Black Power et Martin Luther King
Une opposition moins caricaturale qu'on le croit
On continue à parcourir des extraits du livre de Martin Luther King : Where Do We Go from Here: Chaos or Community?
Dans le deuxième chapitre, il aborde le débat entre les partisans du Black Power et lui.
Ce qui est intéressant c’est qu’il exprime un vif désaccord (ça on le sait, on le voit à l’école) mais pas que… il passe même plus de temps à dire ce avec quoi il est d’accord.
Quand Luther King parle de non-violence c’est la non-violence en manifestation
J’ai essayé de faire comprendre que, outre mon opposition de principe à la violence, je ne pouvais imaginer rien de plus impraticable et désastreux que de voir l’un·e d’entre nous, par un jugement mal avisé, provoquer une confrontation violente dans le Mississippi. Nous n’avions ni les ressources ni les techniques pour l’emporter.
De plus, affirmai-je, beaucoup de Blanc·hes du Mississippi, du gouvernement jusqu’aux échelons les plus bas, ne demanderaient rien de mieux que de nous voir recourir à la violence afin d’utiliser cela comme prétexte pour massacrer des dizaines de Noir·es, pendant la marche et en dehors.
Enfin, je soutins que le débat sur la question de la légitime défense était inutile, puisque peu de gens suggéraient que les Noir·es ne devraient pas se défendre, en tant qu’individus, lorsqu’iels sont attaqué·es. La question n’était pas de savoir s’il fallait utiliser son arme quand sa maison est attaquée mais s’il était tactiquement judicieux d’utiliser une arme tout en participant à une manifestation organisée.
(…)
Quiconque dirige une rébellion violente doit être prêt·e à faire une évaluation honnête des pertes humaines possibles pour une population minoritaire affrontant une majorité riche, bien armée, et une droite fanatisée qui se réjouirait d’exterminer des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants noir·es.
Il le répète plusieurs fois : ce n’est pas le message de l’évangile consistant à tendre l’autre joue. Il s’agit d’une tactique de militantisme qui s’arrête à un contexte précis militantisme : la manif.
L’importance du pouvoir
Le problème de la transformation du ghetto est donc un problème de pouvoir, une confrontation entre les forces de pouvoir qui exigent le changement et les forces de pouvoir vouées à préserver le statu quo. Le pouvoir, bien compris, est la capacité d’atteindre un but. C’est la force requise pour produire des changements sociaux, politiques ou économiques. En ce sens, le pouvoir est non seulement souhaitable, mais nécessaire pour mettre en œuvre les exigences de l’amour et de la justice.
L’un des plus grands problèmes de l’histoire est que les notions d’amour et de pouvoir sont généralement opposées comme si elles étaient des contraires absolus.
(…)
Ce qu’il faut, c’est comprendre que le pouvoir sans amour est imprudent et abusif, et que l’amour sans pouvoir est sentimental et impuissant. Le pouvoir, à son meilleur, est l’amour mettant en œuvre les exigences de la justice. La justice, à son meilleur, est l’amour corrigeant tout ce qui s’oppose à l’amour.
Il n’y a rien d’essentiellement mauvais dans le pouvoir. Le problème, c’est qu’en Amérique le pouvoir est distribué de manière inégale. Cela a conduit, par le passé, les Noir·es américain·es à poursuivre leurs objectifs par l’amour et la persuasion morale, dépourvus de pouvoir, et les Blanc·hes américain·es à poursuivre les leurs par le pouvoir, dépourvu d’amour et de conscience.
Cela conduit aujourd’hui quelques extrémistes à recommander, pour les Noir·es, ce même pouvoir destructeur et sans conscience qu’iels ont, à juste titre, vomi chez les Blanc·hes. C’est précisément cette collision entre un pouvoir immoral et une morale impuissante qui constitue la crise majeure de notre époque.
Dans sa lutte pour la justice raciale, le Noir doit chercher à transformer sa condition d’impuissance en un pouvoir créatif et positif.
Cette phrase est tellement d’actualité… et pas que pour les Noir·es : c’est précisément cette collision entre un pouvoir immoral et une morale impuissante qui constitue la crise majeure de notre époque.
Et ça permet aussi de relativiser : ça fait longtemps que c’est la crise.
Le parti Black Power n’est pas un parti raciste antiblanc
Le Black Power est une croyance implicite et souvent explicite dans le séparatisme noir. Remarquez que je ne l’appelle pas « racisme noir ». Il est inexact de qualifier le Black Power de « racisme antiblanc », comme certains l’ont fait récemment. Le racisme est une doctrine de l’infériorité congénitale et de l’indignité d’un peuple.
Certes, quelques partisans en colère du Black Power ont, dans des moments d’amertume, tenu des propos outranciers qui s’approchent de ce type de racisme, mais les principaux partisans du Black Power n’ont jamais soutenu que l’homme blanc soit intrinsèquement indigne ou sans valeur.
Le Black Power à lui seul n’offre pas davantage de garantie contre l’injustice sociale que le pouvoir blanc. Des responsables politiques noir·es peuvent se montrer aussi opportunistes que leurs homologues blanc·hes s’il n’existe pas, en face, une base électorale informée et déterminée qui exige des réformes sociales.
Note : il dit pas vraiment “racisme antiblanc” car le concept est beaucoup moins populaire en anglais. On parle plutôt de “racisme à l’envers” (“reverse racism”). Encore aujourd’hui. Mais à la traduction j’ai choisi d’adapter à comment on le dirait aujourd’hui en français.
Les allié·es ne sont que des allié·es
Indéniablement, il existe des éléments blancs à qui l’on ne peut pas faire confiance, et aucun mouvement militant ne peut se permettre de relâcher sa vigilance face à des allié·es à moitié engagé·es ou à des traîtres conscient·es.
Chaque alliance doit être évaluée selon ses propres mérites. Les Noir·es peuvent en accepter certaines et se retirer d’autres lorsque leurs intérêts sont menacés. Des trahisons occasionnelles, cependant, ne justifient pas le rejet du principe même de l’alliance entre Noir·es et Blanc·hes.
Je me tuais à le dire avant même de connaître ce livre. Je trouve que, dans les luttes, on a perdu le sens du mot “allié·e”. Alors que pourtant ça dit bien ce que ça dit : un·e allié·e c’est pas quelqu’un de notre camp, c’est un autre camp qui se rallie temporairement au notre.
Une alliance est toujours conditionnelle.
Bonus : la Martinique, citée par Martin Luther King
Autour de tasses de café, chez moi à Atlanta et dans mon appartement à Chicago, j’ai souvent discuté tard dans la nuit, jusqu’aux petites heures du matin, avec des partisans du Black Power qui défendaient avec passion la légitimité de la violence et des émeutes. Ils ne citent ni Gandhi ni Tolstoï. Leur Bible, c’est Les Damnés de la terre de Frantz Fanon. Cet psychiatre noir originaire de la Martinique, parti en Algérie pour travailler avec le Front de libération nationale dans sa lutte contre les Français, soutient dans son livre — un livre d’ailleurs bien écrit, et riche de nombreuses intuitions pénétrantes — que la violence est, pour les opprimé·es, une méthode psychologiquement saine et tactiquement efficace.
Je suis partagé entre fierté et jalousie. Y’a pas la Guadeloupe dans son livre, y’a que la Martinique…
