais autre chose. Consciemment ou pas c’est donc un refus de soin. Mais c’est fait pour.
Les Borderlines sont des menteuses, colériques, ingérables et instables
Je genre au féminin parce que l’immense majorité des personnes diagnostiquées Borderline sont des femmes. D’ailleurs quand j’ai dit à Za qu’une psy m’a dit que j’étais borderline iel m’a répondu que les rares hommes étiquetés “borderline” qu’il connaît sont racisés.
Et en parlant de Za, y’a une vidéo d’iel qui a été une grosse claque pour moi. Iel raconte le parcours de Marie-Sarah, personnage inventé pour représenter le parcours de soin typique d’une borderline.
Marie-Sarah quitte son premier psychiatre qui l’a diagnostiquée bipolaire et qui lui donnait des médicaments qui ne fonctionnent pas. Alors, elle en voit un deuxième qui lui dit qu’elle n’est effectivement pas bipolaire, mais qui inscrit dans son dossier médical qu’elle est Borderline, qu’elle a fait une “rupture de suivi” avec l’autre psychiatre et surtout il écrit un truc terrible : “instabilité du lien thérapeutique”.
À partir de là, tous les psychiatres vont commencer à arrêter de l’écouter :
quand Marie-Sarah lui dit “Je souffre”, le troisième psychiatre, il entend tout à fait qu’elle puisse souffrir mais il entend aussi tout le reste et il entend surtout le dossier parler plus fort qu’elle.
Et ce dossier, ce qu’il dit c’est attention, cette personne, elle est borderline. Ce qu’elle vous raconte n’est peut-être pas vraiment ce qu’elle vit. Et si elle vous dit que les autres se sont trompés, c’est parce qu’elle est folle, instable, chiante à soigner, insolente et capricieuse2
Dans mon cas y’avait pas de dossier médical mais c’est pareil : Jabbari a directement dit que j’avais inventé l’histoire avec ma première psy, que ce n’est pas ce qui s’est passé, que je l’invente.
Parce que pour les psys, c’est ça les borderlines : des gens ingérables.
C’est un avertissement écrit dans le dossier qui dit aux prochains soignants :
“Cette personne va vous poser des problèmes. Elle va contester votre expertise. Elle va remettre en question son diagnostic, elle va partir si elle n’est pas satisfaite. Elle va aller voir quelqu’un d’autre et elle va vous raconter que les autres se sont trompées. Et tout ça, c’est pas parce qu’elle a raison, c’est parce qu’elle est borderline.”3
Une borderline n’est plus une malade, c’est une personne reloue.
Si tu as été maltraité·e par les psys c’est forcément de ta faute
On retrouve toujours la même logique qu’avec la Police. Si tu subis une violence policière on va d’abord partir du principe que t’as dû faire un truc qui le méritait.
Ce qui est fou c’est que les psys posent donc ça sur les “insoignables”. Or, ce n’est pas un hasard, borderline, puisque l’étymologie du mot ne décrit pas la personne mais déjà l’échec des psys. En effet, borderline ça veut dire à la limite/frontière entre la psychose et la névrose.
Psychose et Névrose sont des classifications de la psychanalyse. Freud a décidé avec son pif de classer les troubles psys en deux. Donc le trouble borderline ça veut d’emblée dire l’endroit où on met les gens que Freud savait pas où caser. Quand on dit borderline, on acte en soi l’échec de la discipline. Mais on renverse la culpabilité : c’est la faute de la personne.
Au lieu de constater que cette personne est difficile à soigner CAR elle a vécu des violences thérapeutique qui la rendent méfiante, on décrète que c’est PARCE QU’ELLE EST INGÉRABLE qu’elle a vécu ce qu’elle prétend être des violences.
Le cercle vicieux est terrible et irréfutable : c’est une prophétie auto-réalisatrice que Za résume à merveille :
[Une fois qu’il sait qu’une personne est borderline,] le soignant la reçoit en conséquence, c’est-à-dire avec de la distance, de la méfiance et de l’agacement.
Et la personne en face qui perçoit cette distance, cette méfiance et cet agacement fait exactement ce que n’importe qui ferait à sa place : elle se défend, elle conteste, et elle part.
[Mais voilà] sa défense confirme la prédiction : le dossier avait raison, elle est bien borderline, elle est bien ingérable.4
C’est aussi ce que j’ai vécu. Au point qu’à un moment j’ai dit à Jabbari :
- Si vos propos sont scientifiques alors ils doivent pouvoir être réfutés, expliquez-moi, comment on peut réfuter cette hypothèse
Oui, je lui ai résumé le critère de réfutabilité de Popper, merci à ma prépa math sup.
Et elle a répondu :
- Ah bah c’est facile à réfuter !
- Comment ?
Je n’ai jamais eu la réponse.
J’ai également dit : mais ce n’est pas disproportionné de m’offusquer de votre affirmation catégorique quand j’ai demandé à 12 personnes de mon entourage et qu’elles disent que ça me correspond pas du tout, c’est pas moi qui ai fauté, ici, c’est vous. C’est fou de vous comporter comme si c’était moi qui avais fait l’erreur.
L’étiquette Borderline sert à couvrir les bavures psys
Cette préconception produit la réalité qu’elle est censée prédire. Dans une étude australienne portant sur 229 professionnels de santé mentale, 80 % déclarent que les personnes diagnostiquées borderline sont modérément à très difficile à prendre en charge et 84 % estiment qu’elles sont plus difficiles que les autres patients psychiatriques.
Sur 706 cliniciens et cliniciennes aux États-Unis, près de la moitié déclarent préféré éviter de prendre en charge les personnes borderline.
Les infirmières et infirmiers en psychiatrie perçoivent les personnes borderline comme dangereuses, puissantes, acharnées et ils y répondent par de la distance sociale, moins d’aide, moins d’empathie, plus d’émotions négatives et de la colère.
Dans une autre étude, les professionnels de santé mentale décrivent les patient·es borderline comme inefficaces, incompréhensibles, dangereux, indignes, immoraux et indésirables.5
Et toi ? Est-ce que tu connais une Marie-Sarah ?
Idem
Idem
Idem

